Le petit catéchisme de Guillaume Erner

Pourquoi regardons-nous la Coupe du monde au lieu de jouer au foot ?

Enquête talmudique sur la pulsion scopique, avec une rabbin qui n'a pas vraiment regardé la Coupe du monde.

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Tundra pour le Grand Continent

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« We Are the Champions » (arrangement pour guitare de Soren Bødker Madsen)

L’important, ce n’est pas de participer, mais de regarder. L’été est une étape difficile à vivre, principalement à cause du sport. Cela débute avec Roland Garros et ensuite cela ne se calme pas. Le Tour de France s’étire sur trois semaines, les Jeux olympiques reviennent tous les quatre ans, le Mondial de football parachève la donne. Une question, comme un éléphant dans la pièce : pourquoi vouloir à tout prix les regarder ? Non pas y participer, non pas les pratiquer, mais s’installer devant, en spectateur, et consacrer à l’exploit d’autrui des heures que l’on refuserait à son propre corps.

Freud avait un nom pour cela : la pulsion scopique. Le plaisir de voir, distinct du plaisir de faire, et parfois supérieur à lui. Ce que la psychanalyse a d’abord décrit à propos de la sexualité vaut avec une exactitude troublante pour le sport. Regarder un cycliste grimper un col de première catégorie procure une satisfaction – elle n’est peut être pas supérieure à la sensation authentique mais comment savoir puisqu’il n’en sera jamais question. En tout cas, le désir se transporte du Galibier au canapé. Mais pourquoi choisir la procuration quand on pourrait faire du vélo sur un col, petit ou grand. 

Le spectateur ne regarde pas seulement : il s’installe dans le corps de l’autre. Mbappé marque, et c’est nous qui marquons. Un malheureux grimpeur défaille dans le Ventoux, et c’est notre défaillance que nous éprouvons (plus confortablement). Le sport de haut niveau offre à des millions de sédentaires l’expérience de la limite corporelle sans réelle préoccupation. C’est «  l’aspirational content  », voila des corps que nous n’aurons pas, des maisons rangées que nous n’aurons jamais. Le stade fut le premier écran, et l’athlète le premier influenceur.

Reste à savoir ce qu’en pense une tradition qui a précisément fait le choix inverse. Myriam Ackermann-Sommer est rabbin et talmudiste. Elle n’a pas regardé la demi-finale entre la France et l’Espagne.

Elle avait de bonnes raisons, et pas celles qu’on imagine. La première réponse qui vient à l’esprit, celle de l’interdit religieux, n’est pas la sienne. Le Talmud, dans le traité Avoda Zara, page 18b, s’est prononcé contre le cirque, contre les grands lieux du divertissement, mais pour un motif circonstanciel : à l’époque où le texte est rédigé, rappelle-t-elle, le sport, c’est essentiellement des bains de sang. Quand les sages le condamnent, c’est parce qu’il est sanguinaire. Il ne faut pas se rendre aux jeux du cirque, il ne faut pas hurler avec les loups. Le problème est éthique, et non scopique — de sorte que la casuistique en tire une conséquence délicieuse : vous pouvez aller au cirque si c’est pour essayer de sauver les gladiateurs. L’interdit ne porte pas sur le regard, il porte sur ce que le regard cautionne.

La petite finale FranceAngleterre ne sera pas un bain de sang et la question tombe. Elle se déplace aussitôt vers un terrain plus embarrassant, celui du temps. Il y a peut-être un idéal chez les sages, dit-elle : penser tout le temps à la Torah, étudier toute la journée. Elle-même n’a pas regardé le match, non par prohibition mais par arbitrage : elle était à une étude du Talmud qui durait précisément de vingt heures à vingt-trois heures. Elle a raté ce moment de communion nationale. Quand elle est sortie, tout le monde pleurait. Il n’y a donc pas de din, pas de règle. Ni interdit ni obligatoire. Simplement une hiérarchie des valeurs, et un coût d’opportunité. Qu’est-ce que ça coûte de regarder ? Qu’est-ce qu’on pourrait faire d’autre de son temps ? Certains vont plus loin : ses maîtres américains, dont son rosh yeshiva, tenaient qu’il ne faut pas regarder le Super Bowl, parce que les joueurs se blessent vraiment, ils en gardent des séquelles. Opinion minoritaire, mais qui a le mérite de rappeler que le spectateur n’est jamais innocent de ce qu’il regarde.

Restait à savoir si l’abstention scopique a un coût civique. Le principe existe pourtant, qui semble fait pour cela : Dina de-malkhuta, dina, traduction : la loi du pays est la loi. Sauf qu’il porte sur des principes économiques, précise-t-elle — un juif qui ne paye pas ses impôts « est un peu un salaud », la formule est d’elle — et non sur les rituels qui font la nation. La loi dit qu’il faut la suivre, comme les autres. Elle ne dit pas qu’il faut vibrer comme les autres. Y aurait-il une loi implicite selon laquelle tout le monde regarde le foot ? Elle en doute. Il y a quand même quelques Français qui n’en ont vraiment rien à faire du foot. 

Et pourtant, l’aveu suit immédiatement, et c’est là que le texte devient intéressant : elle a fait le service minimum. Pas le match, trop long, mais les récapitulatifs très courts. Comme quand on ne veut pas regarder un film de quatre heures, on regarde la version synthétique. Et les messages aux amis, à la fin : « Ça va ? Comment tu vas ? Ça doit être difficile pour toi. » Alors qu’en réalité, dit-elle, je m’en fiche un peu. Voilà donc la pulsion scopique réduite à son plus petit dénominateur commun, sa forme homéopathique : le résumé, le SMS de condoléances, la participation minimale au deuil collectif. On ne peut pas ne pas y être. Elle a d’ailleurs constaté quelque chose, en entrant au cours de Talmud, où tout le monde s’affairait dans l’effervescence, maillot Mbappé sur le dos, partis du principe qu’ils avaient déjà gagné. Trois heures plus tard, en sortant, des gens vraiment malheureux. Depuis, elle se dit assez chafouine. Même quand on n’est pas dans la communion, on se rend compte de ce qu’on perd quand il n’y a plus le foot, qui est quand même une forme de communion, à peu de frais, entre les gens.

À peu de frais : elle a la même expression que moi, sans que nous nous soyons concertés. C’est peut-être que le mot est juste.

Sur la pulsion scopique elle-même, elle ne conteste rien et ajoute tout. On est conditionné à admirer des exploits dont on serait par ailleurs bien incapables, dit-elle, et c’est très humain ; ériger des statues aux grands athlètes, ça remonte à loin. Mais elle fait le raccord que je n’avais pas fait, celui de l’algorithme, avec une franchise qui vaut démonstration : jeune maman débordée, maison souvent mal rangée, elle ne reçoit en retour que des mères de famille pas débordées, dans des appartements étincelants. Le sport, c’est un peu pareil. On sait très bien que soi-même, on est complètement nul. Et l’on regarde Mbappé mettre deux buts en quatre-vingt-dix secondes, en 2022, et l’on se dit : quand même, waouh, c’est fort. Puis vient le renversement, celui qui la fait rire parce qu’il contredit ce qui précède — « Ouais, il est trop nul, pourquoi il a fait ça ? » — comme si l’on avait parfois l’impression qu’on aurait fait mieux soi-même. Ce qui, évidemment, n’est pas le cas. Le sport, c’étaient les prouesses, les limites du corps humain ; aujourd’hui, c’est dans tous les domaines de la vie qu’on regarde des gens plus forts que nous depuis notre canapé, avec le petit commentaire à la clef, soit bravo soit c’est nul. C’est un peu devenu le jeu.

Il faut alors remonter plus haut, car cette répugnance au corps a une archéologie. À la base, dit-elle, il y a cette idée : les Grecs sont très forts en sport, et nous, nous ne sommes pas les Grecs. C’est Daniel Boyarin qui en parle le mieux. Le sujet juif, a fortiori masculin — car c’est la masculinité qui est d’abord liée au sport, elle-même fait de la musculation, mais il n’y a pas si longtemps que les femmes en font, et des marathons — s’est construit contre le modèle grec du corps exhibé. D’où la méfiance à l’égard des juifs qui, comme les Grecs, pouvaient être nus pour le sport. D’où la méfiance à l’égard des assimilés. Et d’où cette pratique dont le nom seul suffit à dire l’angoisse : l’epispasme, où l’on tirait sur le prépuce. L’idée, résume-t-elle, c’est : je veux avoir l’air grec, et comme je suis nu et circoncis, je vais essayer de ne pas avoir l’air trop juif. De celui qui aurait fait cela, on disait qu’il devrait refaire sa brit. Un juif trop grec qui fait du sport, ce n’est pas top. Ce n’est pas top de valoriser le corps en tant que tel.

Il faut mesurer ce que cela signifie. Le stade grec est le lieu où le corps se montre ; c’est donc le lieu où le juif se découvre juif, malgré lui, par un détail anatomique. La pulsion scopique a ici un revers que Freud n’avait pas prévu : être regardé. L’exhibition sportive n’est pas seulement un plaisir des yeux, c’est un régime de visibilité, et tout régime de visibilité produit ses parias. Voilà pourquoi le judaïsme s’en est détourné : non par pruderie, mais parce que le corps exposé y était toujours déjà un corps assigné.

Que reste-t-il alors au sport ? Une fonction, et rien d’autre. Il faut garder son corps et son âme, ve-nishmartem me’od le-nafshotekhem : rester en bonne santé. Le traité Kiddushin, page 30, prescrit d’apprendre à nager à son enfant. Mais ce n’est pas une question de sport, insiste-t-elle, c’est presque une question de : comment reste-t-on en vie le plus longtemps possible ? Ce n’est pas la nage pour faire des longueurs dans une piscine olympique. C’est un truc de préservation du corps et de l’âme. Pas de sport pour le sport, pas de sport pour la beauté. Pas de culte de la gloire : tout est parti vers l’esprit. On veut que le corps fonctionne, on évite ce qui l’abîme, et le sport peut y contribuer. Mais pas plus que ça.

Le meilleur exemple de cette logique fonctionnelle est aussi le plus drôle. Le Shabbat, on n’a en principe pas le droit de faire du sport. Mais la casuistique a tranché : on ne peut pas courir pour faire de l’exercice, parce que c’est trop fatigant ; on a le droit de courir pour aller à la synagogue. Il faudra rentrer en marchant. Techniquement, il ne faudrait pas faire du sport pour le sport. Mais s’il s’avère qu’on pense pouvoir arriver plus tôt à l’office du matin, alors on autorise à courir. Le même mouvement, les mêmes muscles, la même sueur : ce qui change, c’est la destination. Le sport n’est jamais pensé comme absolu en tant que tel ; il est pensé pour ce qu’il apporte.

Et l’on arrive ainsi au cœur du dispositif, qui n’est pas un renoncement mais un déplacement. Les valeurs du sport n’ont pas été abolies, elles ont été transposées. L’héroïsme, la discipline, le dépassement de soi ont changé d’objet : la vraie guerre, c’est la Torah, le vrai combat est un combat du texte, et le vrai pugilat, ce sont deux sages qui font couple autour de l’étude. C’est ça, dit-elle, notre MMA à nous : se casser la tête sur les textes.

Il y a un récit pour cela, et il dit tout. Resh Lakish avait été brigand, gladiateur — une armoire à glace, on peut l’imaginer — et nageur. Un jour qu’il nage, il aperçoit dans l’eau un autre sage et le prend pour une femme. Le sage lui répond : non, je suis un homme, mais si tu veux, tu peux épouser ma sœur ; en revanche, promets-moi que tu vas épouser la Torah. Le lapsus est vertigineux : tu épouseras ma sœur, mais tu étudieras tout le temps. Resh Lakish accepte, et perd immédiatement sa force. Il a même du mal à regagner le rivage à la nage. Il n’est plus Superman, il est devenu Torah-man.

C’est que les forces ne peuvent pas être à la fois dans le corps et dans l’esprit. Ce n’est peut-être pas du tout valide d’un point de vue scientifique, concède-t-elle, mais c’est la vision qu’avaient les sages : on délaisse le corps à un moment donné, et on met tout dans quelque chose d’assez sédentaire, puisque le monde de l’étude, c’est être assis toute la journée. Plus on va vers l’ultra-orthodoxie, plus les curseurs ont été poussés loin : le corps, il faut qu’il fonctionne un minimum, mais ce qui est important, c’est l’affaire de l’esprit.

Alors, faut-il regarder le Tour de France ? Il n’y a pas de din. Ni interdit, ni obligatoire. Dans les deux cas, un homme assis regarde un homme souffrir et appelle cela une communion. La tradition juive n’a pas condamné ce regard ; elle a simplement demandé, à chaque fois, ce qu’il coûtait, et ce que l’on aurait pu faire d’autre pendant ce temps-là. C’est une question qui gâche un peu le mois de juillet.