Le petit catéchisme de Guillaume Erner

L’Europe, l'Empire et l'Antéchrist selon Paleologu

« Cioran aurait vu dans le retour actuel de l’Antéchrist une nouvelle figure de cette ‘tentation d’exister’ qu’il a passé sa vie à dénoncer. Il aurait souri, je crois. D’un sourire amer. »

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Constantine XI Palaiologos, Mutinensis gr. 122 (XVe siècle)

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C’est une question qu’on croyait close. Tranchée par les rédacteurs du préambule de la Constitution européenne (bon, elle n’a pas été approuvée), qui refusèrent d’y inscrire les « racines chrétiennes » du continent, et tranchée plus profondément encore par deux siècles de sécularisation, d’oubli et de pluralisme plus ou moins (souvent moins, quand même) paisible.

L’Europe est-elle chrétienne ? La question semblait reléguée aux cercles confessionnels, aux congrès du Parti populaire européen, à quelques chapelles intellectuelles de Cracovie ou de Milan et dans les pièces de doctrine du Grand Continent.

Eh bien non. Elle revient. Et elle revient en force, par là où on ne l’aurait jamais attendue : par la Silicon Valley, par les podcasts néo-trumpistes, par les conférences feutrées où Peter Thiel cite l’Antéchrist de Soloviev entre deux conseils d’administration de Palantir, par les théologiens politiques de Moscou pour qui « l’Occident collectif » n’est plus un adversaire géopolitique mais une figure eschatologique — l’Antéchrist en personne, déguisé en commission bruxelloise.

Pour penser ce retour improbable, il fallait un interlocuteur singulier. 

Theodor Paleologu est philosophe, ancien ministre de la Culture de Roumanie, ancien ambassadeur à Copenhague, ancien candidat — malheureux — à la présidence roumaine. Il a fait sa thèse sur Carl Schmitt avec Pierre Manent, son DEA sur le tournant pessimiste de Vladimir Soloviev. Autant dire qu’il a lu ces textes avant que la mode ne s’en empare.

Mais il y a aussi autre chose. Un nom qui, à Constantinople, désignait jadis ceux qui régnaient — et qui, le 29 mai 1453, tombèrent sur les murailles théodosiennes. Sa famille, branche balkanique des Paléologues, a essaimé en Valachie avant de donner à la France l’ambassadeur Maurice Paléologue, témoin des dernières heures des Romanov, et à la Roumanie quelques figures politiques.

Autant dire qu’il a un avis informé sur la question et que cet avis est avant tout un étonnant déplacement. Quand on parle des « racines chrétiennes » de l’Europe, on pense spontanément à Charlemagne couronné par Léon III, à Saint-Louis sous son chêne, à Chartres et aux moines de Cluny. On oublie que pendant un millénaire, le centre de gravité du christianisme n’a pas été à Rome mais à Constantinople. Que les conciles fondateurs — Nicée, Constantinople, Éphèse, Chalcédoine — se sont tous tenus en Orient. Que pendant que l’Occident balbutiait dans ses royaumes barbares, Constantinople rédigeait le code de Justinien et bâtissait Sainte-Sophie. Dire que l’Europe est chrétienne, c’est dire au minimum cela : qu’elle est l’héritière commune de Rome et de Byzance, des deux poumons dont parlait Jean-Paul II.

L’amputer de l’un des deux, c’est se condamner à ne rien comprendre — y compris à ce qui se joue aujourd’hui en Ukraine et en Moldavie, sur cette ligne de front qui est, qu’on le veuille ou non, l’ancienne frontière byzantine. C’est aussi rendre les choses beaucoup plus compliquées pour ceux qui voudraient figer géographiquement le territoire européen…

Et puis la réponse honnête, dit Paleologu, n’est jamais oui ou non. « L’Europe a une composante chrétienne importante, c’est indéniable. Mais de là à dire que c’est le christianisme qui définit l’Europe, c’est aller un peu vite. Il n’y a pas que cela. Et puis la dimension chrétienne elle-même n’est pas un monolithe : elle est partagée entre catholiques, orthodoxes, luthériens, calvinistes, anglicans. Ces traditions ne disent pas la même chose. Et même à l’intérieur d’une seule confession, vous trouvez des positions opposées. Il y a des chrétiens profondément engagés dans la construction européenne, et d’autres qui y voient une tour de Babel, une eschatologie inversée. La pluralité interne au christianisme est en réalité immense. »

Il y a, à ce point précis, un texte qu’on ne peut pas ne pas convoquer. Un texte dans lequel un Paléologue parle exactement de cela. C’est le discours de Ratisbonne, prononcé par Benoît XVI le 12 septembre 2006. Et c’est, par un clin d’œil de l’histoire, un dialogue de Manuel II Paléologue qui en constitue la matrice.

Hiver 1391 : l’avant-dernier empereur byzantin, en quartiers d’hiver à Ankara — vassal nominal du sultan ottoman, en réalité —, dialogue pendant des nuits entières avec un érudit persan musulman. Il en transcrira le contenu pendant le siège de Constantinople de 1394-1402. C’est de ce texte, édité au XXe siècle par le théologien Théodore Khoury de Münster, que Benoît XVI tira la citation qui mit le feu aux poudres : « Montre-moi donc ce que Mahomet a apporté de nouveau, et tu y trouveras seulement des choses mauvaises et inhumaines. » On a brûlé des églises au Pakistan, tué une religieuse à Mogadiscio, accusé le pape allemand de provocation — et toute l’architecture du discours s’est perdue dans le bruit et la fureur.

C’est un peu dommage. Parce que Ratisbonne n’est pas tant un discours sur l’islam, mais plutôt un discours sur la raison et la foi. Benoît XVI y défend une thèse précise : que la rencontre entre la foi biblique et la pensée grecque — l’hellénisation du christianisme — est le cœur même du génie européen. Que Dieu agisse syn logô, selon la raison, voilà ce qui a rendu possibles l’université, la science, le droit. Manuel II est convoqué pour illustrer un point : la violence au nom de la foi est contraire à la nature de Dieu, parce qu’elle est contraire à la raison. 

Bon. Qu’un pape ait, ou non, le droit de tenir une conférence de haute théologie dans un monde pris dans les crises géopolitiques est une autre question. Mais c’est sans doute une chose profonde qui a été dite sur l’Europe au XXIe siècle. Ce qui la menace n’est pas l’islam — ce n’est jamais l’extérieur qui menace une civilisation mais toujours sa propre fatigue. Ce qui la menace, c’est l’auto-amputation de la raison qui se réduirait au calcul, à l’efficacité, à la performance, et qui perdrait le sens du pourquoi.

Voilà qui nous ramène à Peter Thiel. Lui aussi prétend défendre la « civilisation chrétienne » contre le nihilisme. Mais il fait tout l’inverse de Ratisbonne. « Peter Thiel est un bricoleur ingénieux », dit Paleologu — qui insiste sur le mot, qu’il emploie sans mépris. « Il assemble Schmitt, Soloviev, Robert Hugh Benson — l’auteur du Maître de la Terre, ce roman catholique de 1907 où l’Antéchrist se présente sous les traits d’un président d’une Europe unifiée. Thiel prend ces matériaux, il les réagence, il en tire une grille de lecture du présent. C’est ingénieux, mais c’est du bricolage théologico-politique. Ce n’est pas une pensée systématique. C’est un assemblage rhétorique très efficace, qui fonctionne parce qu’il flatte une intuition diffuse : et si l’Union européenne, et si la gouvernance mondiale, et si l’ONU étaient en train de fabriquer, sans le savoir, l’infrastructure d’un pouvoir antichristique ? » C’est exactement le contraire de ce que Manuel II faisait dans sa tente d’Ankara, à dialoguer plutôt qu’à combattre.

Mais pourquoi l’Antéchrist ? D’où vient-il et surtout où se cache-t-il ? « Un sous-sol eschatologique chrétien n’a jamais cessé d’exister, explique Paleologu. Soloviev imagine une invasion mongole de l’Europe, suivie d’une union européenne qui élit un président, lequel devient l’Antéchrist. Voilà la matrice. À partir de là, tout un fondamentalisme — orthodoxe, catholique traditionaliste, et même certains courants évangéliques américains — a construit l’idée que la construction européenne, parce qu’elle est universaliste, parce qu’elle promet la paix, parce qu’elle réconcilie les nations, est par cela même suspecte. C’est exactement la séduction antichristique selon Soloviev : promettre la paix pour mieux instaurer le règne du mensonge. »

Alors, à la question : « L’Europe est-elle chrétienne ? » Paleologu répond en bon casuiste, revendiquant pour lui-même le terme de sophiste, par une autre question : « Pourquoi ces discours, pourquoi maintenant ? Parce que la sécularisation, pour beaucoup, n’est plus vécue comme une promesse mais comme une perte. Et qu’il est tentant, devant une perte, de la lire comme une catastrophe métaphysique plutôt que comme une transformation historique. Dire que nous sommes à la veille de la fin, que l’Antéchrist est aux portes, que l’Europe prépare son règne — c’est donner du sens à un désarroi. C’est une lecture pessimiste de l’histoire, mais ce n’est pas la seule. Il y a aussi, dans la tradition chrétienne, une lecture de l’espérance. Et il faut rappeler, contre les bricoleurs ingénieux, que cette tradition-là existe, qu’elle est tout aussi légitime, et qu’elle est sans doute plus fidèle à l’esprit de l’Évangile. »

On quitte Theodor Paleologu sur le quai d’un train pour Istanbul — pour cette ville qui fut celle de ses pères avant d’être autre chose, et qui est désormais les deux à la fois — en se disant qu’il n’est pas si fréquent, par les temps qui courent, de croiser un homme qui a lu Soloviev en russe, Schmitt en allemand, Manuel II en grec et Peter Thiel en VO. Et que c’est peut-être là, finalement, qu’il faut chercher la définition d’un Européen : non pas celui qui revendique une identité fermée, mais celui qui, jusque dans son nom, porte la mémoire d’une frontière tombée et qui essaie, patiemment, de la rouvrir.