Adam Curtis La vérité est dans les poireaux
Ce n’est pas à Tchernobyl, ni dans les livres d’Ulrich Beck que réside la clef de la crise de notre temps. Un essai du plus génial cinéaste de la BBC.
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Devant le Mont Saint-Michel (date inconnue) © BNF
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Dans l’imagerie officielle de l’Union européenne, on ne rencontre pas souvent la figure d’Alexandre Kojève, que ce soit sous les traits de ce trentenaire dandy cigarette à la main devant le Mont Saint-Michel (voir supra), ou sous ceux, beaucoup plus sérieux, du fonctionnaire aux lunettes en écaille, avec une espèce de chouette empaillée derrière l’épaule (voir infra).
Lorsqu’on retrouve son nom dans une liste de « pères fondateurs », c’est le plus souvent pour ajouter à la galerie de personnages interlopes — l’agent secret de la CIA, l’ancien officier nazi — le profil d’un philosophe russe émigré devenu haut fonctionnaire français, accusé d’avoir été un informateur de l’URSS et d’avoir, surtout, professé son admiration pour Staline.
Ce parfum de soufre sert un discours bien rôdé : « Si les organisations qui sont encore aujourd’hui chargées de l’intégration politique et économique de l’Europe ont été mises sur pied par un stalinien au solde de l’Empire russe, c’est qu’elles doivent sûrement être entachées d’une manière ou d’une autre par les égarements de l’esprit qui a contribué à leur création. »
Pourtant les choses ne sont pas aussi simples.
Alexandre Kojève a indéniablement nourri une certaine admiration pour Joseph Staline, dans les années 1930 et 1940. Aussi déconcertant ce sentiment puisse-t-il nous paraître aujourd’hui, il procédait en réalité de la fascination plus profonde et plus durable qu’exerçait sur lui une utopie politique : « l’État politique universel et socialement homogène ».
L’État mondial kojévien, affranchi de toute contradiction interne ou sociale, se distinguerait radicalement des États-nations westphaliens qui structurent encore notre paysage politique. Il viderait de leur substance des notions telles que l’appartenance ethnique ou la « race », et abolirait par ailleurs la distinction même entre gouvernants et gouvernés.
Si le principal stratagème du politique consiste à diviser pour mieux régner, ce jeu y prendrait fin. Cet État mondial relèverait davantage de l’administration que de la politique : sa seule fonction serait de pourvoir à l’existence matérielle de la totalité de ses citoyens. Ce faisant, cette civitas maxima crée les conditions pour que chaque être humain soit reconnu par les autres dans son individualité même. Kojève croyait que la « réalisation » de cet État universel et homogène coïnciderait avec « l’achèvement de l’Histoire ».
Or au tournant des années 1940, Alexandre Kojève estimait que l’Union soviétique, stabilisée sous Staline, était un régime capable de faire naître cet État universel et homogène.
C’est ainsi qu’il faut lire les lignes énigmatiques confiées à son ami et élève, Georges Bataille, dans une lettre de mai 1942 : si Hegel s’était lui-même considéré comme n’étant rien de plus qu’un « manche de pelle » qui aurait eu besoin d’un exécuteur testamentaire, il avait trouvé ce dernier en la personne de Staline. Le dictateur soviétique se voyait ainsi affublé d’un titre pour le moins déroutant — « bel et bien une pelle complète » — et, à ce titre, jugé « très doué pour faire ce qu’il est censé faire ».
Puisque rien n’est jamais linéaire dans le monde kojévien, un élément de contexte s’impose. Au moment où Alexandre Kojève rédigeait sa lettre aux accents staliniens à Bataille, il exerçait en réalité la fonction de conseiller politique auprès du régime de Vichy. La Notion de l’autorité et l’Esquisse d’une phénoménologie du droit, achevés respectivement en mai 1942 et en décembre 1943, sont d’ailleurs issus de sa correspondance avec Henri Moysset. Cet intellectuel anticonformiste et homme politique actif, proche du catholicisme social sous la Troisième République, occupa des fonctions gouvernementales à Vichy de janvier 1941 jusqu’à ce qu’il entre dans la clandestinité pour échapper à une arrestation imminente par les Allemands, en mars 1944. Leur correspondance, régulière et amicale, se poursuivit de la fin 1941 jusqu’à cette fuite et comprend deux autres manuscrits inédits d’une importance décisive, La notion du travail et la Notice sur les néoformations politiques du XXe siècle.
Juste après la guerre, en septembre 1945, Kojève rejoint la Direction des relations économiques extérieures (DREE), la section des affaires étrangères du ministère de l’Économie, en tant que chargé de mission.
Si Staline n’occupe déjà qu’une place secondaire dans les textes qu’il a rédigés pour Moysset, pour le Kojève fonctionnaire de la France d’après-guerre, le président soviétique, décédé en 1953, n’avait pratiquement plus aucune importance. La seule chose qui demeure constante, tout au long de ses expériences de travail pour le régime de Vichy et la République d’après-guerre, c’est son intérêt pour l’État universel et homogène.
Le commentaire le plus approfondi de cette notion se trouve d’ailleurs dans l’un de ses « textes de Vichy », l’Esquisse d’une phénoménologie du droit. Expliquer cette idée en détail, dans un manuscrit adressé à Henri Moysset, aurait été, dans l’ensemble, un effort vain, à moins que Kojève n’ait également considéré que d’autres acteurs politiques que l’Union soviétique soient capables de se transformer en un État universel et homogène. Peu après son intermède à Vichy, alors qu’il venait de prendre ses fonctions au ministère de l’Économie et des Finances, Kojève suggéra d’ailleurs qu’il existait essentiellement deux voies pour parvenir à la fin de l’Histoire.
Dans son texte de 1946, « Hegel, Marx et le christianisme », une longue recension de la thèse du jésuite Henri Niel sur la notion de « médiation » chez Hegel, Kojève concède qu’il y eut une, mais une seule, nouveauté dans le monde après Hegel : la scission de ses disciples entre une droite et une gauche. 150 ans plus tard, affirme-t-il, l’Histoire doit encore décider laquelle des deux interprétations opposées de Hegel l’emportera finalement.
Il y a toutefois lieu de croire que Kojève considérait ce duel d’interprétations comme un combat davantage axé sur les apparences que sur le fond, car l’issue sera la même, quelle que soit la faction qui finira par l’emporter. Que l’on atteigne la fin de l’Histoire par la gauche ou par la droite, la dernière ruse de la Raison est de faire en sorte que ce qui nous attend soit toujours l’État universel et homogène.
Ses premières incursions dans une forme d’« européanisme » pan-roman le suggèrent en tout cas.
On trouve une allusion assez curieuse à l’État universel et homogène dans la conclusion d’un manuscrit inédit dont la revue s’apprête à publier des extraits, en attendant sa parution intégrale dans la Bibliothèque de géopolitique : la Notice sur les néoformations politiques du XXe siècle. Celle-ci se termine par des recommandations sur la manière d’assurer la viabilité de la Constitution de Vichy à la fin de la guerre. Kojève explique à Moysset que, bien que la Constitution doive se présenter comme celle d’un État-nation, le terme « nation » doit être compris dans son sens le plus large possible. Cela permettrait à l’État français de se positionner, dans l’immédiat après-guerre, à la tête d’un « bloc », ou d’une « fédération » de nations « latines » à former avec l’Italie, l’Espagne et le Portugal. Selon la recommandation quelque peu inattendue de Kojève, cette Constitution devrait également mentionner que le but ultime qu’elle poursuit, à atteindre dans un avenir lointain, réside dans l’abolition des classes et l’expansion universelle de l’État.
Que la France doive chercher son avenir dans une union avec d’autres pays « latins » est également la recommandation que Kojève adresse au gouvernement provisoire de Charles de Gaulle dans un texte de 1945, L’Empire latin – Esquisse d’une doctrine politique française, souvent appelé le « manuscrit de l’Empire latin ». Ici aussi, l’État universel et homogène revient en conclusion, où Kojève expose ses réflexions sur le rôle de l’Église catholique dans un hypothétique « Empire latin » formé entre la France et d’autres pays de langue romane. L’Église catholique, peut-on y lire, aspire à devenir « une Église universelle et unique ». Son rôle sera donc de « rappeler à l’Empire qu’il n’est qu’une étape de l’évolution historique » : la prochaine étape, et la dernière, est une fois de plus le bien-connu État mondial sans classes, « l’État final d’unité ». Kojève a retraduit pour de Gaulle, dans un idiome quasi thomiste, ce qu’il avait écrit dans un jargon presque marxiste à un homme de Vichy. Mais en substituant les termes et en permutant le langage, la direction reste rigoureusement la même.
Dans les années qui suivirent sa nomination au ministère de l’Économie et des Finances, il devint de plus en plus aisé pour Kojève de reformuler ses réflexions sur l’obsolescence historique de l’État-nation et sur le rôle futur de la France dans le monde dans le vocabulaire de l’« intégration européenne ». Après le 8 mai 1945, il n’était bientôt plus question, à chaque coin de rue, que d’« intégrer » l’Europe occidentale sur les plans politique et économique. L’idée que ces pays devaient déléguer une partie de leurs pouvoirs décisionnels à une association transnationale offrait un terrain d’entente entre le monde du travail et celui du capital.
En France, les projets d’intégration européenne furent élaborés aussi bien par d’anciens résistants que par d’anciens vichystes ; et sur le plan international, cet objectif fut porté tant par les Nations unies — à travers la Commission économique pour l’Europe de Gunnar Myrdal — que par les États-Unis, via le plan Marshall. Aussi, lorsque fut créée en 1948 l’Organisation européenne de coopération économique (OECE), chargée de superviser la mise en œuvre de ce plan, Kojève assuma-t-il d’emblée un rôle actif dans la coordination des relations entre le gouvernement français et cette nouvelle organisation.
Dans ce rôle de coordination, Kojève entreprit également d’inscrire ses propositions antérieures concernant l’« Empire latin » dans les discours naissants sur l’« intégration européenne » tenus par les diplomates et les fonctionnaires qu’il côtoyait.
Lorsqu’en 1949, l’administration Truman exhorta la France à accélérer la libéralisation des échanges entre les pays de l’OECE, Kojève et ses collègues élaborèrent un plan destiné à favoriser cette libéralisation par la création d’une Banque européenne d’investissement, dont la mission aurait été de coordonner le commerce des matières premières.
À l’instar du plan Schuman — élaboré en parallèle par un petit groupe de fonctionnaires réunis autour de Jean Monnet au Commissariat général du Plan, et auquel la DREE s’opposa —, le projet de Banque d’investissement visait plus largement à instaurer un marché commun des matières premières ainsi qu’à abolir droits de douane et restrictions à l’importation et à l’exportation.
Une transposition particulièrement aboutie des idées antérieures de Kojève sur l’« Empire latin » dans le nouveau langage de l’« intégration européenne » nous est parvenue sous la forme d’une note rédigée pour exposer les principes de cette initiative de Banque d’investissement soutenue par la DREE. Ce mémorandum, daté du 14 avril 1950 et intitulé, non sans grandiloquence, Note pour l’Humanité de la 2ème moitié du XXème siècle, est adressé aux gouvernements des États-Unis et de « pays d’Europe occidentale » non précisés. Kojève s’y emploie à justifier la création de la Banque européenne d’investissement à la lumière de la situation géopolitique de l’époque.
La justification générale du projet fait écho à celle du plan Schuman : à l’instar de la Communauté européenne du charbon et de l’acier, la Banque est présentée comme un premier pas vers une paix durable sur le continent. Mais là où Schuman insistait sur la nécessité de priver les pays européens des moyens de se faire la guerre les uns contre les autres, la note de Kojève met en avant une menace externe qui se profile à l’horizon. Reprenant un argument déjà avancé dans le manuscrit de l’« Empire latin », la Note à l’humanité met en garde contre la destruction irréparable de l’Europe si celle-ci venait à s’engager dans une nouvelle guerre mondiale — conflit qui, selon Kojève, ne pourrait être déclenché que par les États-Unis ou l’Union soviétique.
Alors que Kojève avait l’habitude de mettre en avant l’homogénéité culturelle apparente des « pays latins » comme fondement préexistant à l’intégration transnationale, la Note à l’humanité affirme désormais que l’intégration politique et économique par le biais d’une Banque d’investissement créera les bases matérielles d’une « préservation indéfinie » de l’Europe en tant qu’« entité politique et culturelle sui generis ». De même, là où le manuscrit de l’« Empire latin » divisait le monde en blocs « culturels » et évoquait un Empire « anglo-saxon » et un Empire « slavo-soviétique », la Note fait preuve d’un réalisme géopolitique plus net et désigne plus simplement les États-Unis et l’Union soviétique. Comme l’« Empire latin » devait le faire pour les pays romans, la Banque d’investissement est appelée à rendre l’Europe indépendante des deux superpuissances. Or, puisque l’Europe occidentale, s’empresse d’ajouter Kojève, est déjà pleinement indépendante de l’Union soviétique, le véritable objectif de l’intégration européenne devient, dès lors, l’indépendance vis-à-vis des États-Unis.
On notera que Kojève présente le cadre institutionnel que la Banque d’investissement est censée instaurer comme politiquement impartial par principe. Dans le tout dernier point de la Note, le lecteur apprend que le caractère capitaliste ou socialiste d’une telle Banque dépendra entièrement de l’homme placé à sa tête. En 1950, Kojève avait substitué le directeur au dictateur.
Dans la seconde moitié du XXe siècle, la coopération internationale constitue le meilleur espoir de l’Europe pour survivre en tant qu’Europe. Et c’est pour cette raison que la coopération internationale représente également autre chose. À la lecture des textes qu’il a rédigés en tant que fonctionnaire de la DREE, en parallèle de ses « écrits de Vichy » antérieurs, on se rend compte que Kojève considérait l’intégration européenne comme le seul moyen pour la démocratie libérale en tant que telle de continuer à exister.
Et pourtant, la survie obtenue par un tel saut dans l’internationalisme prendra une forme étrange, liminale : la démocratie libérale ne mourra pas, mais elle ne pourra pas non plus vraiment vivre. Sa situation s’apparente à une sorte de captivité sans fin. L’internationalisation transformera la démocratie libérale en un symbole, un souvenir du contexte fondateur d’un ensemble d’organisations internationales, sans aucune pertinence pratique ni pour leur fonctionnement, ni pour rien d’autre.
Dans un article sur l’OECE rédigé à l’été 1949 à la demande de Jean Filippi, alors président du comité des échanges de l’OECE, Kojève affirme que la démocratie libérale est appelée à s’internationaliser, sous peine de disparaître. Filippi lui avait demandé de dresser un bilan des réalisations de l’organisation et d’en exposer les perspectives pour l’hebdomadaire France Illustration. Une première ébauche fut achevée fin août 1949. L’article parut sous une forme abrégée à la fin du mois de septembre, sous le titre « Où en est le plan Marshall ? Difficultés et espoirs de l’OECE ».
Dans la version préliminaire, légèrement plus développée, Kojève souligne que l’administration Roosevelt avait commencé à planifier, dès la Seconde Guerre mondiale, le rétablissement d’une économie mondiale conforme aux paramètres fondamentaux de la théorie économique libérale de l’époque. Or cette vision rooseveltienne du libéralisme mondial d’après-guerre sera, écrit Kojève, « par la force des choses dirigiste, voire autoritaire ».
Si le renouveau du libéralisme mondial doit prendre une forme « dirigiste » ou « autoritaire », c’est parce que les circonstances l’empêchent de s’établir « de lui-même », spontanément, au sortir de la guerre. Dès lors que les gouvernements nationaux mènent des politiques économiques antilibérales sur le plan intérieur, le libéralisme ne peut être rétabli et maintenu que par une action gouvernementale à l’échelle internationale. Dans la seconde moitié du XXe siècle, le sort de l’ordre économique libéral se jouera donc entre les mains de structures gouvernementales opérant au-dessus et au-delà de l’État-nation — structures, précise Kojève, au sein desquelles des délégués mandatés par les gouvernements des États démocratiques pourront s’accorder sur des politiques libérales puis en superviser l’application.
Mais pourquoi les gouvernements nationaux voudraient-ils mener des politiques économiques « antilibérales » ?
Les « textes de Vichy » nous révèlent que ces réflexions sur la constitution d’un ordre international libéral après la Seconde Guerre mondiale s’inscrivent pleinement dans une philosophie politique globale. L’idée sous-jacente selon laquelle les gouvernements nationaux seraient en quelque sorte tentés de mener des politiques économiques antilibérales s’inscrit dans le prolongement de la critique de Kojève concernant le manque relatif d’autorité de l’État démocratique, telle qu’il l’a développée dans La Notion de l’autorité et dans ses Notes sur Néoformations.
Cette critique de l’autorité démocratique, dont toute la portée n’est apparue qu’après la redécouverte du manuscrit des Néoformations, trouve un écho remarquable dans les débats sur la « crise de la démocratie libérale » qui nous occupent depuis une bonne décennie.
Ces textes permettent d’affirmer que cette « crise » n’a rien d’une surprise : la « démocratie libérale » est un anachronisme politique, un mort-vivant depuis le début du XXe siècle. La proposition peut sembler provocante, mais Kojève estime bel et bien que l’avenir de la politique — celle qui inaugurera l’État universel et homogène — est « autoritaire ». Une mise en garde s’impose toutefois, tant son usage du terme est indifférencié : dans ses écrits politiques, l’« autoritarisme » désigne toute forme d’autorité positive, exercée de manière rationnelle.
C’est même la nouveauté de cette critique de la démocratie et de l’autorité démocratique mérite qu’on s’y attarde.
La Notion de l’autorité nous enseigne que les majorités et les minorités, ces catégories politiques si centrales au parlementarisme et à la théorie démocratique, ne sont associées à aucune forme d’autorité sui generis. Ce que l’avant-garde intellectuelle de la démocratie parlementaire ne parvient pas à saisir, soutient Kojève dans son manuscrit de 1942, c’est que l’autorité ne procède jamais de critères quantitatifs. Les catégories de l’autorité politique sont à ses yeux de nature qualitative. Sa lecture du canon philosophique occidental en révèlerait exactement quatre : l’autorité du père, du chef, du maître et du juge. Il n’existe aucun autre « type pur » d’autorité au-delà de ceux-là.
Rédigées par Kojève quelques mois seulement après La Notion de l’autorité, les Néoformations prolongent cette analyse des malentendus supposés de la « théorie ‘démocratique’ du ‘contrat social’ » pour en faire une dénonciation globale de l’incapacité des démocraties à exercer efficacement l’autorité politique.
Vers la fin du manuscrit, Kojève met en regard l’Union soviétique, l’Italie fasciste et l’Allemagne nazie — les trois principales « néoformations politiques » qui, selon lui, ont émergé dans la première moitié du XXe siècle — avec le modèle de l’« État démocratique » (terme générique qui englobe ici aussi bien les démocraties libérales que les formes de gouvernement « technocratiques »). Au fil de cette comparaison, Kojève assume ouvertement le mépris pour le parlementarisme démocratique que manifestent ces trois régimes.
Inutile de nier, dit-il à son lecteur, que l’Union soviétique, l’Italie fasciste et l’Allemagne nazie sont des dictatures personnelles. Cette circonstance ne rend pas pour autant l’« État démocratique » moralement supérieur aux « néoformations ». Aucune des trois ne fait le moindre effort pour dissimuler qu’elle repose sur un dictateur érigé en figure de proue, « soutien » personnifié de l’autorité de l’État — et cela joue en leur faveur. Car les « États démocratiques », aux yeux de Kojève, sont eux aussi des dictatures. Plus précisément, des dictatures de classe ; et, contrairement aux « néoformations » politiques, ils dissimulent perfidement leur nature dictatoriale. Le « régime démocratique », selon Kojève :
« n’est qu’une ‘dictature’ camouflée, fondée en fait sinon sur le violence ouverte, du moins sur le tromperie et l’oppression, c’est-à-dire en fin de compte sur la force (économique) et non sur l’Autorité reconnue librement et en pleine connaissance de cause. »
On commence à comprendre pourquoi Kojève juge l’« État démocratique » incapable d’exercer une autorité politique en tant qu’État. Au cœur de la critique qu’il en fait dans les Néoformations se trouve l’idée que cette forme étatique revêt un caractère « féodal ». La population de tout « État démocratique » se compose de groupements privés aux intérêts antagonistes, et le pouvoir politique n’est exercé que par une minorité d’entre eux. Certains démocrates honnêtes, observe Kojève, admettent ainsi que dans l’« État démocratique », le pouvoir est aux mains d’une « élite ».
Or La Notion de l’autorité nous a appris qu’une « élite », minorité par excellence, pourrait en théorie incarner n’importe lequel des quatre « types purs » d’autorité — père, chef, maître ou juge — ainsi que n’importe laquelle de leurs combinaisons possibles. Pourtant, soutient Kojève dans les Néoformations, les démocrates qui reconnaissent la nature « élitiste » de la société démocratique insistent généralement sur le fait que ces élites aspirent à une autorité non politique : « culturelle » et « morale ». La politique et l’autorité politique, souligne-t-il, jouent un rôle secondaire dans l’État démocratique.
Un État qui se sait détenteur de l’autorité dans le domaine politique considère l’être humain comme un être politique, c’est-à-dire exclusivement comme un « citoyen ». Il en va tout autrement de l’État démocratique : pour lui, notre existence politique n’est qu’une qualité parmi celles qui font de nous des êtres humains. Il peut ainsi tout aussi bien nous reconnaître comme « membre d’une famille, agent économique, sage, artiste, homo religiosus, etc. ».
D’un point de vue formel, certes, l’État démocratique respecte le principe de la règle majoritaire — le spectacle périodique des élections législatives vient régulièrement le rappeler. Pourtant, conformément à l’image générale qu’en donnent les Néoformations — celle d’un État tendant vers l’apolitique —, le parlementarisme démocratique y est présenté comme politiquement insignifiant dans l’ensemble. Certes, dans la mesure où il élabore des projets destinés à être mis en œuvre par des réformes ultérieures, le parlement occupe nominalement la position du chef ; et certes, quand le pouvoir exécutif met ces plans à exécution, il incarne nominalement le maître. Mais que sont donc les partis politiques élus au parlement dans les États démocratiques ? La réponse de Kojève à cette question vient parachever sa démonstration sur la nature apolitique de l’« État démocratique ». Voici comment il caractérise les partis que l’on rencontre dans les parlements de ces États :
« En effet, par définition, les Partis dits ‘politiques’ sont des groupements privés, qui représentent les ‘intérêts’ de certains groupes de ‘citoyens’, qui se réunissent d’ailleurs non pas en tant que citoyens, mais en leurs qualités d’hommes privés. »
Il se peut que le parlement et le ou les partis qui y détiennent la majorité soient reconnus par l’électorat comme des chefs politiques faisant autorité ; il se peut également que l’exécutif soit reconnu comme un véritable maître. Mais qu’ils le soient ou non, soutient Kojève, n’a pas d’importance particulière pour l’État démocratique. L’expérience montre que les opinions exprimées par une majorité parlementaire ne sont pratiquement jamais tenues pour « justes » et faisant autorité par qui que ce soit. Et ce n’est pas nécessaire : dans l’État démocratique, « il suffit d’admettre [la] force [de l’opinion majoritaire en tant qu’opinion majoritaire] ».
Les projets élaborés par les parlements démocratiques se situent de toute façon hors du domaine politique. La législation qu’ils adoptent formule pour l’essentiel des « objectifs économiques, moraux, culturels, religieux, etc. » de nature privée. Si la tâche de l’exécutif consiste à mener à bien ces projets privés, nul besoin de le considérer comme une autorité politique pour qu’il remplisse sa fonction. La seule exigence à laquelle il doit véritablement satisfaire dans une démocratie libérale est celle d’être formellement « légitime », ou « constitutionnel ». Tout cela découle de la nature « féodale » — autrement dit antitotalitaire — de l’État démocratique.
À la lumière de ces considérations, on peut désormais affirmer qu’il existera toujours une tentation « antilibérale » dans la politique nationale : car l’« État démocratique », contrairement à son successeur « autoritaire », est incapable d’accomplir la destinée historique de l’État comme détenteur conscient de l’autorité dans le domaine politique. Au sein de l’« État démocratique », l’autorité politique est divisée par construction (séparation des pouvoirs) et, dans la pratique, ne s’incarne de toute façon que par accident.
L’importance du texte de 1949 sur l’OECE tient précisément à ce qu’il rappelle que la politique nationale n’est qu’une partie du tableau. Il est possible — et il est d’ailleurs de l’intérêt commun des « élites » ou « classes » dirigeantes des États démocratiques — de se soumettre à l’autorité d’organisations internationales chargées de défendre la doctrine libérale. Le tournant libéral vers l’internationalisme instaure ainsi une relation d’autorité viable entre les classes dirigeantes nationales et des structures gouvernementales — théoriquement capables d’imposer leurs propres règles à leurs États membres — érigées pour protéger leurs intérêts privés communs.
La démocratie quitte inévitablement la scène dès lors que le centre du pouvoir libéral se déplace ainsi, de l’échelle nationale, à l’échelle internationale. Le dèmos ne sera pas le sujet qui propulsera l’Histoire vers son achèvement dans l’État universel et homogène.
Deux interlocuteurs allemands de Kojève, à la fin des années 1940 et au début des années 1950, rapportent qu’il insistait beaucoup sur le fait que ses contributions à l’intégration européenne, et plus largement, à l’architecture de l’internationalisme libéral d’après-guerre, servaient l’objectif ultime de l’instauration d’un État universel et homogène.
Le premier est Iring Fetscher, historien de la pensée politique proche de l’École de Francfort, le second, Nicolaus Sombart, sociologue, fonctionnaire du Conseil de l’Europe et disciple de longue date de Carl Schmitt. Tous deux évoquent dans leurs autobiographies une rencontre qu’ils ont eue respectivement de manière privée avec Kojève.
Fetscher rapporte l’avoir croisé au début de l’année 1949, alors qu’il séjournait à Paris grâce à une bourse pour achever sa thèse de doctorat sur Hegel. Sombart, quant à lui, raconte avoir été reçu dans le bureau de Kojève, au Quai Branly, après avoir assisté à sa conférence de 1951 sur Le Concept et le Temps au Collège de philosophie, et avoir échangé brièvement avec lui à l’issue de celle-ci. Indépendamment l’un de l’autre, tous deux se souviennent que Kojève justifiait sa décision de rejoindre la DREE et d’œuvrer à l’intégration politico-économique de l’Europe et du reste du monde libéral par une parabole évoquant la guerre de Cent Ans et Jeanne d’Arc.
On rapporte que Kojève voyait l’époque de Jeanne d’Arc comme suit : elle se définissait par une guerre opposant divers seigneurs féodaux aux partisans de la monarchie. Les monarchistes finirent par l’emporter. Mais l’histoire aurait pu prendre une autre tournure. Si les seigneurs féodaux, agissant à l’encontre de leur « esprit », c’est-à-dire de leurs intérêts de classe, avaient formé une sorte de coopérative, ils auraient pu produire le même équipement militaire de pointe que les monarchistes — « des canons et d’autres armes lourdes », précise Fetscher — et ainsi prévaloir sur ces derniers. Ils auraient alors représenté une force de progrès historique plutôt qu’une force de réaction. Le roi serait devenu « superflu, et sa cause serait tombée dans l’oubli ». Dans ce scénario alternatif, insistait Kojève, « Jeanne d’Arc aurait quand même été brûlée sur le bûcher, à une seule différence près : personne ne parlerait d’elle aujourd’hui ».
L’analogie est limpide : en encourageant la coopération transnationale entre leurs représentants nationaux respectifs, Kojève entreprend de transformer la bourgeoisie « féodale » de l’Europe occidentale de son temps en avant-garde historique. L’internationalisme libéral qui nous a donné le plan Marshall puis le plan Schuman n’est donc pas, à ses yeux, un katechon destiné à empêcher l’avènement de l’« État universel et homogène » : c’est simplement une autre manière de le construire. Quels que soient les efforts déployés, on ne peut, en définitive, pas ne pas le construire — l’Histoire est une grande manipulatrice, une manipulatrice qui l’emporte toujours. Il suffit de lui laisser le temps.
C’est peut-être le simple fait d’avoir travaillé pour le mauvais ministère qui explique pourquoi, en dépit de son engagement en faveur de l’intégration européenne, le nom de Kojève figure rarement sur les listes des « pères fondateurs » de l’Europe contemporaine.
Après tout, « père fondateur » est un titre honorifique, décerné a posteriori par ceux qui s’obstinent à recourir aux métaphores familiales en politique, une fois qu’une structure nouvelle a réussi tant bien que mal à s’imposer. C’est l’histoire qui fait le père, et non l’inverse. À l’époque, rien ne garantissait que, parmi les nombreuses propositions concurrentes d’intégration politico-économique de l’Europe, celle de Jean Monnet serait la seule à résister à l’épreuve du temps. Lorsque la Communauté européenne du charbon et de l’acier de Monnet fut préférée à la Banque d’investissement de la DREE, Kojève n’eut d’autre choix que de poursuivre désormais ses objectifs au sein d’une structure conçue par un autre.
Reste que Kojève nous a légué l’ébauche de ce que l’on pourrait appeler une « philosophie » de l’intégration européenne. Une esquisse qui, avec le recul, paraît singulièrement juste : elle suggère que l’intégration européenne est un processus et non un telos, et que nous ne saurons donc avec certitude ce qu’est une Europe intégrée qu’une fois qu’elle aura disparu.
Kojève n’aura peut-être pas été officiellement canonisé comme l’un des « pères fondateurs » de l’Europe contemporaine. Mais si sa « philosophie de l’Europe » exige que, pour échapper à la disparition certaine qu’entraînerait l’engagement dans un nouveau conflit mondial, l’Europe se détache des États-Unis et s’impose comme une puissance régionale à part entière, alors, au vu de notre situation présente, deux hypothèses s’ouvrent à nous : soit Kojève est le « père fondateur » dont nous avons besoin, soit nous découvrirons bientôt la véritable signification du mot « Europe ».
Ce n’est pas à Tchernobyl, ni dans les livres d’Ulrich Beck que réside la clef de la crise de notre temps. Un essai du plus génial cinéaste de la BBC.
L'extraordinaire histoire théorique, biographique, politique et spéculative qui résume à elle seule la profondeur et la surface du XXe siècle.