Gabriel Zucman ne descend pas au Ritz
« Il coupe court à toute hésitation : ‘Non, les riches je les vois dans mes données — et c'est largement suffisant’ ».
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Que l’on ne tienne pas rigueur à celui qui parle vrai, mais la fête de l’Europe, célébrée le 9 mai depuis 1985, est sans doute l’une des plus étranges qui existe. Déjà, la plupart des Européens ne savent pas très bien quand tombe leur fête. Personne ne sait d’ailleurs comment se fête l’Europe : qu’est-ce qu’on boit, qu’est-ce qu’on mange, on va où et avec qui ?
Surtout, et c’est le plus grave, ceux qui la fêtent ne savent jamais ce qu’il faut vraiment fêter. Peut-être parce qu’on y fête quelque chose qui n’est pas là : l’absence de la guerre, de tragédie, d’histoire. On fête, en gros, tout ce qui n’est pas dans Guernica. Justement, rien de tragique, rien de sublime, rien de vraiment palpitant.
Bof, donc. Que faire ? Pour cerner ce vide, nous nous sommes dit qu’il fallait se déplacer tout autour de cette absence. Et nous avons ainsi proposé à la plus grande philosophe albanaise, qui vit au Royaume-Uni, de prendre un verre avec le Grand Continent dans un pub à Paris.
Son pays essaye de rentrer dans l’Union, l’autre vient d’en sortir. Si l’on commence par là — pourquoi on quitte l’Europe, pourquoi on la rejoint —, on arrivera peut-être quelque part.
Lea Ypi est déjà installée à l’une des petites tables qui longent la baie vitrée d’un pub, au pied du Panthéon. Un demi de bière blonde est posé devant elle. Elle relit un texte, stylo rouge à la main. Il y a un peu de bruit, elle ne m’entend pas arriver.
Il faudra deux « bonsoir » pour qu’elle relève la tête, le regard encore vague.
Lea Ypi est concentrée, elle n’est pas tendue, mais elle semble surprise, comme une bonne élève qui serait prise en faute. Dans une heure, elle prononcera une leçon magistrale sous le transept du Panthéon en hommage à Jean-Jacques Rousseau.
Avant cela, elle a donné dans l’après-midi, place Marcelin Berthelot, son dernier cours sur la Révolution.
Je lui demande si elle souhaite se concentrer encore un peu avant de commencer notre entretien, mais elle m’explique que ce n’est pas ça. Du tout. Elle n’a tout simplement pas l’habitude de boire seule dans un pub. Ce n’est que ces derniers mois, qu’un petit rituel du mercredi s’est installé, à la sortie de ses cours au Collège de France, en attendant son train pour Londres : « Maintenant, on me reconnaît à la gare du Nord, je suis la fille qui, tous les mercredis soirs, se descend une pinte seule. » Elle marque une pause. « Je m’étais toujours interdit de boire seule. J’ai toute une théorie là-dessus. »
Elle sourit quand je lui signale que c’est le Collège de France qui l’a conduite à la boisson : « Mais je trouve que je le mérite ! » Elle ajoute : « J’ai beaucoup aimé donner ces cours, j’ai été très bien reçue ; j’aurais adoré y rester encore plus longtemps. »
Je lui explique ce que j’aimerais obtenir avec cet entretien : des lumières sur le 9 mai, la fête mal aimée, la difficulté à savoir ce qu’on y célèbre. Elle pose son stylo rouge et hausse les épaules. Elle n’y a, à vrai dire, jamais prêté grande attention. « C’est exactement le problème, non ? C’est une fête qui célèbre une déclaration qui n’est pas un événement vécu… Le 9 mai il n’y avait aucun photographe dans le Salon de l’Horloge, il a fallu que Robert Schuman répète la mise en scène plus tardivement pour avoir au moins une trace de ce moment historique. »
Elle, qui a vu un régime tomber, sait ce qu’est une date qui compte. « En Albanie, on a fêté la chute du communisme. Ça, c’était une fête. Avec la peur, l’incertitude, l’espoir, tout en même temps. »
C’est ainsi qu’elle arrive enfin en Europe. Elle a vu le capitalisme arriver juste après l’effondrement du régime, à l’âge de treize ans. « Pour beaucoup d’entre nous, c’était un moment de liberté. On pouvait voter, voyager. C’était une immense espérance. » Puis, très vite, le désenchantement. « Les anciennes formes d’oppression avaient disparu, mais d’autres apparaissaient. »
Les Albanais, qui partaient, comme elle, pour l’Italie, y trouvaient le racisme. La culture, qui était lourdement censurée sous le communisme, mais restait accessible à tous, devenait payante, et donc fondamentalement excluante. « Tout ce qui relevait de l’entraide et de la solidarité de voisinage est devenu une transaction économique. C’est une perte qu’on ne mesure pas. »
Si on la lance sur un sujet qu’elle apprécie, Ypi n’est pas avare en mots. Si on ne la lance pas du tout, elle n’a aucun problème à garder le silence.
Ses livres, dont le best-seller mondial Enfin libre (Seuil, 2022), puis Indignité (Calmann-Lévy, 2025), parlent pour elle. Quel sera le prochain épisode ?
« Le prochain livre sera celui que je suis en train d’écrire à partir des leçons au Collège de France, sur le socialisme moral. À partir de juin, je commencerai à réduire le nombre de voyages. En septembre, j’arrêterai totalement. Car ensuite, il y aura le roman. »
Évidemment, le roman m’intéresse, mais il faut d’abord comprendre ce qu’est cette histoire de « socialisme moral ». Est-ce une manière de faire revenir le socialisme dans des espaces qui ont connu sa version réelle et qui semblent aujourd’hui vaccinés ?
Pas vraiment. Du moins, elle le distingue rapidement, en me regardant fixement, du socialisme d’État qu’elle a connu enfant et du socialisme démocratique qui a perdu toute influence dans les années 1980-1990. Le premier a censuré toute opposition. Le second s’est laissé enfermer dans le cadre de la nation, tandis que le capitalisme traversait les frontières.
« C’est à ce moment-là que le libéralisme a tout pris : les marchés, l’école, l’université. La politique a cessé de réguler les marchés ; elle leur fournit désormais les conditions pour mieux poursuivre leur logique de profit ». Elle reprend. « Ma question, c’est : peut-on faire de la politique sans valeurs ? Le socialisme moral, c’est un retour aux valeurs en politique. »
Tout dans son œuvre semble conçu pour fonctionner avec tout, mais son système philosophique semble tourner autour d’un concept rarement associé au socialisme : la liberté. « Oui, me dit-elle, je pense que Frédéric Worms a eu raison de rappeler que, pour moi comme pour Rousseau, il s’agit de partir d’une évidence : la liberté de chaque être humain, et d’une autre évidence : tout ce qui nous en sépare. ‘L’homme est né libre, et partout il est dans les fers.’ »
Sur la table, à côté du stylo rouge, je vois un tote bag : une sérigraphie de Rosa Luxemburg en grosses lettres. Elle suit mon regard.
« On me l’a offert à la Stiftung à Hanoï. J’ai adoré ce séjour, ils font un travail vraiment important, et c’est pour cela que je garde ce sac, mais je dois dire que la citation qu’ils y ont mis est un peu surprenante. I want to affect people like a clap of thunder… ? »
Elle porte du rouge vif — escarpins à talons, ceinture, veste en cuir, rouge à lèvres. « Le look complet de la révolutionnaire », fait-elle remarquer en posant ses mains sur la table.
Elle ne voudrait pas quelque chose à grignoter en attendant ? Elle accepte. J’amène une planche de camembert et quelques frites. Elle pioche distraitement dans le bol. Sa leçon au Panthéon — elle me l’avait dit en deux mots — commencera par une anecdote. Peut-on en savoir plus ? Elle hésite, puis cède : « Je vais raconter comment j’ai prononcé pour la première fois le nom de Jean-Jacques Rousseau devant des Français. C’était une histoire vraie, vous savez. »
Elle avait neuf ans, dans l’Albanie communiste. Elle était tombée en essayant de traverser la rue. Les seules personnes à venir à son secours étaient des touristes français — soupçonnés d’être des espions, naturellement. Ils lui ont proposé deux choses formellement interdites par la dictature : des bonbons, et de parler français. Étaient-ils maoïstes ? « Peut-être. Plus probablement, ils faisaient partie d’un club de touristes vraiment hyper capitaliste. »
Elle a su résister aux friandises — ce qui n’allait pas de soi pour une enfant qui collectionnait les paquets de chewing-gum. Mais quand l’un d’eux a dit « peut-être qu’elle ne comprend pas le français », c’est dans son amour propre qu’elle s’est sentie visée.
Sa grand-mère, élevée dans une famille albanaise francophone à Salonique, le lui parlait depuis toujours. Elle décide donc de respecter l’interdit — elle ne leur parlerait pas — tout en leur expliquant leur méprise. Elle se met à réciter les Misérables :
Je suis tombé par terre,
C’est la faute à Voltaire,
Le nez dans le ruisseau,
C’est la faute à Rousseau.
Lea Ypi parle couramment six langues : albanais, anglais, français, allemand, espagnol, italien. En quelle langue pense-t-elle ? « Ça dépend de ce que j’écris. Quand je parle italien, je pense en italien. » Elle a tout lu en italien, même La Montagne magique — « les traducteurs italiens sont simplement incroyables. » Et à l’université, on l’appelait Settembrini, du nom de l’humaniste, avocat de la Raison et du Progrès, qui s’attaque au mystique et novice-jésuite Naphta dans le roman de Thomas Mann.
Pourquoi pas en allemand ? « Parce que je n’apprécie pas assez les nuances de cette langue. Pour moi, l’allemand n’est pas la langue des émotions ; c’est la langue de la philosophie et du travail. »
Cette compartimentation produit parfois des accidents. Bloquée un jour dans l’écriture d’un manuscrit en anglais, elle a continué en italien, sans s’en rendre compte. Son éditrice a fini par appeler : « Est-ce normal que le manuscrit commence à parler en italien à partir de telle page ? »
Adapte-t-elle ses positions selon le pays où elle se trouve ? « Il y a des endroits où je fais plus attention à ce que je dis. »
Et là où elle est la plus radicale ? Elle réfléchit, le doigt sur le verre. « La question n’est pas tant de savoir où je suis la plus radicale, mais où je suis le plus moi-même. Je dirais qu’en Italie, je ne me contrôle pas beaucoup. C’est là-bas que j’ai découvert une gauche alternative à celle du socialisme d’État — la gauche catholique et communiste. »
C’est en Italie qu’elle est partie étudier la philosophie, après avoir lu Guerre et Paix. « À la fin du livre, il y a tout un chapitre sur le rôle des personnes dans l’histoire. Tolstoï m’a fait comprendre qu’il existe une façon d’écrire des romans sur des questions philosophiques. »
L’écriture lui vient-elle facilement ? « Écrire de la philosophie me paraît très facile. Raconter qu’on s’est vu, qu’on a pris des bières, ça aussi. En revanche, raconter une histoire qui soit aussi une histoire d’idées, là ça devient complexe. »
Suggère-t-elle qu’écrire cette rubrique est un jeu d’enfants ? On feindra de ne pas avoir entendu. En revanche, on lui demande avec qui elle souhaiterait faire cet exercice à parts inversées. Elle répond du tac au tac : « En France, avec Annie Ernaux ».
L’horloge avance. Dehors, devant la baie vitrée, on voit déjà des silhouettes qui se dirigent vers le Panthéon. Ypi jette un œil, sans s’attarder. Elle est calme.
On revient à ce prétexte qui nous a réunis. Le 9 mai, la fête mal aimée — qu’y aurait-il à célébrer aujourd’hui ? Elle pose son verre. Pour réenchanter l’Europe, pense-t-elle, il faut simplement revenir à la radicalité de l’héritage des Lumières — la critique de l’autoritarisme et l’ambition d’un universalisme inclusif : « C’est cette inspiration-là qu’il faudrait retrouver. Imaginer des formes de coopération qui répondent aux injustices économiques et politiques globales. »
Le problème, ajoute-t-elle, c’est que le récit alternatif au capitalisme est aujourd’hui surtout offert par la droite et l’extrême droite. Pense-t-elle aux mutations du trumpisme qui se disent souvent prêtes à rompre avec le marché ?
« La gauche se contente d’un compromis avec le capitalisme, sans penser une vraie alternative. Et même quand elle est plus radicale, elle reste enfermée dans le cadre de l’État-nation. C’est plus difficile pour la gauche que pour la droite, parce que la droite, elle, se nourrit du passé. »
Mais rompre avec le capitalisme ne signifie-t-il pas aussi ruiner le progrès et le libéralisme ? « Dans nos sociétés libérales, on confond la liberté avec le choix individuel. Choisir un repas, un achat, une destination. Mais être libre, c’est aussi pouvoir interroger ce qui nous fait libres. »
Elle pense en particulier aux migrants, sur lesquels elle a beaucoup travaillé ces derniers mois. « On nous dit qu’ils choisissent de partir. En réalité, ce sont les conditions politiques et économiques qui les y forcent. Les frontières sont ouvertes pour les riches et fermées pour les pauvres. Comparez la citoyenneté qu’on achète par investissement à la situation de ceux qui fuient une crise. » La dignité, dit-elle, ne se réduit pas à un statut administratif. Elle suppose qu’on puisse faire des choix moraux — ce que le travail, dans le capitalisme, refuse à beaucoup.
Sa bière est déjà finie. Elle hésite à en commander une seconde, regarde par la fenêtre — le Panthéon est juste à côté —, renonce. Nous devons y aller. Mais j’ai envie de lui poser une question. S’il fallait créer un Panthéon européen — puisque l’Europe en manque cruellement, autant que d’une fête réussie —, qui y mettrait-elle ?
« Thomas Mann », répond-elle sans hésiter. Va pour Mann, mais en italien donc. D’autres ? « Musil. Je dirais aussi Rosa Luxemburg puisque nous en parlions et Natalia Ginzburg (Natalia, comme l’héroïne de Guerre et Paix que son mari Leone a d’ailleurs magnifiquement traduit en italien) qui était une brillante écrivaine. » Elle réfléchit, s’exclame : « Zweig, bien sûr ! Rien que pour Le Monde d’hier, que je viens de relire. » Long silence cette fois. Puis : « Et pourquoi pas Habermas ? »
Après sa leçon inaugurale au Collège de France, le 12 février, Habermas avait écrit à Ypi un très long mail, commentant sa conférence presque point par point. Un message si dense qu’elle avait décidé de le laisser en « non-lu », dans le dossier « Important », pour y répondre une fois la chaire terminée — c’est-à-dire, théoriquement, aujourd’hui. Habermas est mort le 14 mars. Le mail restera sans réponse. Elle est touchée quand on en reparle. « C’est très triste. Je m’en veux tellement. La philosophie est souvent un dialogue avec les morts. »
Ces mots résonnent encore quand elle range ses feuilles dans son sac et glisse le stylo rouge à un serveur — « Merci, je n’en ai plus besoin. » Elle se lève. Settembrini n’oublie pas son tote bag Rosa Luxemburg.
On reparle une dernière fois de Rousseau, de la dialectique des Lumières, du cosmopolitisme et du patriotisme, de faire revivre le cosmopolitisme à notre époque, tout en faisant en sorte que Kant rende à Rousseau ce qui appartient à Rousseau, de théoriser la politique pour prendre les hommes tels qu’ils sont, et les lois, telles qu’elles devraient être, de liberté, dignité, égalité.
Dehors, sur la place, on entend déjà la rumeur du Panthéon qui se remplit. Elle regarde les marches, puis se tourne vers moi. « Vous savez, je vais quand même finir ma leçon par un mot sur le fronton. Aux grands hommes, la patrie reconnaissante.
Mais Rousseau, lui, ne comptait pas seulement sur la reconnaissance d’une patrie. Il comptait sur les générations à venir.
Et elle le fera avec des mots que nous n’oublierons pas : « Si une petite fille albanaise de neuf ans a pu rencontrer Rousseau à travers quelques vers récités à des touristes qu’on lui avait appris à craindre, et si elle peut aujourd’hui se tenir au Panthéon pour rendre hommage à sa pensée, alors la circulation des idées par-dessus les frontières et les régimes n’est pas un rêve philosophique. C’est le produit de l’action. »
N’est-ce pas, finalement, la plus jolie des manières de répondre — ce 9 mai — à Habermas ?
« Il coupe court à toute hésitation : ‘Non, les riches je les vois dans mes données — et c'est largement suffisant’ ».
« Elle marque une pause. 'Le ciel est peuplé. Enfin, je ne pense pas que le ciel soit peuplé. Mais quand même.' »