Thèses pour une topologie des frontières

1.

Les frontières sont aujourd’hui des catachrèses. Leur retour dans le discours politique et dans l’action de l’État qui entreprend la construction de murs qui en dédoublent le tracé imaginaire se figure comme la vaine relique d’un système ancien qui cherche à prendre corps pour cacher le fait qu’il a perdu son efficacité.

2.

Une ère des frontières est aujourd’hui de fait dépassée, celles des frontières géométriques, ouvrant sur un espace d’altérité clôturé sur de l’homogène. Les communications par Skype, l’avion et la transaction financière sont les exemples canoniques de flux contemporains qui se moquent d’une séparation linéaire et qualitative entre États.

3.

Ce dépassement, au fond, a lieu dans la représentation de l’espace, il structure, en ce sens, la géopolitique. La frontière classique, plane, était pensée en une certaine affinité avec une géométrie euclidienne-cartésienne, et aussi et peut-être surtout avec une certaine délimitation de l’espace expérimental, celui du laboratoire ou de la boîte de Petri qui isole le système étudié de son environnement en définissant strictement leur séparation.

4.

L’articulation entre souveraineté, territoire et frontières, était essentielle à l’organisation de l’État national. Sa suspension, la sortie de ses gonds, rend aujourd’hui réactive toute politique qui se donne pour but le retour tel quel à cette organisation. Son insistance sur la primauté des frontières, souvent dédoublées par la construction d’un mur démontre surtout l’absence d’une prise en compte suffisante de la circulation.

5.

Le Discours de la méthode a été écrit selon Arnaud Blin par un “soldat de la Guerre de Trente Ans”. Sa démarche philosophique paraît annoncer la clôture établie par la paix de Westphalie (1648). Comme le montre une étude récente, à la cour de Christine de Suède, pour célébrer la paix, on dansa un ballet écrit par Descartes.

Frontière — un bord qui est un bond qualitatif tout en demeurant tracé par un signe arbitraire, ne peut tenir que parce qu’il est reconnu mutuellement : sa crise est structurelle, c’est la crise de l’ordre symbolique où la connotation propre à tout symbole n’est plus arrêté par la dénotation de la force politique.

6.

Éloignons-nous donc des perspectives classiques. Est-il possible d’envisager la frontière comme pure représentation ? Cela implique un déplacement méthodologique qui semble utile dans la perspective géopolitique d’une réflexion sur la pertinence des frontières.

7.

Il est peut-être envisageable de transformer cette conception à partir de la topologie, à condition de l’interroger avec sérieux, à partir de l’idée fondamentale de la géopolitique française : l’espace, en géographie, est toujours une représentation. Ainsi, il n’est pas beaucoup plus naturel de penser l’espace selon une métaphore euclidienne qu’une post-euclidienne (d’ailleurs, dans la très petite échelle d’une carte du globe les parallèles se rencontrent).

8.

Il est dès lors devenu urgent de prévoir un programme de recherche sur la représentation des frontières. Une critique de la raison cartographique, selon l’expression du livre de Franco Farinelli, doit ici s’accompagner d’une tentative contemporaine d’imagination, de création de symboles.

9.
Pour autant, les frontières restent aussi solides qu’elles l’ont toujours été, mais elles ont changé de nature. Les frontières d’aujourd’hui sont cinétiques : elles passent entre ceux qui ont les ressources nécessaires pour accélérer jusqu’au décollage et ceux qui restent pris dans les tourbillons locaux de la précarité. Que ce soit chez les traders ou chez les bobos, la mobilité mondiale semble supposer une vitesse infinie et des déplacements instantanés : chez les bobos qui écoutent Balkan Beat Box, la langue anglaise, les problèmes israéliens et les références balkaniques sont placés en coexistence directe ; chez les traders, le lieu de l’ordre et celui de son exécution ne sont séparés que par la vitesse des électrons ; chez les uns comme les autres, l’avion permet une mobilité personnelle qui s’abstrait du territoire, mieux que la voiture malgré l’autoroute. Comment ne pas rapprocher cette frontière cinétique avec le développement de la théorie de la relativité générale fondée sur la géométrie différentielle, où deux points sont reliés par plusieurs trajectoires aux courbures et aux vitesses variables.

10.

We need a wall, est l’expression d’un deuil qui n’a pas été élaboré.

11.
La géopolitique a jusqu’ici prétendu interpréter le monde. Il s’agit à présent d’interpréter sa transformation.

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