Vivons-nous dans une simulation ?
Là où Philip K. Dick demande « mes souvenirs sont-ils les miens ? », la pensée hassidique répondait déjà avec une question : « ce monde est-il le vrai, ou seulement l’écorce d’un autre ? »
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Constantine XI Palaiologos, Mutinensis gr. 122 (XVe siècle)
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Il y a des notions que l’on croit endormies pour toujours, rangées dans le grenier des vieilles théologies, et qui, un beau matin, redescendent l’escalier en faisant grincer les marches.
L’Antéchrist est de celles-là.
On le pensait remisé entre Bossuet et les commentaires apocalyptiques d’une Russie d’avant 1917 ; il revient par la Silicon Valley. Entre deux conseils d’administration de Palantir, Peter Thiel cite le philosophe et théologien religieux russe Soloviev, dont le Récit de l’Antéchrist imagine un dirigeant universel, séducteur, philanthrope et œcuménique, qui s’avère être l’Antéchrist. Des podcasts néo-réactionnaires brodent sur Le Maître de la Terre, de Robert Hugh Benson, ce prêtre catholique anglais (1871-1914), auteur de ce roman d’anticipation paru en 1907, qui met en scène un sénateur américain devenu maître pacifique du monde et figure antichristique.
Et il se trouve que, dans certains cercles très proches du pouvoir américain, l’Union européenne — oui, notre vieille Union, celle des subventions agricoles et des règlements sur les bouchons de bouteille — est devenue, ni plus, ni moins, le candidat le plus sérieux au rôle d’empire antichristique.
Pour démêler tout cela, j’ai contacté Theodor Paleologu. Philosophe, ancien ministre de la Culture de Roumanie, ancien ambassadeur à Copenhague, ancien candidat à la présidence (il tient à préciser : « je le serai peut-être encore ») — et surtout, ce qui nous intéresse ici, auteur d’une thèse sur Carl Schmitt sous la direction de Pierre Manent et d’un mémoire sur le tournant pessimiste de Vladimir Soloviev. Autant dire qu’il a lu ces textes, avant que la mode ne s’en empare. Je l’ai cueilli avant son départ pour Istanbul ; il s’exprime dans un merveilleux français, matiné d’une pointe d’accent balkanique.
Voilà ce qu’il m’a dit, en substance. L’Antéchrist, dans le Nouveau Testament, est un terme qui apparaît au pluriel et désigne ceux qui nient la divinité du Christ. Mais la tradition a construit, à partir de ces occurrences, deux figures qui ne se recouvrent pas : « Chez saint Paul, dans la deuxième épître aux Thessaloniciens, l’Antéchrist est un imposteur religieux — celui qui s’assied dans le temple en se faisant passer pour Dieu. Dans l’Apocalypse de Jean, en revanche, c’est un tyran persécuteur, la Bête, qui fait la guerre aux saints. Imposteur d’un côté, persécuteur de l’autre. Toute l’histoire de cette figure tient dans la tension entre ces deux pôles. »
Chez Soloviev, c’est l’imposteur qui l’emporte. Son Antéchrist est philanthrope, écologiste avant l’heure, pacifiste, œcuménique. Il promet la paix et la prospérité, il réconcilie les Églises. C’est un humaniste accompli — et c’est précisément ce qui le rend redoutable. Voilà la matrice dont Thiel et quelques autres font leur miel : si l’Antéchrist est celui qui promet la paix, alors toute construction universaliste, toute gouvernance mondiale, toute Union européenne devient suspecte. Paleologu, là, a une formule juste : « Thiel est un bricoleur ingénieux ». Il assemble Schmitt et Soloviev ; il en tire une grille de lecture du présent. Ce n’est pas une pensée systématique, c’est un assemblage rhétorique — mais qui fonctionne, parce qu’il flatte une intuition diffuse.
Et la question que pose Paleologu à la fin de notre entretien est la bonne : pourquoi maintenant ? Sa réponse : « Parce que la sécularisation, pour beaucoup, n’est plus vécue comme une promesse, mais comme une perte. Et qu’il est tentant, devant une perte, de la lire comme une catastrophe métaphysique plutôt que comme une transformation historique. Dire que nous sommes à la veille de la fin, que l’Antéchrist est aux portes, que l’Europe prépare son règne — c’est donner du sens à un désarroi. C’est une lecture pessimiste de l’histoire, mais ce n’est pas la seule. Il y a aussi, dans la tradition chrétienne, une lecture de l’espérance. Et il faut rappeler, contre les bricoleurs ingénieux, que cette tradition-là existe, qu’elle est tout aussi légitime, et qu’elle est sans doute plus fidèle à l’esprit de l’Évangile. »
Je ne résiste pas à l’envie de lui poser une dernière question : qu’aurait pensé Cioran de tout cela ? « Il aurait vu dans le retour actuel de l’Antéchrist une nouvelle figure de cette ‘tentation d’exister’ qu’il a passé sa vie à dénoncer. Il aurait souri, je crois. D’un sourire amer. »
Mais, à repenser à tout ce sous-sol eschatologique qui remonte à la surface, une chose me revient avec insistance : c’est Sous le soleil de Satan, de Bernanos.
Il faut relire ce livre. L’abbé Donissan, ce curé de campagne, maladroit, lourd, qui transpire, qui ne sait pas parler — et qui rencontre le Diable sur une route, la nuit, sous les traits d’un maquignon affable. Le Diable, chez Bernanos, n’est jamais cornu, jamais théâtral. Il est familier. Il fait la conversation. Il connaît les hommes. Et c’est cela qui terrasse Donissan : non pas l’horreur du Mal, mais sa proximité, son intelligence, sa courtoisie. Bernanos avait compris, dès 1926, ce que Soloviev avait pressenti, et ce que Paleologu rappelle aujourd’hui : le Mal absolu peut aussi ne pas se présenter comme tel. Il peut s’inviter comme un bienfaiteur, avec courtoisie, avec une promesse de paix.
Et pourtant, je n’ai jamais aimé la formule d’Arendt : la banalité du mal.
Je sais bien que la formule est devenue une évidence, presque un meuble du salon intellectuel contemporain, et qu’on ne la discute plus. Arendt, en regardant Eichmann dans sa cage de verre, à Jérusalem, a vu un homme médiocre, un fonctionnaire grisâtre, un bureaucrate qui ne pensait pas. Elle en a tiré l’idée que le mal, dans sa modernité, était devenu banal — administratif, sans profondeur, sans démonisme. La formule a fait fortune. Elle a permis à des générations entières de penser le totalitarisme sans avoir à convoquer ni la théologie, ni l’idéologie. C’est, je le crois, son erreur.
Pour comprendre pourquoi, il suffit d’avoir suivi, comme Rithy Panh l’a fait, à Phnom Penh, le procès de Kaing Guek Eav, dit Douch, ancien directeur du centre de torture S-21. À chaque fois que l’on évoque Douch, on entend ressurgir l’expression — et à chaque fois, elle me révulse. Douch n’avait rien d’un homme banal. Totalement dénué d’empathie, il déclarait, pour justifier ses actes : « J’aime le travail bien fait depuis mon enfance. Je veux les honneurs ». Quel meurtrier banal a jamais parlé ainsi ? Est-ce banal de mettre toute son énergie dans la destruction sadique de milliers d’êtres humains, parmi lesquels se trouvaient certains de ses proches, des membres de sa famille, son ancienne institutrice ? L’expression « Banalité du Mal » est un cadeau qu’on a fait à l’humanité, et c’est un cadeau empoisonné.
J’ai beau relire Eichmann à Jérusalem, d’où la notion est tirée, je comprends mal pourquoi Arendt y a tenu. Certes, le psychiatre qui a examiné Eichmann lâche cette formule : « Cet homme est normal, plus normal que je ne le suis après l’avoir examiné. » Soit. Mais pour le reste ? Le bourreau nazi est, lui aussi, un ambitieux complètement dénué de scrupules. Avant de devenir nazi, raconte Arendt, Eichmann avait failli entrer en franc-maçonnerie ; lorsqu’on lui a proposé de prendre l’uniforme SS, il s’est juste dit : « Pourquoi pas ? ». Et toute sa vie, il a avancé dans l’horreur, en répétant ce « Pourquoi pas ? », devenant un fonctionnaire zélé de la barbarie. Banal, Eichmann, lui qui déclara, à la fin de la guerre, que c’était « une grande satisfaction d’avoir sur la conscience la mort de cinq millions de Juifs » ?
Confondre la médiocrité de l’agent avec la nature de l’acte, c’est commettre une erreur de catégorie, qui a des conséquences morales très lourdes. Car, si le mal est banal, alors il est partout, il est diffus, il est en chacun de nous — et donc, paradoxalement, nulle part. La banalisation du mal est une manière de le neutraliser conceptuellement, de le rendre gérable, de le ramener à de la sociologie ou de la psychologie sociale. C’est confortable. C’est démocratique. C’est aussi profondément faux. Vouloir rendre justice aux victimes de Douch, à celles d’Eichmann, à celles du 15 janvier, c’est précisément refuser de tenir leurs bourreaux pour banals.
Le mal n’est pas banal. Le mal est singulier, le mal est intelligent, le mal est séduisant — et c’est exactement ce que les grandes traditions juive et chrétienne, et la grande littérature qui les a héritées, savent depuis toujours. Le serpent de la Genèse n’est pas un fonctionnaire grisâtre : il est, dit le texte, le plus rusé. L’Antéchrist de Soloviev n’est pas un médiocre : il est l’humaniste accompli. Le maquignon de Bernanos n’est pas un comptable de la mort : il est un causeur agréable qui sait exactement ce qu’il faut dire pour que le prêtre tombe. Et Douch, dans sa cage, n’était pas un rouage : il revendiquait le travail bien fait, et réclamait des honneurs. Le mal qui compte, le mal qui détruit les âmes et les peuples, ce n’est pas le mal qui se présente comme tel — c’est le mal qui se présente comme le bien, ou comme l’ordre, ou comme la fierté du travail accompli. C’est l’imposture, au sens paulinien : celui qui s’assied dans le Temple en se faisant passer pour Dieu.
Voilà ce que la figure de l’Antéchrist nous rappelle, et ce qu’Arendt a manqué. Non pas qu’il faille croire à la Fin des Temps, ni que l’Union européenne soit la Bête de l’Apocalypse — ce serait redevenir Thiel, c’est-à-dire bricoleur. Mais qu’il y a, dans la grande tradition eschatologique, une intuition juste, qu’il serait dommage de perdre : le mal authentique ne se laisse pas reconnaître. Il vient en habit de paix. Il a la voix douce. Il promet la réconciliation. Ou bien, il a, comme Douch, la fierté tranquille de l’ouvrage bien fait. Et c’est précisément à cela qu’on devrait, le cas échéant, le reconnaître.
Faut-il alors avoir peur de l’Antéchrist ? Pris au sens littéral, non : ce serait céder au pessimisme de Thiel et de ses émules, qui veulent nous faire croire que toute promesse de paix est un piège, et que toute gouvernance commune est une préfiguration du règne du mensonge. Cette lecture-là est une arme politique, et il faut la combattre comme telle. Mais pris comme avertissement — comme rappel que le Mal a toujours su emprunter les visages les plus présentables, ceux de l’humaniste, du bienfaiteur ou du fonctionnaire fier de son ouvrage —, alors oui, il y a, dans cette vieille figure remontée du grenier, quelque chose qu’il vaut la peine d’écouter.
Là où Philip K. Dick demande « mes souvenirs sont-ils les miens ? », la pensée hassidique répondait déjà avec une question : « ce monde est-il le vrai, ou seulement l’écorce d’un autre ? »
Le luxe inquiétant de la théologie politique chrétienne revisité à la lumière d’un <em>midrash</em> méconnu.