Dans un régime autoritaire, comme c’est le cas de la Russie de Vladimir Poutine, les statistiques ne reflètent pas nécessairement la réalité. Les chiffres publiés par Rosstat le 27 mai dernier concernant la production industrielle du pays en avril 2026 donnent toutefois une image saisissante de la dégradation rapide de l’économie russe après quatre ans de guerre contre l’Ukraine 1.
- Rosstat publie une liste très détaillée de données, produit par produit, héritée de la période soviétique de planification centralisée.
- Cette liste est particulièrement instructive pour prendre la mesure de la détérioration de la situation économique de la Russie.
- Elle révèle une chute spectaculaire de la production de nombreux produits essentiels, supérieure à 20 %, en l’espace d’un an seulement.
- Cette chute concerne tout d’abord la plupart des produits indispensables au secteur du bâtiment et des travaux publics : le ciment, les bulldozers, les briques, les tuyaux en ciment et en acier, les carreaux de céramique, les parpaings, les chaudières, les radiateurs, les ascenseurs, etc.
- C’est également le cas de nombreux autres produits industriels clefs pour de nombreux secteurs d’activité, comme les moteurs électriques, les pompes ou encore les roulements à billes. La production de verre, d’acier ou de fonte est également en net recul, alors que les besoins de l’industrie d’armement sont massifs.
Tout porte à croire que la Russie a choisi de sacrifier ses productions les plus énergivores (c’est également le cas du ciment, évoqué précédemment) afin de réserver une part croissante de son gaz, de son pétrole et de son charbon aux exportations, qui lui rapportent les devises dont elle a absolument besoin pour contourner les sanctions occidentales.
Le secteur des matériels de transport est particulièrement touché par ce recul. La Russie est certes parvenue à stabiliser la production de voitures particulières en 2025, celle-ci ayant beaucoup chuté depuis le début de la guerre (+ 1,1 % en un an).
- En revanche, la production de minibus recule de 52 %, celle de tracteurs agricoles de 43 %, celle de wagons de marchandises de 40 %, celle de moteurs à combustion interne de 24,5 %, celle de camions de 23 %, celle de tramways de 20 %, celle de camions-citernes de 18 %, celle de pneus et de chambres à air de 14 %, celle d’autobus de 13 %, celle de wagons de voyageurs de 6 % et celle de locomotives de 5 %.
- La Russie produit sans doute toujours des chars et des véhicules blindés en grande quantité (Rosstat ne fournit pas de chiffres à ce sujet), mais le reste du secteur des matériels de transport est lourdement affecté.
Du côté des produits destinés au grand public, la production de vêtements est en baisse, tout comme celle de chaussures et de produits en cuir. En revanche, comme pour les voitures particulières, la production de réfrigérateurs et de machines à laver est de nouveau en légère hausse depuis 2025, après avoir fortement chuté au début de la guerre.
- Pour apaiser le mécontentement de la population, le pouvoir russe a manifestement choisi de desserrer un peu l’étau de l’économie de guerre sur ces produits sensibles. Quitte à aggraver en parallèle la situation des secteurs liés à la consommation.
Si la production alimentaire n’est pas florissante, la situation est contrastée.
- On observe ainsi une baisse de 5 % pour le beurre, de 7 % pour la margarine, de 3 % pour les légumes en conserve, de 2,5 % pour les poissons, de 2 % pour les volailles, mais aussi une hausse de 5 % pour les viandes, de 8 % pour les pommes de terre transformées, de 10 % pour l’huile de tournesol et de 17 % pour le sucre.
- Il est probable que ces produits soient notamment influencés par la remise en exploitation des terres conquises en Ukraine.
Les seules productions industrielles qui progressent nettement parmi celles rendues publiques par Rosstat sont celles à usage militaire : équipements radars (+ 29 %), caméras et équipements de transmission de son (+ 20 %), batteries (+ 17 %), instruments de navigation (+ 12 %).
La branche des produits pétroliers et du gaz, qui est essentielle pour les exportations et l’effort de guerre russe, mérite une attention particulière.
- Sur les quatre premiers mois de l’année, la production de produits pétroliers (essence, diesel, kérosène, etc.) a reculé de 2,7 % par rapport à la même période de 2025. Mais durant le seul mois d’avril, elle a baissé de 9,2 % par rapport à avril 2025. Par rapport au mois de mars 2026, elle diminue de 11,3 %.
- De même, la production de gaz a progressé de 6 % en Russie au cours des quatre premiers mois de 2026 par rapport à la même période de 2025, selon Rosstat. Cependant, en avril, elle a baissé de 9,9 % par rapport au mois de mars. La production de gaz naturel liquéfié (GNL), qui avait progressé de 9,6 % de janvier à avril, a reculé de 9,5 % en avril.
- Il s’agit sans doute de la conséquence des nombreuses attaques de drones et de missiles ukrainiens ciblant les installations pétrochimiques et gazières russes. L’explication de l’escalade russe en termes de bombardements sur les infrastructures civiles, notamment à Kiev, est la réponse à ces attaques.
Le même jour, Rosstat a également publié un autre indicateur confirmant cette tendance : en avril 2026, le montant des salaires impayés dans l’économie russe (hors PME) a augmenté de 94 % par rapport à la même période de 2025.
- Sur le seul mois d’avril, ces arriérés ont augmenté de 35,2 % 2.
Sources
- Fédération de Russie, Service fédéral des statistiques d’État, « О промышленном производстве в январе–апреле 2026 года », 27 mai 2026.
- Fédération de Russie, Service fédéral des statistiques d’État, « О просроченной задолженности по заработной плате на 1 мая 2026 года », 27 mai 2026.