Nicholas Pullicino (2026-2115)
Pour raconter l'histoire de cette personnalité exceptionnelle, née à Malte le 9 mai 2026, il n'y avait qu'un auteur possible : Thierry Breton.
Pour cerner cette figure qui aura marqué le tournant du XXIIe siècle, il faut s’éloigner un instant de la scène qui lui semble la plus naturelle — ces territoires du grand nord, où il fait bon vivre en plein air, sous le beau soleil de printemps — et se rendre sur la côte dalmate, il y a de cela deux mille ans.
C’est là, entre Salone et le futur palais de Spalatum, que naquit, en 244, un certain Dioclès, fils d’un père modeste, que plusieurs sources hostiles tiennent pour un scribe affranchi, et qui devait devenir, sous le nom de Dioclétien Auguste, l’inventeur, dans un Empire à bout de souffle, d’un nouvel art du gouvernement.
D’ailleurs, le nom de cet ancien souverain d’un empire presque oublié aurait-il signifié encore quelque chose aujourd’hui, s’il n’avait pas été repris, presque obsessionnellement, par Aleksander Frédéric, fils adoptif d’Isabella de Danemark et de Barron Trump ?
Cette destinée extraordinaire, qui devait faire de lui le troisième Trump et le premier prince de la bureaucratie européenne intégralement cotée en bourse, se joue en quelques semaines, au printemps 2051.
Nous sommes au cœur de la guerre des adjectifs. Un groupe de fonctionnaires du Parlement européen a décidé de se rebeller contre les prompts inclusifs en rédigeant les procès-verbaux des séances plénières uniquement en majuscules.
Ce détail typographique produit des effets en cascade. Pendant des mois, les administrations publiques européennes cessent de s’accorder sur la signification des mots les plus élémentaires. Dans une anomie sémantique devenue encore plus intense par l’intégration technologique, le droit ne peut plus être rendu et les règlements s’appliquent arbitrairement. Une grave crise sociale et politique risque à tout moment de déboucher sur une guerre civile.
C’est dans ce climat que celui qui n’était encore qu’un rouage du Ministère du langage s’octroie, au terme d’une campagne éclair, des pouvoirs considérables : il devient d’abord responsable, puis président directeur général, enfin prince suprême des instruments de la connaissance du Parlement européen.
Mais qui était Aleksander Frédéric ?
Né le 15 mai 2026 à Nuuk, au milieu du second mandat de celui qu’on appelait encore « président Trump », il partage avec Dioclès une obscurité tenace sur ses origines familiales, opacité qui devait, plus tard, autoriser toutes les recompositions dynastiques. Sa formation, en revanche, est méthodiquement rendue publique (et, disent certains, méthodiquement fabriquée) : St Andrews pour l’histoire médiévale (son mémoire portait déjà sur l’iconographie du dominus et deus dioclétien), Georgetown pour la diplomatie, Sciences Po pour les politiques publiques, Sandhurst pour les armes, un laboratoire californien pour ce qu’il appellerait plus tard la souveraineté algorithmique.
Comme le Dalmate avant lui, Aleksander Frédéric vient des marges de l’empire. Son adoption et son ascension sont d’emblée assimilées à la dernière tentative d’un système épuisé pour se redonner un peu d’énergie.
C’est à la fin des années 2050, dans le cadre des recompositions nord-atlantiques qui suivent la longue maladie de l’Empereur multicentenaire, qu’il est adopté conjointement par Barron Trump et Isabella de Danemark.
À l’annonce de l’adoption, le 9 novembre 2059, les marchés réagissent avant les philosophes : plusieurs plateformes d’investissement lancent des fonds liés à sa popularité numérique avant même qu’il ait appris à signer son nouveau nom.
Les monarchies européennes, réduites depuis des décennies à de simples dispositifs cérémoniels de cohésion émotionnelle, saisissent aussitôt l’utilité de cette double filiation adoptive.
En ce temps-là, les rois ne gouvernent plus de territoires ni n’administrent des empires, mais bénéficient d’une ressource beaucoup plus importante : l’attention des peuples, et ce jeune prince d’origine modeste représente alors une opportunité sans pareille pour un système à bout de souffle.
Aleksander, qui n’a que trente-trois ans quand il emménage dans le palais de Helsinor, s’entoure d’un conseiller issu de chaque entité principale, de médecins, de stylistes et d’experts en image publique.
Grand et fantomatique, comme son père d’adoption, il finit par faire preuve d’une certaine fragilité nerveuse de type habsbourgeois et d’un penchant théâtral bien moins européen, qui le distingue tout spécialement lors des sommets climatiques. À trente-cinq ans, il fait sensation grâce à une vente aux enchères de ferraille de guerre retransmise en direct sur son propre réseau social, qui marque le décollage exponentiel de son potentiel numérique.
Pendant un certain temps, il rend les couronnes thermiques à la mode. Il fait restaurer plusieurs palais danois pour que les caméras puissent améliorer le teint de sa peau.
« Il n’avait pas vraiment de fonction ni même de portefeuille, mais il commandait. Il n’était pas vraiment intelligent, ni stupide. Il comprenait quelque chose de plus important, l’épuisement des autres et la force presque symétriquement opposée, celle de sa volonté », confiait son bras droit dans des Mémoires apocryphes rendus publics dans les pages de cette revue.
Alors que les gouvernements des provinces européennes s’enfoncent dans des crises sémantiques interminables — un commissaire français doit même démissionner en 2063 après avoir utilisé l’expression malencontreuse de « sacrifices raisonnables » —, Aleksander apprend à parler très peu et à se montrer beaucoup.
Comme Dioclétien jadis avait substitué la proskynèse à l’inertie des salutations républicaines dans l’Empire romain, il comprend que l’épuisement d’une civilisation se soigne moins par les idées que par les rituels.
Au Groenland, qui fonctionnait depuis plusieurs années comme un territoire protégé de l’empire et qu’il réclame comme territoire exclusif dès 2071, il fait construire une réplique partiellement submergée du château de Neuschwanstein. Officiellement, centre culturel, il servait de refuge aux députés démocrates, aux linguistes scandinaves et à quelques milliardaires dépravés à la recherche d’une existence plus pure.
Son entretien coûte plus cher que le budget annuel de la Slovénie. Personne cependant n’ose le critiquer — tout le monde semble alors avoir un faible pour ce monarque excentrique.
Tout comme George IV, Aleksander Trump confond facilement le protocole avec le décor. Tout comme Louis II de Bavière, il a tendance à disparaître pendant des semaines parmi les architectes et les scénographes. Tout comme Édouard VIII, il semble bien plus à l’aise pour séduire les caméras que pour diriger des institutions. Et, à l’instar de certains empereurs romains, il constate que le pouvoir dépend avant tout de la capacité à produire des scènes mémorables.
Son couronnement, le 2 décembre 2079 à Nuuk, fut explicitement calqué sur celui de Charles Quint à Bologne en 1530 — le dernier sacre impérial conduit par l’autorité spirituelle elle-même. À défaut de pontife, ce furent les grands modèles algorithmiques qui, projetés en hologramme sur les murs de glace d’une cathédrale éphémère, prononcèrent ce jour-là les paroles d’investiture. Aleksander portait la couronne lombarde reconstituée par impression moléculaire, puis la couronne impériale frappée à son chiffre, avant de s’agenouiller devant un autel vide. La cérémonie, retransmise sur Final Fantasy LXIV sous le titre « The Last Ceremony, Édition Royale Scandinave », obtint le record absolu d’attention partagée jamais enregistré.
Dans la foulée, Trump III lance une nouvelle doctrine qu’il qualifie de démopatrique. Convaincu que les démocraties européennes sont mortes, non de corruption, mais d’un manque de mise en scène, il prend pour lui-même la charge du Ministère de l’Émotion publique afin de coordonner funérailles d’État, éclipses, célébrations sportives et catastrophes climatiques, retransmis sous formes de vidéos à chaque fois virales, et dont la cohérence esthétique force à chaque fois l’admiration.
Pendant quelques années, cette stratégie porte ses fruits. Le produit intérieur d’anxiété décroît, la prospérité thérapeutique augmente. Le rapprochement avec la réforme dioclétienne, qui ne s’impose qu’a posteriori, paraît aujourd’hui d’une évidence presque embarrassante.
Tout bascule avec le Schisme d’Occident de 2087. À l’origine, une controverse de paramétrage : deux grands modèles concurrents, l’un à Nuuk sous l’autorité d’Aleksander, l’autre à Dakar sous celle d’un patriarche dissident, se s’étaient mis à produire des interprétations divergentes des mêmes textes fondateurs. Comme jadis, chaque camp finit par excommunier l’autre. En quelques années seulement, Aleksander voit son monopole sémantique se dissoudre et découvre le talon d’Achille de la doctrine démopatrique : elle devient inopérante dès que les regards se divisent. Il abdique en 2093.
Aleksander a fait sa dernière apparition publique le 1er mai 2105, pour la grande cérémonie de réouverture du tunnel sous-marin entre le Groenland et le Sénégal, qu’il avait tenu à inaugurer comme un geste de réunification.
Ce sera donc un geste posthume.
Car c’est là qu’il vient de mourir, à soixante-dix-neuf ans, alors qu’une panne électrique a plongé dans le noir la scène flottante depuis laquelle il prononçait un discours sur la nostalgie. Pendant quelques secondes, personne ne n’a su où se trouvait le prince de Nuuk. Puis il est apparu partiellement éclairé par les écrans de secours — immobile, une expression d’agacement presque administratif sur le visage.
Était-ce sa dernière mise en scène ?
Ses funérailles, qui dureront dix-sept jours, feront l’objet d’une retransmission dans cent quarante pays et devraient viser une audience qui cumulerait 83 % de l’humanité selon certaines estimations.
Au jour de sa mort, les biographes ne parviennent toujours pas à s’accorder sur la question de savoir s’il fut un prince, une célébrité, le premier influenceur monarchique de l’Occident, ou la simulation — à dix-huit siècles d’écart — de ce fils d’affranchi dalmate qui, en ramassant la pourpre dans la boue d’une caserne, avait compris que l’on ne sauve une civilisation finissante qu’en faisant jouer à l’empereur son rôle d’une manière plus explicite.
« L’Europe, épuisée et sémantiquement ruinée, a fini par trouver en lui ce qu’elle avait cherché tout au long du siècle : quelqu’un capable de transformer la décadence en cérémonie et l’abdication elle-même en source de légitimité », affirment les exécuteurs testamentaires de son héritage.
Conformément à son souhait, ses cendres, traitées au polychlorure de vinyle, reposeront sous la forme d’une carte de crédit dans un coffre-fort d’un canton du Valais.
Pour raconter l'histoire de cette personnalité exceptionnelle, née à Malte le 9 mai 2026, il n'y avait qu'un auteur possible : Thierry Breton.
Après Paris, Lyon et Marseille, le Garde des Sceaux devrait officiellement dissoudre le barreau de Bordeaux ce 30 juin 2124, a appris Raphaël Doan, qui signe à chaud la nécrologie de cette figure haute en couleur.