Lea Ypi dans un pub au Panthéon
« Il s'agit de partir d'une évidence : la liberté de chaque être humain ; et d'une autre évidence : tout ce qui nous en sépare. »
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Il a renversé le cours de l’histoire espagnole d’une simple décision, restauré la démocratie sans y être contraint, chassé avec les rois et déjeuné avec les dieux. Puis l’histoire l’a rattrapé. Ce jour-là, au Cabinet des Conspirateurs, la salle (presque) secrète du Plaza Athénée, il est 13 heures, et Juan Carlos Ier parle comme il a régné : par touches, en ellipses, avec une autorité tranquille que l’exil n’a pas entamée. Entre une poitrine de cochon, une crème brûlée et deux cafés « séparés, avec du lait à côté », l’homme de 88 ans livre, à petits pas et à voix grave, un demi-siècle d’histoire européenne.
Un café… ou autre chose. Il est treize heures au Plaza Athénée. Les équipes de l’hôtel s’impatientent — en silence ; la galerie est étroite et il y a soudainement trop de mouvements autour d’une des petites tables.
Le Roi est assis, seul, et ce fauteuil n’est plus un trône. La solitude aura peut-être été le grand fil conducteur de sa vie. De la solitude du pouvoir, dans « la pénombre de mon bureau » au palais royal de la Zarzuela, à la solitude de l’île de Nurai, aux Émirats. Autour de lui, ça continue de s’agiter. On le prend en photo le plus rapidement possible. On aurait préféré faire le shooting à quelques pas de là, dans une salle plus calme, plus dorée, plus rouge, plus tout, pour essayer de retrouver l’ambiance lynchienne de la récente photo qui le montre entouré de toréadors à Séville pour Pâques. Mais déplacer un roi est toujours une opération complexe — d’autant plus quand il a 88 ans et de graves problèmes aux hanches et à un genou.
Il a une canne d’un côté ; un mi-assistant mi-garde du corps de l’autre. Ils avancent ainsi à coups de petits pas. Ça tombe bien, le directeur général en personne est descendu pour voir ce qui se tramait dans cette galerie d’ordinaire si silencieuse. C’est qu’au Plaza, bien que le roi soit un client fidèle depuis 1958 — où il y loge pour la première fois —, il y a aussi tous les autres clients. « Et là, ils ne peuvent pas passer. » Pas de panique. Direction le restaurant.
Il est l’heure du déjeuner. Juan Carlos s’assoit. Il est calme et silencieux, observateur. Il nous regarde. Il pose ses grandes mains sur la table. Sur sa main gauche, deux bagues. Sur le majeur, une smart ring argentée et massive, de la marque Oura, qui contrôle le rythme cardiaque, la température corporelle, le nombre de pas, les heures de sommeil… La santé d’un roi, ça se surveille. Sur l’auriculaire, sa chevalière habituelle, offerte par ses beaux-parents, le roi Paul et la reine Frederika de Hanovre.
Il jette un œil rapide au menu. La poitrine de cochon rôtie, lentilles en vinaigrette et pousses de moutarde — ou le merlan à la grenobloise et pommes de terre à l’huile d’olive.
Le serveur arrive :
— Majesté, la poitrine de cochon ou le merlan ?
— Oui !, s’exclame-t-il de sa voix très grave.
Nouvelle tentative :
— Majesté, la viande ou le poisson ?
— Oui !
Il pensait que c’était les deux, l’un après l’autre. Il voulait les deux. Depuis quand un roi doit-il choisir ? On échange des sourires ; il reste silencieux. Et que boit Sa Majesté ? D’ailleurs, quel whisky boit un Bourbon ? Il rit de bon cœur. « Je ne bois plus de whisky, hélas ! J’en buvais, il y a longtemps. Maintenant je trouve cela trop fort. Maintenant, que du vin rouge. » Va pour le vin rouge, vite du vin rouge.
Le Roi n’est pas bavard. Il attend — en silence. Il l’explique dans ses Mémoires (Réconciliation, Stock, 2025) c’est une stratégie qu’il a apprise en politique. « Dans une bouche fermée, les mouches n’entrent pas. » Puis : « On est propriétaire de ce que l’on tait et esclave de ce que l’on dit. » De qui sont ces mots ? De Franco.
Pour saisir ce que représente la trajectoire de cet homme qui mâche lentement sa poitrine de cochon devant nous, il faut rembobiner. Juan Carlos est né en 1938, à Rome, dans l’exil. Son grand-père, Alphonse XIII, a quitté l’Espagne en 1931 sans abdiquer formellement — une désertion élégante, une fuite présentée en dignité. Son père, Don Juan de Bourbon, comte de Barcelone, a passé sa vie à revendiquer un trône que Franco lui a méthodiquement refusé, préférant former lui-même l’héritier de son choix. Juan Carlos a été envoyé par son père en Espagne à l’âge de dix ans, placé dans les académies militaires espagnoles, élevé à l’école du régime.
Ce détail biographique est essentiel pour comprendre la mesure qu’il conserve aujourd’hui à l’égard de Franco — mesure qui a souvent irrité les progressistes espagnols.
— Dans vos Mémoires, on a pu vous reprocher de ne jamais dire que Franco a été un dictateur, coupable de crimes terribles…
— C’est vrai, on me l’a reproché. Mais avec moi, il a toujours été très affectueux. Il avait un rapport avec moi presque paternel.
Ça y est, la conversation semble lancée.
— Mais savait-il ce que vous vouliez faire après sa mort ? Le lui avez-vous dit ?
— Oui.
— Et comment a-t-il réagi ?
— Il a dit qu’il n’y avait que moi qui pouvais faire cela.
— À aucun moment vous vous êtes dit que vous alliez continuer la dictature, comme si Franco était toujours là — avec vous à sa place, comme nouveau dictateur ?
— Non, jamais.
Bon. Fausse alerte. La discussion se ferme de nouveau. Nouveau silence. C’est un élève consciencieux, il continue d’appliquer les leçons du début de son règne. C’est à l’interlocuteur d’être locuteur, de faire le premier pas. Un Bourbon ne se mouille pas. Dans ses Mémoires, Juan Carlos concède : « C’était, dans mon temps, dans les années 60, une dictablanda. » Une dictature molle. La formule fait sourire, et lui aussi. Il n’ignore pas ce qu’elle contient d’euphémisme. Mais elle dit quelque chose de vrai sur la complexité de sa position : il a été formé par le régime, protégé par le régime, porté par le régime — et c’est pourtant lui qui l’a défait.
À la question sur ses passe-temps, une nouvelle difficulté va s’ajouter aux circonstances. Le premier plat arrive et, quand le roi mange, les réponses se font encore plus attendre. Il faut bien penser le timing des questions — d’autant plus qu’il faut les répéter plusieurs fois en articulant et en parlant très fort. Il mâche longuement. Attention, Sa Majesté va dire quelque chose… mais quand ? Il continue de mastiquer, on se tait, on attend, on est pendus à ses lèvres. Hop, la voie est libre : « J’ai beaucoup de passe-temps. » Petite déception dans l’assemblée.
Mais, surprise : une entrée est offerte par le chef. Inutile de dire que ce n’est pas pour déplaire à Sa Majesté. Son visage s’illumine, il devient d’un coup joueur et enfantin. S’invitent un sourire coquin et des yeux espiègles. On aura de nouveau cette réaction à la question suivante.
— Majesté, quels sont vos passe-temps préférés ?
— La lecture, la chasse, la voile.
— Chassez-vous encore ?
— Non !
— Que chassiez-vous ?
— Le perdreau.
Nouveau silence. Cette fois-ci, le Roi se retient de dire quelque chose. Non, c’est trop long ; relançons. « Majesté, seulement le perdreau ? » « Ah non, j’ai chassé dans beaucoup de pays et toutes sortes d’animaux ! », comme s’il se replongeait, là devant nous, dans ses lointains souvenirs. Il nous regarde et rit comme un enfant joyeux qui sait qu’il a dit — ou fait — une bêtise.
On passe aux lectures. Que lit-il ? « Surtout des polars », en français et en espagnol — « mais pas en anglais, je n’ai jamais apprécié lire en anglais ». Il nous confie avoir lu et apprécié Anatomie d’un instant de Javier Cercas, livre qui porte précisément sur la tentative de coup d’État du 23 février 1981. « La dernière fois que j’ai vu Cercas, c’était au dîner organisé par Macron à l’Élysée avec Vargas Llosa », au moment de l’entrée à l’Académie de ce dernier.
Les plats arrivent. Le choix du Roi s’est finalement porté sur la poitrine de cochon. Il demande une nouvelle serviette (où est passée la première ?), puis qu’on débarrasse le plat où se trouvaient la poitrine et les lentilles ; il a tout mis directement dans son assiette. Il préfère avoir de l’espace. Le Roi est concentré sur son manger, ses gestes sont lents et approximatifs. Il est en train de mâcher, mais d’un signe de la main il fait subtilement comprendre qu’il va dire quelque chose. Silence.
« J’ai quand même l’impression que la position de Cercas sur le 23-F et sur ma participation a un peu évolué. Je ne comprends pas trop. C’est lui qui a demandé à Sánchez de déclassifier les archives. Le gouvernement a accepté en pensant que cela me décrédibiliserait — c’est tout l’inverse qui s’est produit. Les archives ont confirmé mon rôle de roi qui a empêché ce coup d’État. »
On s’engouffre dans cette ouverture. Juan Carlos a envie de parler.
— Quels sentiments vous habitent quand vous prenez la parole pour déjouer le putsch ? La peur ?
— Non. Je n’étais pas dans le Congrès à ce moment-là, je n’avais aucune raison d’avoir peur.
— Vous n’étiez quand même pas très loin…
— Ce qui m’a sauvé, c’est que tous les politiciens étaient justement au Congrès. Aucun ministre n’était dehors. J’avais donc totalement les mains libres pour agir. Si un seul ministre avait été dehors, j’aurais été coincé.
— Vous faites donc cette allocution en appelant à respecter l’ordre constitutionnel.
— Surtout, j’ai pu le faire parce qu’on ne m’avait pas coupé les communications. J’ai pu m’assurer du soutien et de la fidélité des militaires.
— Vous étiez certain de votre coup ?
— Au départ ? Pas du tout. Je me souviens avoir dit à mes enfants : « Je viens de jeter la couronne en l’air, on va voir de quel côté elle va tomber… »
Il en parle avec une étrange légèreté — celle qu’on réserve, peut-être, aux épreuves dont on est sorti vivant et vainqueur. Ce qu’il ne dit pas, mais qui transparaît dans la façon dont ses yeux s’animent légèrement, c’est que cette nuit-là était aussi la nuit où il devenait réellement roi. Pas seulement au sens protocolaire, mais au sens où la monarchie cessait d’être une institution héritée pour devenir quelque chose qu’il avait sauvé, défendu, mérité. On ne comprend pas le reste de son règne — sa popularité longtemps immense, son autorité morale incontestée, puis la chute — si l’on oublie qu’en cette nuit, il a joué sa vie et gagné. Les peuples gardent mémoire de cela, même quand ils font semblant de l’oublier.
Il finira par le dire. Son vrai passe-temps préféré, et qu’il pratique encore, c’est la voile. Après ce bref séjour à Paris, il rejoindra la Galice — où le petit port est pour lui une « seconde maison » — pour une régate. Et voilà que le sourire enfantin revient. Il précise qu’il passera d’abord par Vitoria-Gasteiz, au Pays basque, pour un rendez-vous chez le dentiste. Le mot « dentiste » n’est d’ailleurs pas prononcé : il est mimé par Sa Majesté qui tire sa bouche d’un côté à l’aide d’une main pendant que l’autre fait semblant de percer une dent.
Tout à coup, il tient son portable de la main droite, le bras plié devant lui, comme s’il voulait voir quelque chose sur l’écran comme tendent à le faire les personnes d’un certain âge qui regardent leur téléphone de loin, du haut vers le bas — au fond, comme un roi regarderait un sujet. Problème, Juan Carlos regarde droit devant lui. Mais que fait-il ? Il parle. « Dime, estoy en un almuerzo. » Il attend. Pas de réponse. Du moins, nous, nous n’entendons rien. Lui garde sa position stoïque, sans bouger. Puis le portable disparaît aussi mystérieusement qu’il est apparu. Drôle d’appel.
La discussion reprend comme si de rien n’était. Quand il parle de la voile, son visage s’attendrit. Le sourire est cette fois-ci moins joueur que mélancolique. Pendant un instant, il n’est plus là. Il se revoit sans doute sur son bateau, loin des hommes et du bruit du monde, à sentir et à estimer le sens des vents qui doivent le porter. Juan Carlos ne cache pas qu’il n’est pas « lié à des lieux », mais plutôt à la mer où il se sent « enfin libre » et comme « juste un homme ». Après avoir raconté qu’il a gagné à trois reprises une compétition mondiale et à trois reprises une compétition européenne, il écrit dans ses Mémoires : « Je n’étais plus roi sur le trône d’Espagne mais j’étais le roi sur les mers. »
Dans le livre, une photo prise par Laurence Debray le montre chez lui, à Abou Dhabi, assis dans son jardin à l’ombre d’un olivier, face à la mer qu’il regarde. Il semble reproduire cette scène, là, en silence, devant nous.
Un serveur passe, jette un regard furtif sur nos assiettes. On a fait parler le Roi, la sienne n’est pas finie. Il réfléchit une seconde et décide de poser ses couverts du côté droit de l’assiette. Il renonce. On peut enchaîner. Restons sur les mers, continuons à naviguer sur ces eaux qu’il connaît bien.
— Que pensez-vous des frappes américano-israéliennes contre l’Iran ? Les soutenez-vous ?
— Oui !
C’est un « oui » à son image — franc et massif. Nous n’aurons pas plus d’explications, sauf quelques minutes plus tard, par un cheminement et une association d’idées dont lui seul a le secret : « Ce qui m’impressionne beaucoup, c’est la précision des missiles. Quand j’étais encore sur place, à Abou Dhabi, un missile iranien avait réussi à toucher l’ambassade israélienne en passant par une petite fenêtre. L’ambassade se trouvait elle-même cachée dans un hôtel. C’est incroyable. »
La conversation dérive, comme souvent avec lui, vers cette zone où le politique et le privé se mêlent inextricablement dans la vie des têtes couronnées. Les familles royales. Les mariages. Les sangliers de France et les perdrix d’Espagne. Il parle de la reine Élisabeth II avec une affection non feinte, et cette évocation est peut-être la plus révélatrice du personnage. Entre eux, dit-il, il était question de « problèmes communs » — la chasse, les mariages, les difficultés de gouverner dans des démocraties de plus en plus volatiles. La reine, dans ce tableau, n’est pas une icône glacée mais une interlocutrice avec qui l’on compare ses difficultés de ménage, au sens large. « Elle était très amusante, très rapide. Elle ne parlait pas beaucoup. » Ce portrait en trois touches dit tout d’une certaine façon royale d’être au monde : l’économie de parole comme signe de puissance, l’humour comme forme de survie.
Ce réseau de solidarités monarchiques n’est pas seulement sentimental. Il a eu des effets diplomatiques concrets. Juan Carlos raconte, avec une précision qui surprend, comment il a facilité la reconnaissance d’Israël par l’Espagne — en passant par le roi Abdallah d’Arabie Saoudite, en gérant les susceptibilités arabes, en donnant à Felipe González le temps politique nécessaire. « J’appelle le roi Abdallah. Je lui dis : écoute, l’Espagne va reconnaître Israël. Quatre mois après, il m’appelle : ça y est, vas-y. » La diplomatie royale fonctionne ainsi, dans l’entre-soi des dynasties et des confiances bâties sur plusieurs générations. Les démocraties, avec leurs cycles électoraux courts, sont-elles capables de tenir ce pas ? Dans ses Mémoires, Juan Carlos raconte d’ailleurs qu’il a caressé un jour l’idée de former un « club des rois » pour réunir de temps à autre tous les monarques de son temps. Car la monarchie permet l’unité, nous répète-t-il.
— Quel a été votre Premier ministre préféré de tous ceux que vous avez côtoyés pendant votre règne ?
— Felipe González. C’est celui que j’ai le mieux connu car il est resté le plus longtemps au pouvoir. Il a été à la tête d’un gouvernement socialiste presque quatorze ans. Nous avons très bien travaillé ensemble.
— Et votre roi préféré ?
— J’étais très proche de la reine Élisabeth d’Angleterre, que j’appréciais beaucoup. J’ai notamment chassé avec elle. Mais c’est avec Hussein de Jordanie que j’ai eu les meilleures relations.
On lui demande s’il pense qu’un roi pourrait revenir en France. Il rit. « Si vous voulez un roi, je suis disponible, moi. Je viens quand vous voulez. ». Il rit de bon cœur ; et lorsqu’il rit, il a les yeux qui brillent. Juan Carlos apparaît alors comme un enfant enfermé dans un corps de vieillard.
— Plus sérieusement, la France pourrait avoir une princesse en qualité de première dame si Bardella gagne en 2027… Vous connaissez Maria Carolina de Bourbon des Deux-Siciles ?
Il sourit malicieusement avant de répondre :
— J’ai déjà croisé son père.
— Mais c’est une Bourbon !
— C’est une Bourbon des Deux-Siciles, s’empresse-t-il de préciser. Il y a aussi les Bourbon-Parme, etc. Et puis… il y a les Bourbons Bourbons, conclut-il fièrement en se tapotant le torse.
Je me suis permis, à cet instant, de poser à Juan Carlos une question d’une importance capitale. Capitale, au sens propre du terme. Je lui ai demandé si les Bourbon des Deux-Siciles étaient une bonne famille. Il faut comprendre l’enjeu. Un jour, j’avais ramené à la maison une Poznanski de Varsovie. Mon grand-père m’avait pris à part et avait rendu son verdict en trois mots, sans appel : très mauvaise famille. Depuis, je vérifie. Alors voilà : Juan Carlos est un Bourbon. Les Bourbon des Deux-Siciles sont aussi des Bourbon. Donc Juan Carlos et Maria Carolina sont de la même famille, sauf qu’ils ne sont pas de la même branche, la branche espagnole ayant divergé de la branche sicilienne au XVIIIe siècle, quand un petit-fils de Louis XIV est monté sur le trône d’Espagne, ce qui fait que Juan Carlos est le cousin de Maria Carolina sans vraiment l’être, ou plutôt si, mais à un degré suffisamment éloigné pour que personne ne soit capable de le calculer, y compris les intéressés. La mère de Juan Carlos était d’ailleurs une Bourbon des Deux-Siciles (et aussi une Orléans d’où son lien avec la France), ce qui signifie que Juan Carlos est lui-même à moitié ce dont Maria Carolina est entièrement, ou quelque chose dans ce goût-là. Juan Carlos a hoché la tête pendant que j’exposais tout ça. Il avait l’air de suivre. C’était peut-être de la politesse. En tout cas, il a confirmé que c’était une bonne famille. Sûrement par politesse aussi Je lui fais confiance. Il en est.
Entre la tarte aux fraises et la crème brûlée, SAR — « Su Alteza Real », comme l’appelaient ses camarades d’internat — choisit la seconde, avec un grand sourire de gourmandise.
Le dessert arrive.
On en profite pour poser la question qui fâche : qu’en est-il du gouvernement espagnol ?
Il se redresse sur sa chaise. On a touché un point sensible.
— Certes, les données macroéconomiques sont bonnes. Mais les Espagnols ne le sentent pas à leur échelle, à celle de leur portefeuille. Sánchez gouverne depuis trois ans sans budget alors que c’est interdit par la Constitution ! C’est très grave. Le prochain gouvernement aura beaucoup de travail. Il récupérera le pays dans un état catastrophique.
Si on lui fait remarquer qu’il n’est pas tendre et que c’est plus compliqué que cela, il rétorque que c’est la vérité. Et affirme même :
— Les démocraties sont fatiguées. C’est la couronne qui permet de maintenir une stabilité. Mais elle est moins respectée aujourd’hui par le gouvernement actuel.
— C’est-à-dire ?
— À mon époque, j’avais un rendez-vous chaque semaine avec le Premier ministre. Cela s’est perdu avec ce gouvernement. C’est dangereux. Il faut respecter la monarchie : elle est plus solide et plus fiable.
Il s’inquiète du budget non voté, du Premier ministre qui ne rend plus ses audiences hebdomadaires, des ministres qui n’accompagnent plus les voyages officiels. Détails de protocole, en apparence. Mais Juan Carlos les lit comme des symptômes : pour ce Bourbon le squelette des institutions est comme celui des insectes à la surface, quand les formes s’effacent, tout peut s’effondrer. Il l’a vu avec Franco. Il croit le voir de nouveau, différemment, à distance.
On lui demande pourquoi, en Espagne, les médias lui ont été si peu favorables lors de la sortie de ses Mémoires. Pourquoi une partie de l’opinion refuse-t-elle de lui accorder le crédit historique ? Il répond sans amertume apparente, mais avec cette formulation légèrement énigmatique qui lui appartient : « Peut-être qu’il y a beaucoup d’interventions du gouvernement. » Il ne développe pas, mais il ajoute : « Les peuples ont la mémoire courte. » Ce n’est pas une plainte. C’est presque un constat technique, comme si la labilité de la mémoire collective faisait partie des données objectives avec lesquelles un monarque devait composer, au même titre que le PIB ou la démographie.
Le moment est venu de vous faire une confidence. Cette rencontre avec Juan Carlos devait avoir lieu aux Émirats, face à The World, cet archipel artificiel qui représente la carte du monde et donc l’Espagne. Entre-temps, la guerre a éclaté. Le Roi est parti et aimerait maintenant rentrer définitivement, chez lui, en Espagne. Mais ce n’est pas si simple.
Depuis 2020, Juan Carlos vit à Abou Dhabi. Officiellement, il a choisi cette « expatriation volontaire » pour « protéger la monarchie » — entendez : pour épargner à son fils Felipe VI les retombées d’enquêtes judiciaires liées à des présomptions de comptes offshore et de commissions occultes liées à des contrats saoudiens, qui n’ont finalement rien donné. L’exil volontaire comme acte de dévouement filial et dynastique — voilà une narrative qui lui ressemble, qui a sa grandeur et sa part d’ambiguïté. On ne saura jamais très bien, avec lui, où commence la dignité, où finit le calcul et la mise en scène.
Nous voulions voir la réaction d’un véritable Bourbon face à cette forme de souveraineté déjantée, à ce pouvoir monarchique sans aucune des limites que nous avons réussi à imposer au fil des siècles, au prix de quelques luttes, pour domestiquer nos rois.
Quand on lui demande quelles sont ses relations avec Mohammed ben Zayed, il répond qu’une étroite amitié les lie — une amitié qui remonte à son père, cheikh Zayed. C’est même MBZ qui lui a conseillé d’écrire ses Mémoires. Il l’a accueilli et aidé. « Une relation sans faille. » Abou Dhabi, en tout cas, ne semble pas l’accabler. Il parle du Golfe avec la désinvolture d’un homme habitué à habiter plusieurs univers simultanément — il a ses réseaux, ses certitudes géopolitiques taillées dans l’expérience du long cours, une capacité à traverser les crises internationales avec la sérénité de celui qui a survécu à plus difficile.
Le nom du roi actuel ne sera pas prononcé au cours de tous nos échanges. Dans son livre, Juan Carlos explique qu’en homme d’État, il comprend l’attitude de Felipe ; en tant que père, en revanche, cela lui est plus difficile. Quand on croise son regard, on sent une émotion sincère qui s’y cache. L’espièglerie a laissé place à une mélancolie profonde qui frôle la tristesse.
Ce que l’exil lui a peut-être donné — et qu’il n’aurait pas eu s’il était resté sur son trône —, c’est la liberté de parler. Pas totalement : il reste prudent, il esquive, il manie l’ellipse avec une virtuosité qui ressemble à de l’art. Mais il parle. Il dit que la démocratie espagnole actuelle lui inspire des inquiétudes. Il dit que les grands hommes politiques ont disparu. Un roi régnant ne pouvait pas dire cela. Un ancien roi en exil le peut. L’exil lui a offert, à défaut du reste, une tribune.
La crème brûlée est terminée. Cette fois-ci, l’assiette est bien vide. Pour la suite, c’est tout en double. Le roi commande deux cafés — « séparés, avec du lait à côté ». Ce sera ensuite deux sachets de sucre. Juan Carlos commence à fatiguer, il se fait de plus en plus silencieux. Il boit son café d’une traite. On se lance dans une dernière question, la plus importante — celle qu’on se pose tous, et qu’il se pose peut-être lui-même, qui sait.
Quand il était encore au palais de la Zarzuela, il aimait feuilleter dans sa bibliothèque une collection de livres intitulés ¿Qué es un rey para ti ? (« Qu’est-ce qu’un roi pour toi ? »), question à laquelle répondaient des petits Espagnols par des textes et des dessins. À son tour de répondre.
— Majesté, au fond, qu’est-ce qu’un roi ?
— Un roi ?
— Oui, un roi !
— C’est comme un chef d’entreprise.
La fatigue est inéluctablement là, un nuage passe. Les lumières sombres ne sont pas bien loin. Nous réessayons. Cela n’a jamais été difficile, d’être roi ?
— Difficile ? (Il continue de répéter les derniers mots perçus, pour être sûr de bien avoir compris.) Non. Pas difficile. Il faut juste se méfier des courtisans.
Lui qui n’a pourtant pas voulu reformer une cour lorsqu’il est arrivé sur le trône sait de quoi il parle. « Je sais les reconnaître tout de suite — et de loin. Il faut faire attention avec eux. Ils font toujours la même chose. » C’est-à-dire ? « Ils vous… » Il lève sa main gauche et fait semblant de la lécher à plusieurs reprises. Puis fait non de la main droite. « Je n’aime pas ça. »
— Quel est l’avantage d’être un roi, si vous deviez n’en dire qu’un ?
— Le fait d’arriver dans un restaurant et qu’on vous trouve toujours une table, avance-t-il en souriant.
— Et un inconvénient ?
— La guillotine !
Après avoir marqué une pause, bu une gorgée d’eau, il continue malicieusement — ce sera sa dernière fulgurance. Il nous raconte que lorsqu’il avait été reçu à l’Assemblée nationale en octobre 1993 pour y prononcer un discours — « en français, bien sûr », tient-il à souligner, en ajoutant qu’il parle couramment cinq langues —, alors qu’il s’approchait de l’hémicycle, un roulement de tambours l’avait inquiété au point de dire à son hôte, le président Philippe Séguin : « Je n’aime pas ce bruit. J’espère que ce n’est pas la guillotine qui m’attend là-dedans ! »
Il existe une forme de savoir spécifique aux rois — non pas une intelligence théorique, mais une connaissance des hommes dans leur rapport au pouvoir, acquise par décennies d’observation minutieuse depuis une position unique. Juan Carlos possède ce savoir à un degré que peu d’interlocuteurs peuvent mesurer. Il repère les courtisans au premier regard — « l’expérience », dit-il, quand on lui demande comment. Il évalue les chefs d’État à l’aune de leur rapport à la durée, à l’adversité, à la solitude. Il juge les démocraties à la qualité de leurs transitions.
« Je pense que la démocratie est très forte, on ne va pas la voir tomber. Elle ne va pas tomber. » Ce n’est pas de l’aveuglement. C’est une conviction ancrée dans une expérience concrète : il a vu la démocratie espagnole résister au coup d’État, traverser des crises économiques, survivre à des scandales. Il sait ce qu’elle peut absorber. Et si, comme le rappelle l’affiche vintage sur le mur de la petite salle secrète du Plaza Athénée, « L’Empire contre-attaque », ce n’est pas qu’une illusion (ou qu’un « nouvel espoir » — de savoir ce que nous pouvons faire quand nous sommes vraiment « seuls ensemble »).
Il vérifie que sa tasse de café est bien vide. Elle l’est. Il redemande un peu d’eau, plate. La torpeur du début d’après-midi s’installe durablement. Le Roi ne dit plus rien. Comme au début du déjeuner, ses deux mains sont posées sur la table. Il adopte cette attitude si typique des grands-parents à la fin d’un repas familial, quand la fatigue finit par l’emporter, qu’ils se résignent à ne plus essayer de déchiffrer les hurlements qui leur parviennent comme de légers murmures, qu’ils se murent dans un silence imprégné d’une certaine tristesse, comme s’ils ne faisaient déjà plus partie de ce monde.
On commence à se projeter vers la fin du rendez-vous. Une angoisse surgit. On a veillé et on continue de veiller à respecter les règles. Attention : on ne peut pas se lever de table avant que SAR ne se lève. Se pose alors un problème structurel, voire existentiel : lui-même ne peut pas se lever seul. Alors, comment faire ? Combien de temps devrons-nous rester là ?
Il nous regarde tour à tour, sans rien dire. Il nous fixe. À quoi pense-t-il ? Il n’est pas simple de soutenir son regard. Eux aussi, ils sont difficiles à lire. Il semble s’y mélanger beaucoup de choses, des choses vues et vécues. On y perçoit de la profondeur et des émotions.
On y voit la fatigue d’un monarque « omnipotent » qui a rétabli la démocratie presque par accident dans son pays après avoir été l’héritier désigné d’un dictateur ; la malice d’un homme qui s’est aussi amusé pendant sa vie et qui a commis de nombreuses erreurs, des fautes même ; la tristesse d’un frère d’abord qui a tué par accident son cadet, puis d’un père en exil que son fils empêche de rentrer chez lui.
Enfin, comme à la fin de ce repas, de manière générale, le Roi attend. Il est dans l’attente de bonnes nouvelles, puis, et seulement si elles arrivent, de pouvoir partir en paix. Il le sait. Le temps presse, la fin est proche. C’est pour cela qu’il a brisé la tradition du silence royal — en écrivant son livre, puis en nous parlant.
Ce que Juan Carlos Ier ne sait pas, en revanche, c’est quelle sera sa dernière demeure. L’Espagne ? L’Escurial, où reposent tous les rois ? Il espère être enterré dans son pays « avec les honneurs ». Ce sont les derniers mots de ses Mémoires : « L’Espagne décidera, l’Histoire nous jugera. »
Dans l’escalier, il se retourne une fois. Geste bref, sourire économe. La porte se ferme. Dehors, Paris continue. Il reste quelque chose dans la pièce, pas exactement sa présence, mais le souvenir de ce qu’il représente : la preuve, rare, qu’un homme qui avait tous les pouvoirs a choisi de ne pas les garder. Dans un siècle qui en manque cruellement, c’est peu de chose et c’est immense.
« Il s'agit de partir d'une évidence : la liberté de chaque être humain ; et d'une autre évidence : tout ce qui nous en sépare. »
« Il coupe court à toute hésitation : ‘Non, les riches je les vois dans mes données — et c'est largement suffisant’ ».