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La Couronne, dernier joyau du Royaume-Uni ?

Par Baptiste Roger-Lacan

Il y a quelques semaines, lundi 27 novembre, le palais de Buckingham annonçait les fiançailles du prince Harry, deuxième fils du prince Charles, et de Meghan Markle, une actrice américaine rencontrée il y a plus d’un an. En cinquième, et bientôt sixième, position dans l’ordre de succession au trône, le prince a bien des chances de ne jamais y monter. Il faudrait en effet qu’une fatalité shakespearienne s’abatte sur la famille royale en emportant son père, le prince Charles, son frère, William, et ses trois neveux et nièces : George, Charlotte et bientôt un nouveau bébé. Si l’avènement de Harry est donc très improbable et que ses fonctions de représentations vont être de moins en moins importantes, la nouvelle de ses noces a pourtant été abondamment relayée par les journalistes et chroniqueurs du monde entier.  Il est vrai que c’est la règle : un mariage princier, surtout s’il est britannique, doit soulever l’enthousiasme en attendant la diffusion mondiale de la cérémonie.

Malgré tout, quelques voix discordantes se sont fait entendre. Ces esprits chagrins faisaient remarquer que l’annonce de ces fiançailles tombait opportunément pour détourner l’attention des médias britanniques étrangers des négociations sur la sortie du Royaume-Uni de l’Union Européenne. Officiellement entamées depuis le printemps 2017, cela faisait plusieurs mois qu’elles étaient extrêmement mal engagées tant les deux camps semblaient incapables d’arriver à un compromis sur quelques questions cruciales : le chèque de départ, la prééminence de la Cour de Justice de l’Union européenne pour les ressortissants européens vivant au Royaume-Uni, la frontière irlandaise. Ces obstacles laissaient craindre un « hard Brexit », manière de dire que les Britanniques quitteraient l’Union sans avoir trouvé un accord négocié, entraînant un chaos juridique et économique lourd de conséquences pour les deux anciens partenaires.

Ce blocage a été partiellement dépassé durant les deux semaines qui ont suivi l’annonce du mariage princier. En quelques jours, en effet, le gouvernement de Theresa May a fait des concessions importantes, notamment sur la question du chèque de départ et de la frontière irlandaise. Des concessions qu’une partie de l’électorat et du parti conservateur, partisans d’une politique d’intransigeance vis-à-vis de Bruxelles, auraient pu interpréter comme une capitulation. C’est cette vague de protestation que le palais de Buckingham, à la demande du gouvernement, aurait voulu désamorcer en annonçant les fiançailles du prince Harry.

Il est bien sûr impossible de savoir si cette coïncidence a été voulue par le gouvernement de Theresa May. Ses échanges avec la reine sont secrets et il est improbable que cette théorie soit jamais confirmée. Il n’en reste pas moins que le mariage de Harry a distrait l’opinion à un moment où le gouvernement britannique faisait un nouvel aveu de faiblesse. Comment ne pas se demander, alors, si la monarchie, ses rituels et son incarnation dans les membres de la famille royale, n’est pas l’un des derniers atouts géopolitiques d’une puissance en déclin ? Quels sont les ressorts de l’évidence qu’inspire cette institution aux opinions nationale et internationale ?

David Cannadine, grand historien britannique, donna un début réponse dans un article lumineux de 1983 : « Contexte, performance et signification d’un rituel : le cas de la Monarchie britannique (1820-1877) »1. Il y regrettait l’absence de travaux historiques, pour la période contemporaine, sur les rituels monarchiques britanniques, c’est-à-dire l’ensemble des manifestations publiques rythmant la vie du souverain et de sa famille. Jusque-là, ce travail avait été laissé à des sociologues qui se limitaient à une analyse internaliste de ces rites, donnant l’impression, fausse selon lui, qu’ils étaient dénués d’historicité et qu’ils consistaient en la répétition de gestes et de paroles immémoriales. Au contraire, Cannadine défendait l’idée selon laquelle les rites monarchiques, pour lesquels les Britanniques semblaient si doués, n’étaient intelligibles que s’ils étaient finement resitués dans un contexte social, politique et diplomatique. Ainsi, loin d’être une institution immobile et anhistorique, la monarchie était profondément en phase avec la construction progressive de la nation et de l’identité britannique. Le rituel monarchique, notamment mis en valeur dans la cérémonie du sacre, permettait de définir et de redéfinir le visage que le Royaume-Uni offrait à son peuple et au reste du monde.

Cannadine distinguait quatre moments, entre les années 1820 et 1983, pendant lesquels on pouvait enregistrer des évolutions marquantes. A la surprise du lecteur contemporain, habitué à ce que le savoir-faire britannique en matière de cérémonial soit célébré partout dans le monde, la première période, des années 1820 aux années 1870, est celle d’un « rituel mal dirigé, exécuté dans une société encore essentiellement locale, provinciale et préindustrielle ». Dans un pays au faîte de sa puissance militaire et diplomatique après la victoire de Waterloo et où la prospérité économique et le développement industriel participent à l’affirmation de l’individu et de la société bourgeoise, les rites monarchiques sont mal organisés, chaotiques, et parfois moqués. Ils ne suscitent aucun enthousiasme, au point que l’hymne britannique n’est même pas chanté au couronnement de Victoria ! Ces nombreux ratés rituels sont aussi la conséquence des crises constitutionnelles qui frappent le royaume entre la fin du règne de Georges III et les années 1870. Guère menacé par les autres puissances européennes, le Royaume-Uni semblait presque pouvoir se passer de monarques impopulaires (Georges IV, Guillaume IV et même Victoria pendant la première partie de son règne) et de leurs rites malhabiles.

Alors que le retrait de la reine, après la mort d’Albert, et les scandales répétés provoqués par le prince de Galles conduisent à l’accumulation des fiascos dans les années 1860 et 1870, l’image de la monarchie et de ses rites se modifie complètement entre le couronnement de Victoria comme impératrice des Indes, en 1877, et la fin de la Première Guerre mondiale. Au cours de ces quelques décennies, ils deviennent populaires et célébrés dans le monde entier. Cannadine avance deux explications à ce bouleversement. D’une part, la monarchie s’affaiblit politiquement après 1880. Victoria, comme son fils, Édouard VII, qui devient roi à 59 ans, sont de moins en moins impliqués dans le gouvernement du pays et de son empire. Cette neutralisation politique, qui se traduit par une popularité croissante, permet un réinvestissement des rites monarchiques. Selon Cannadine, le cérémonial est rénové avec une « habileté et un charme qui faisaient défaut avant ». Ce renouveau rituel, popularisé par la presse et la littérature populaire, sert également à célébrer la nation britannique dans un contexte de compétition diplomatique, militaire et coloniale renforcée entre les puissances européennes. Alors que la France, seul grand pays républicain du continent, est affaiblie, les célébrations monarchiques, sacres, mariages, funérailles, sont autant de façons d’affirmer la puissance nationale. À ce jeu, les Britanniques démontrent une habileté réelle qui contribue à cristalliser le sentiment national britannique autour de la monarchie.

La Première Guerre mondiale conduit à l’effondrement d’un nombre important de monarchies européennes. Alors que les Hohenzollern, les Habsbourg prenaient la route de l’exil et que les Romanov étaient massacrés, la maison de Windsor demeurait. Seule monarchie à survivre parmi les nations européennes de premier plan, la Grande-Bretagne était désormais presque une exception institutionnelle.

La Première Guerre mondiale conduit à l’effondrement d’un nombre important de monarchies européennes. Alors que les Hohenzollern, les Habsbourg prenaient la route de l’exil et que les Romanov étaient massacrés, la maison de Windsor demeurait. Seule monarchie à survivre parmi les nations européennes de premier plan, la Grande-Bretagne était désormais presque une exception institutionnelle. Dans ce contexte, et tandis que la société britannique se transformait, comme en témoigne l’expansion rapide du droit de vote entre 1910 et 1928, les rites monarchiques incarnèrent la continuité et la singularité britannique dans un monde bouleversé. C’est à cet époque que les Britanniques se persuadent de leur talent particulier pour ce genre de cérémonial. Aux célébrations traditionnelles viennent s’ajouter de nouveaux rites qui témoignent de l’adaptation précautionneuse de l’institution monarchique à son époque. Les deux plus importantes de ces innovations sont la commémoration de l’Armistice et le discours de Noël, radiodiffusé dans tout l’Empire à partir de 1932. La TSF permet à la famille royale d’augmenter largement l’audience de ses cérémonies publiques. Par l’ampleur de leur diffusion, les rituels monarchiques deviennent un élément clef dans la fabrique du consensus britannique.

Georges V s’adressant à ses sujets et aux peuples de l’Empire, le jour de Noël 1934.

Pour Cannadine, cette période se clôt avec le sacre d’Élisabeth II en 1953. Ce nouveau tournant est caractérisé par l’affaiblissement britannique sur la scène internationale après 1945 et par l’apparition de la télévision, qui transforme de nouveau la perception de la monarchie britannique. Alors que le Royaume-Uni sort exsangue de la Deuxième Guerre mondiale et que son Empire est remplacé en quelques années par un Commonwealth qui masque mal sa perte d’influence progressive au profit de l’ancienne colonie américaine, le rituel monarchique prend une dimension nouvelle. À cette perte de poids géopolitique s’ajoutent les transformations profondes de la société britannique qui, entre les années 1950 et la publication de l’article en 1983, devient une société multiraciale et multiculturelle qui voit le consensus largement évoluer sur des questions comme la liberté sexuelle, l’homosexualité ou la peine de mort.

Dans ce contexte, la télévision permet deux choses. D’une part, elle garantit la permanence du prestige de l’institution. L’anachronisme ciselé de ces cérémonies, jusqu’aux carrosses dignes d’une virée à Central Park ou Disneyland, cherche à renforcer l’éclat de l’institution en invoquant un passé splendide et mythifié. Pourtant, la multiplication des apparitions des Windsor, aussi bien aux informations que dans des émissions dédiées comme « La Famille Royale », permet également de donner l’image presque normale d’une famille de la classe moyenne britannique. La télévision permet, en somme, de matérialiser la vision qu’avait Georges V de son métier de roi : conjuguer probité et privée et grandeur publique, laissant entrevoir une actualisation bourgeoise des deux corps du roi.

Sur cette quatrième période, David Cannadine concédait qu’elle était trop récente pour qu’une analyse historique fût satisfaisante. Il semble néanmoins que les intuitions, déjà très étayées, qu’il présentait au début des années 1980 se sont largement confirmées : la singularité de la monarchie britannique s’est renforcée dans le monde tandis que la famille royale a continué d’entériner les évolutions de la société britannique, au point que le prince Harry se voit autoriser à faire ce qui avait coûté son trône à son arrière-grand-oncle, Édouard VIII : épouser une Américaine divorcée. Sans aucun doute, les intuitions de David Cannadine ont été confirmées par la seconde partie du règne d’Élisabeth II. Mais si, justement, cette seconde partie du règne le plus long de l’histoire britannique formait un cinquième moment ?

En effet, le Royaume-Uni n’a pas moins changé entre les années 1950 et les années 1980 qu’entre celles-ci et aujourd’hui. Le passage d’une économie encore largement marquée par la prédominance de l’industrie à une économie de services a durablement marqué le pays. À la révolution de la télévision est venue s’ajouter celle de l’internet. À peine entrée dans la Communauté économique européenne dans les années 1980, la Grande-Bretagne a décidé de sortir de l’Union européenne en 2017, tandis que le mouvement indépendantiste écossais, presque inexistant quand Margaret Thatcher est arrivée au pouvoir, a perdu de peu un référendum sur l’indépendance de l’Écosse. Au cours de ces trente-cinq années, le pays s’est polarisé politiquement, économiquement et socialement : le durcissement du parti conservateur renvoie à celui des travaillistes et à la quasi-disparition des libéraux démocrates durant ces dernières années. C’est en partie la conséquence de décennies paradoxales pendant lesquelles une part de la population, notamment à Londres et dans le sud du pays, a considérablement profité des réformes structurelles de l’économie portées Margaret Thatcher, alors même que les anciens centres industriels connaissaient un déclin et une paupérisation rapides. En un peu plus de trente ans, le Royaume-Uni perdit sa réputation d’« homme malade du continent », pour semble-t-il la regagner après le référendum sur la sortie de l’Union Européenne.

À ce peuple divisé, dont la désunion a été brutalement révélée par le référendum, répond l’affaiblissement géopolitique de la Grande-Bretagne. Encore considérée comme une puissance militaire importante, détentrice de l’arme nucléaire, au début des années 1990 le Royaume-Uni a vu son outil militaire se dégrader durant les années 2000. Les guerres d’Afghanistan et d’Irak ont usé le matériel, tandis que le recrutement est de plus en plus difficile. Les traités signés avec l’allié américain ont mis les services secrets comme l’arsenal atomique sous tutelle américaine. Enfin, avec Gordon Brown, David Cameron et Theresa May, la Grande-Bretagne a parfois donné l’impression à ses alliés qu’elle souhaitait se mettre en retrait diplomatiquement.

À la même époque, le mariage raté du prince Charles avec Diana Spencer et la mort de celle-ci firent chanceler la monarchie. Pour de nombreux observateurs, ce fut l’une des pires épreuves que la Couronne britannique ait eu à affronter depuis l’abdication d’Édouard VIII. On reprocha à la reine et au prince de Galles de s’être réfugiés derrière le protocole à l’annonce de la mort de la princesse et d’avoir agi de manière inhumaine avec la princesse avant et après le divorce. Certains, dont le père de l’amant de Diana, le milliardaire égyptien Mohamed Al-Fayed, accusèrent même le duc d’Édinbourg d’avoir commandité l’assassinat de son ex-belle fille. La mort de la « princesse du Peuple », comme la surnomma opportunément Tony Blair, fut donc un fiasco pour la famille royale. La reine apparut en complet décalage avec l’image de modernité que Diana avait réussi à construire par ses engagements caritatifs et son charisme. L’institution était ébranlée de l’intérieur par celle dont le rôle, en épousant Charles, était de la perpétuer. L’image de la monarchie s’en ressentit durement, d’autant plus que, pour la première fois, les journaux britanniques ne protégèrent pas la famille royale. Sans que le trône menaçât jamais réellement de s’effondrer, la mort de Diana obligeait à repenser la monarchie et ses rites.

Pour la reine, il fallut d’abord réaffirmer le compromis trouvé par Georges V en lissant l’image de la famille. Après les divorces de sa sœur, Margaret, et de trois de ses quatre enfants, la famille royale ne devait plus faire de vagues. Célébrations et commémorations servirent également à redorer l’image de la reine et de sa famille. En 2000, le centième anniversaire de la « Queen Mum », l’immuable mère d’Élisabeth II, symbole de la ténacité britannique durant la Deuxième Guerre mondiale, fut l’occasion d’une parade dont les images furent largement retransmises en Grande-Bretagne et à l’étranger. En rappelant qu’Élisabeth était la fille de Georges VI, un monarque adoré, ces cérémonies contribuaient à restaurer son image. Le jubilé d’or de la reine, deux ans plus tard, acheva de rappeler qu’elle était l’incarnation vivante du Commonwealth, dont elle fit la tournée.

Mais cette nouvelle mue de la monarchie et de ses rites ne se limitent pas à ces cérémonies d’anniversaires dont la fonction est de célébrer le passé de l’institution. Celle-ci va bénéficier de deux facteurs qui vont de nouveau transformer la fonction et la perception des rituels : la nouvelle génération de la famille royale et l’apparition d’internet. Ce sont d’abord les deux petits-fils de la reine, William et Harry, qui grandissent. Auréolés du souvenir de leur mère, ils incarnent le futur de la Couronne. S’ils représentent toujours une Grande-Bretagne traditionnelle, ils affichent une forme de normalité qui alimente leur popularité : même les frasques de jeunesse du prince Harry, qui eut notamment la mauvaise idée de se déguiser en officier de l’Afrika Korps, ne l’empêchent pas d’être régulièrement cité comme la troisième figure la plus populaire de la famille royale après la reine et son frère. Par leurs mariages, enfin, les deux frères manifestent la capacité de l’institution à accommoder la tradition à une forme de modernité en épousant des roturières, issues de la classe moyenne. Pourtant, le mariage du prince William et de Kate Middleton réaffirme également l’anachronisme des rites de la monarchie, quel que soit le rang de la mariée. Alors même que le mariage est célébré en 2011, ce sont des carrosses et des costumes dignes d’un film d’époque de la BBC qui sont mis en avant. Ce décorum soigneusement étudié signifie bien que ce n’est pas tant la monarchie qui se rapproche de ses sujets lorsque le futur roi épouse l’une des leurs que le peuple britannique tout entier qui est élevé par ce mariage. Bien que l’héritier du trône, depuis le prince Charles, n’épouse plus de princesse étrangère, son mariage revêt pourtant un sens profond : de la même manière que l’union entre les rejetons de deux dynasties scellait ou renforçait l’alliance entre deux nations, le mariage du prince William et de Kate Middleton est une manière de refaire l’union du pays autour de la Couronne, d’où son immense succès populaire.

Ce rapprochement de la famille royale est aussi facilité par l’apparition des réseaux sociaux. De fait, l’histoire de la monarchie depuis le début du XIXe peut se lire au prisme de l’histoire des médias. Lointaine et peu appréciée quand les journaux, jusque dans les années 1870, étaient limités à une petite élite fortunée, la famille royale est devenue un phénomène médiatique jamais démenti par l’apparition de nouvelles formes de communication. Il en a été de même avec internet, qui a permis de donner à voir encore un peu plus des rituels quotidiens auxquels participent la reine et sa famille. Les comptes Instagram de la famille royale (@theroyalfamily) ou du palais de Kensington (@kensingtonroyal), qui chronique les activités de William, Kate et Harry, ont une double fonction. En plus de leur permettre de contrôler intégralement une image qui pouvait leur échapper dans les journaux comme à la télévision, Instagram est une formidable caisse de résonnance des petits rituels (remises de décoration, inauguration de bâtiments, etc.) auxquels participe quotidiennement la famille royale.

Les images mises en ligne ont en quelque sorte remplacé les médailles commémoratives qui étaient frappées à l’occasion des grandes cérémonies qui rythmaient la vie du souverain (mariage, sacre, jubilé, funérailles). Seule l’audience a changé : aux quelques centaines de destinataires soigneusement choisis se sont substitués des millions de followers. C’est toute la force de la monarchie aujourd’hui : savoir adapter un anachronisme soigneusement étudié aux pratiques de communication les plus contemporaines.

Un de ces rituels quotidiens auxquels participe la famille royale, immortalisé sur Instagram, le 23 novembre.

Mais le succès du rite monarchique ne s’arrête pas aux frontières britanniques. Il est même possible que la famille royale fascine encore plus à l’étranger qu’au Royaume-Uni, tant les Britanniques savent tempérer d’ironie leur soutien à la reine. Par rapport aux couronnes espagnole ou scandinaves, la monarchie britannique a une place à part aux yeux du monde : elle aurait un talent unique et le goût d’organiser des cérémonies grandioses et surannées.   En 2011, pour le mariage du prince William et de Kate Middleton, près de soixante millions d’Américains, dix millions de Français ou encore cinq millions d’Australiens regardèrent un moment ou un autre des festivités. C’était un vendredi ! À cet égard, la Couronne est un atout du soft power britannique.  Tant que la demande pour la famille royale ne faiblit pas à l’étranger, elle contribuera à forger l’image de marque du Royaume-Uni. Les grandes enseignes britanniques, les professionnels du tourisme ou Netflix, dont la série The Crown raconte la vie d’Élisabeth II depuis deux saisons, ne s’y sont pas trompés. C’est le rapport singulier qu’entretiendraient les Britanniques avec le passé, ancré dans sa tradition monarchique, qui est sans cesse mis en avant. Cette singularité surannée est bien sûr extrêmement rentable.

Le 12 décembre, la romancière mondialement connue, JK Rowling est décorée à Buckingham de l’ordre des compagnons de l’honneur, fondé par Georges V.

Le plus étonnant est sans doute que la monarchie est loin d’être un simple argument de marketing. La longévité d’Élisabeth II comme l’image consensuelle de son règne et de sa famille qu’elle a patiemment construite sont également un atout politique et géopolitique pour le Royaume-Uni. Le jubilé de diamant de la reine en 2012 ne fut pas seulement un hommage des pays membres du Commonwealth à celle qui en était le chef depuis soixante ans. L’organisation de cérémonies dans plusieurs dizaines de pays fut l’occasion de nombreux échanges et permit au pays de rappeler les liens particuliers qu’il entretient avec la plupart de ses anciennes colonies. Le jubilé est l’exemple même de ces rites que la monarchie peut réactiver selon les circonstances : en plus de servir l’institution en célébrant son passé, il a une utilité proprement diplomatique.

Aujourd’hui, et alors que le Royaume-Uni, pris entre sa décision de sortir de l’Union européenne et un président américain qui martèle son isolationnisme, paraît plus isolée que jamais sur la scène géopolitique, la monarchie est peut-être un outil que le gouvernement devrait envisager d’utiliser. Le faste du rituel royal britannique n’est pas un simple hochet qu’agiterait une institution anachronique. Il peut faire rejaillir une partie de son étrange prestige sur un pays affaibli : que l’on pense à l’immense succès que remporta Élisabeth II lors de sa dernière visite en France en juin 2014. Pour une souveraine sans pouvoirs politiques, elle manie singulièrement bien celui qui lui reste : marquer les esprits.

Comment continuer à prétendre être une institution investie d’une forme de sacré lorsque, sur Instagram, Élisabeth II et sa famille côtoient Kim Kardashian et la sienne ?

La monarchie britannique est aujourd’hui plus forte que jamais. Seule institution vraiment populaire au Royaume-Uni, elle reste un incroyable atout diplomatique à l’étranger, précisément grâce à la singularité qu’elle cultive. Mais cette stabilité ne signifie pas que la monarchie soit sans faiblesses. Certaines sont structurelles : la monarchie durera tant que le souverain se tiendra éloigné de toute décision politique. Un article du Sun suggérant, au moment du référendum sur l’Union européenne, que la reine était favorable à la sortie obligea les officiels britanniques à de nombreux démentis devant le scandale naissant. La monarchie ne sera jamais à l’abri de l’accusation dévastatrice de vouloir gouverner en plus de régner. Elle se reposera à chaque succession, moment où se dévoile une autre fragilité structurelle. Élisabeth II règne depuis soixante-cinq ans : son portrait apparaissait déjà dans Le crime était presque parfait. Cette extraordinaire longévité, qui a permis à la couronne de traverser un monde plusieurs fois bouleversé, a pour conséquence un degré d’identification entre la monarchie et le monarque régnant rarement atteint. Charles saura-t-il se prévaloir de l’image de sa mère tout en adaptant l’institution ? Enfin, s’il est vrai que la présence de la famille royale sur les réseaux sociaux est le fruit d’une stratégie très habile, celle-ci pose néanmoins une vraie question : comment continuer à prétendre être une institution investie d’une forme de sacré lorsque, sur Instagram, Élisabeth II et sa famille côtoient Kim Kardashian et la sienne ?

Nul doute que la famille royale et ses conseillers se sont déjà posés ces questions. La qualité première des Windsor est de savoir s’adapter. Rien d’inné dans l’apparente évidence avec laquelle ils semblent accomplir les nombreux rituels par lesquels la monarchie s’incarne. C’est peut-être cela, la clef de l’endurance et de la popularité de la couronne britannique : que ses rites donnent à chaque génération l’image fantasmée d’un passé et d’une tradition qui seraient immuables sans jamais être inquiétants 


(1) Sous la direction de E. Hobsbawm & T. Ranger, The Invention of Tradition, Cambridge, 1983 (traduction française: L’invention de la tradition, trad. par Christine Vivier, Éditions Amsterdam, 2006)

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