Nous avons rencontré Woody Allen

Notre objectif est de nourrir le débat européen en l’enrichissant de regards complémentaires, parfois contradictoires, venus de différentes perspectives. C’est ce qui nous tient à cœur depuis le lancement de gegflix, notre chapitre culturel, dont une des tâches est d’interroger de grands artistes et intellectuels sur la façon dont l’Europe a interagi avec leur œuvre. Cette semaine, le réalisateur le plus européen du continent américain a répondu à nos questions. Dans un entretien à sauts et à gambades, cet amoureux des villes européennes, dont l’humour semble parfois même mieux compris de notre côté de l’Atlantique que de l’autre – sinon à New York même, dont il nous révèle qu’elle n’est pas tout à fait aux États-Unis –, une relation sensible plutôt qu’intellectuelle à l’Europe se fait jour, parfois dans l’interstice de dérobades dont, après notre entretien avec Philippe Jaccottet, nous commençons à soupçonner qu’il s’agit d’un réflexe inné de certains artistes vis-à-vis des questions politiques.


Groupe d’études géopolitiques. – Vous êtes un réalisateur extrêmement populaire en Europe en général, et en France en particulier. Pensez-vous que votre sens de l’humour et votre philosophie de la vie soient mieux compris en général par les Européens que par les Américains ?

Woody Allen. – Pour expliquer cela, je dirais seulement que durant les années où j’ai grandi, celles qui ont été les plus formatrices en matière de cinéma pour moi, j’étais obsédé par les films étrangers. Les films européens, suédois, japonais. D’une certaine façon, comme lorsque vous écoutez de la musique, que ce soit Mozart ou du jazz, vous n’arrêtez pas de l’écouter et cela finit par devenir une part de vous-même. Quand vous vous exprimez, cela influence inconsciemment votre travail. Cela a influencé le mien, et je crois que cela résonne avec ce que les Européens connaissent.

Y a-t-il une spécificité du rire européen ? Par exemple, avez-vous en tête un mot d’esprit qui ferait rire un public européen mais pas un public américain ?

Malheureusement, je n’en ai pas en tête. Je peux penser à des blagues qui feraient rire des Américains mais peut-être pas des Européens, mais je ne connais pas suffisamment les nuances de l’humour européen pour faire l’inverse.

Le premier film que vous avez écrit – et le premier dans lequel vous avez joué – était Quoi de neuf, Pussycat ?, que je peux regarder en boucle. Le film se passe en France, et pour la plus grande partie à Paris. C’était en 1965. Vous y êtes revenu en 2011 avec Minuit à Paris, qui est aussi un film à propos du temps et de la nostalgie. Selon vous, qu’est-ce qui a le plus changé dans Paris et dans les villes européennes en général, entre le moment où vous les avez découvertes pour la première fois et aujourd’hui ?

Je voudrais d’abord dire que Paris est indestructiblement belle. Ce qui a changé, c’est une certaine détérioration commerciale de sa beauté, par exemple lorsque McDonald’s a ouvert une enseigne avenue des Champs-Élysées. J’aurais aimé pouvoir descendre les Champs-Élysées au moment de leur construction, et non maintenant qu’on peut y voir des voitures dans les vitrines, des cinémas et de vilains restaurants. Paris demeure l’un des plus grands points lumineux de la civilisation humaine, bien que les épisodes récents me fassent craindre la montée de l’antisémitisme dans le pays. Ce serait véritablement atroce, étant donné la fantastique réussite humaine que représente la France et Paris en particulier.

« Paris est indestructiblement belle. Ce qui a changé, c’est une certaine détérioration commerciale de sa beauté »

Au cours des dix dernières années, vous avez tourné un grand nombre de vos films dans des grandes villes européennes – Barcelone, Paris, Rome. À quel élément de leur esprit et de leur culture avez-vous souhaité rendre hommage par ce geste ? À votre avis, qu’ont en commun ces villes, qui les rend « européennes » ?

La trilogie des villes européennes a occupé Woody Allen de 2008 à 2012

Les villes européennes sont amusantes pour y travailler, elles sont belles à regarder, et elles sont remplies de culture. Elles ajoutent une formidable substance et une formidable attractivité physique aux films. J’ai aimé travailler dans toutes les villes d’Europe où je l’ai fait, notamment parce que je n’ai choisi de travailler que dans des villes que j’aimais préalablement. Je ne pourrais pas faire un film dans une ville où je ne me verrais pas vivre pendant plusieurs mois avec plaisir. Étant donné mon amour pour les villes et la culture européennes, vous pouvez facilement imaginer à quel point c’est une chance qui m’est offerte d’y tourner un film.

Pourquoi Barcelone et non Madrid ?

Pour plusieurs raisons, dont la principale était que je tournais mon film pendant l’été, et que la chaleur de Madrid ne m’aurait pas permis de le faire. Tandis que Barcelone est plus fraîche, et que j’y ai des amis. Mais si j’avais filmé à l’automne ou en hiver lorsque la température est plus basse, j’aurais tout à fait pu le faire à Madrid, qui est une ville que je trouve également belle et enthousiasmante.

Peut-on dire que votre regard est « amoureux » des villes européennes comme il le serait d’une personne

Il est sans doute possible de comparer une grande passion à d’autres. Mes sentiments de passion à l’égard de certaines villes européennes reflètent en grande partie mes sentiments vis-à-vis de certaines femmes incroyables. Bien que ce ne soit pas l’Europe, New York en est peut-être l’exemple le plus extrême. J’ai souvent comparé New York à une femme avec laquelle il serait très difficile de vivre, presque folle – elle vous complique la vie, vous la rend difficile, vous la trouvez décevante, incontrôlable, raisonneuse, mais vous ne pouvez pas vous empêcher de l’aimer. Ma moins grande intimité avec les villes européennes me permet de les aimer, sans y passer suffisamment de temps pour connaître leurs défauts.

Manhattan (1979)

On dit souvent que New York est la ville la plus européenne des États-Unis. Êtes-vous d’accord avec cela ?

Oui, je suis complètement d’accord avec cette idée. New York est très européenne et, bien qu’elle ne le soit pas totalement, elle est bien plus proche d’une ville européenne que de toute autre ville d’Amérique. J’ai été dans beaucoup de villes américaines : beaucoup d’entre elles sont merveilleuses, ont un caractère propre, mais New York est bien plus proche de Paris ou Londres. Si je ne pouvais vivre à New York, plutôt que de vivre ailleurs au États-Unis, dans des villes qui sont moins européennes, j’aimerais bien mieux vivre à Paris ou à Londres, que j’inclus dans l’Europe, bien que cela n’en fasse pas (ou plus) techniquement partie.

“New York est bien plus proche d’une ville européenne que de toute autre ville d’Amérique”

Comment caractériseriez-vous votre relation à vos origines européennes et juives, et à cette culture qui semble plus omniprésente dans vos films new-yorkais que dans vos films « européens » ?

En raison de sa dimension sacrée, la référence à la religion a longtemps été un tabou dans les blagues que les gens faisaient. Par conséquent, lorsque les mœurs l’ont permis, on a pu commencer à faire rire les gens en parlant de toutes les religions. La seule raison pour laquelle je blague à propos d’éléments de la religion juive, c’est que cela me permet souvent de faire rire facilement. C’est la même chose avec le sexe et la psychanalyse : sur ces sujets, on n’a pas besoin de se donner trop de mal pour faire rire les gens. Si je fais une blague sur la sexualité, le sujet rend le public nerveux, et il est prêt à rire immédiatement. Il en va de même avec la religion. Je pourrais aussi bien faire une blague catholique que juive. Peut-être avez-vous remarqué que d’autres comédiens font sans cesse des blagues raciales, ou des blagues sur l’homosexualité. Puisque notre culture permet désormais de faire ce genre de blagues, elles nous font rire facilement. Si je suis coincé, je sais que je pourrai toujours m’en sortir avec une blague juive, une blague sur la sexualité, sur Donald Trump ou sur la psychanalyse, et que je n’aurai pas de mal à faire rire les gens.

À quoi ressemble l’Europe vue d’Amérique ?

L’Europe a toujours été exotique pour les Américains. Elle évoquait des conspirations internationales, des femmes attirantes et sophistiquées, des espions, des vins raffinés et de belles voitures de sport. Le continent européen exerce vraiment un charme exotique sur les Américains, qui ont toujours aimé Paris, Londres et l’Espagne, même quand ils n’y ont jamais mis les pieds. Ils apprécient les films et les histoires qui ont lieu dans ces endroits.

“L’Europe a toujours été exotique pour les Américains.”

Par exemple, je crois que je ne connais personne qui ait déjà vu une corrida, et pourtant tout le monde aime l’atmosphère, l’arène, les toreros, le danger qu’elles représentent. Je vois l’Europe comme un groupe de différentes nations, avec des goûts, des habitudes et des cultures très différents.

« Pour ma part, j’ai été influencé par Bergman, par Fellini, par Truffaut, et probablement par d’autres encore, moins consciemment. »

Qu’est-ce que le cinéma américain doit au cinéma européen, et réciproquement ?

L’Amérique doit simplement à l’Europe le fait qu’au moment où les États-Unis commençaient à devenir une grande nation de cinéma, les meilleurs réalisateurs et les plus innovants étaient des Européens. Ceux d’entre nous qui sont sérieux dans leur amour des films ont été influencés par Truffaut, Fellini, Bergman, Buñuel ou Godard. Ceux-là ont vraiment innové et contribué à l’histoire du cinéma, et ils venaient d’Europe.

“Je vois l’Europe comme un groupe de différentes nations, avec des goûts, des habitudes et des cultures très différents.”

Pour ma part, j’ai été influencé par Bergman, par Fellini, par Truffaut, et probablement par d’autres encore, moins consciemment.

Nous avons une question indiscrète à vous poser à propos de votre film Bananas, sorti en 1971. Pouvez-vous nous dire un mot du contexte de l’époque, et pouvez-vous nous révéler la véritable identité de la République de San Marcos ?

Bananas (1971)

Quelque chose d’intéressant m’est arrivé avec Bananas. Je n’ai fait le film que pour faire une comédie rigolote et sans conséquences, afin que le public puisse venir, rire, rentrer chez soi et ne plus y penser. Aux États-Unis, cela a parfaitement marché. Mais je me souviens qu’en Europe, où j’étais allé faire la promotion du film, dans chaque pays où je me rendais on ne me posait que des questions politiques. Comme je n’avais aucune intention politique en faisant ce film, je savais qu’il s’agissait d’une interprétation, mais cela montrait surtout une réelle différence entre les mentalités européenne et américaine. Les Européens prenaient leurs films plus au sérieux, ils étaient plus engagés politiquement, ils cherchaient moins à échapper à la réalité que les Américains, et même lorsqu’il n’y avait pas d’intention cachée, ils cherchaient un sens à la comédie la plus grand public ou la plus idiote. J’étais très impressionné par cela lorsque, en voyageant à travers l’Europe, je discutais du film avec des journalistes.

« Si je suis coincé, je sais que je pourrai toujours m’en sortir avec une blague juive, ou une blague sur la sexualité, sur Donald Trump ou sur la psychanalyse »

Si la psychanalyse n’avait pas existé, auriez-vous pu l’inventer, ou bien vous seriez-vous suicidé ?

Je ne suis pas suicidaire. Nous sommes solidement ancrés à la vie, et si quelqu’un entre dans cette pièce avec une arme, je l’empêcherais de me tirer dessus et j’essaierais de sauver ma peau. C’est automatique. Donc, je ne suis pas une personne qui pourrait se suicider. Je peux bien sûr penser à des raisons qui poussent certaines personnes à le faire étant donné le monde terrible dans lequel nous vivons, mais cela ne dépasse pas l’univers mental et imaginaire. Dans notre corps, nous sommes faits pour résister à cette idée, et je le fais. Cela n’a rien à voir avec la psychanalyse, c’est purement dans notre sang et dans nos tripesScreenshot 2017-08-24 23.44.37

Entretien réalisé par Mathieu Roger-Lacan, avec la collaboration de Benjamin Helman

Traduit de l’anglais par Mathieu Roger-Lacan

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