Le roi nu du Talmud
Le luxe inquiétant de la théologie politique chrétienne revisité à la lumière d’un <em>midrash</em> méconnu.
Le 1er mai. On le célèbre comme la fête du travail. Mais ce qu’on fête, c’est précisément le jour où l’on ne travaille pas. Le 1er mai est en réalité la fête de l’oisiveté — du travail rendu visible par son interruption. Et c’est peut-être pour cela qu’il est aussi devenu, sans qu’on s’en aperçoive, la fête secrète de son contraire : la dépense ostentatoire. La richesse qui ne se cache plus, la richesse qui s’exhibe, la richesse qui se voit. Je m’explique.
Une info pratique, pour commencer, à l’approche de l’été : combien faut-il débourser pour votre yacht ? Je vous pose la question parce que je suis obsédé par les yachts — et je me dis que peut-être vous aussi, vous envisagez d’en acheter un. Pas une barque, non. Un yacht qui compte. Dans ce cas, prévoyez entre 500 et 650 millions d’euros. L’information peut sembler anecdotique. Elle est en réalité vertigineuse.
Faisons un détour par le passé. En 1988, le yacht qui comptait en France, c’était le Phocéa de Bernard Tapie. Un bijou. Tapie l’achète et engage environ 100 millions de francs de travaux. En euros constants, cela représente aujourd’hui entre 15 et 20 millions d’euros. Et faisons un calcul simple : si vous aviez investi ces 100 millions de francs en bourse en 1988, avec un rendement raisonnable de 6 à 8 % par an, vous disposeriez aujourd’hui de 200 à 300 millions d’euros. Une fortune considérable, mais insuffisante pour s’offrir un yacht contemporain de premier rang. Car aujourd’hui, les chiffres donnent le vertige : l’Azzam, propriété de la famille royale d’Abou Dhabi, vaut environ 600 millions de dollars ; le Dilbar, associé à Alisher Usmanov, flirte avec les 800 millions ; l’Eclipse, de Roman Abramovich, dépasse le milliard.
Voilà le point décisif : la richesse financière a été multipliée, mais la dépense ostentatoire l’a été bien davantage. Là où le capital a été multiplié par dix ou quinze, certains objets de luxe l’ont été par trente, quarante… voire cent. Ce n’est pas seulement une question de prix. C’est une transformation du rapport à l’argent. Le yacht n’est plus le prolongement d’une réussite économique : il en est devenu la démonstration autonome.
Et tout cela, au fond, n’est pas nouveau. Comme l’a montré Norbert Elias, les élites n’ont jamais véritablement valorisé le travail. Le travail, c’était la contrainte des autres. Ce qui faisait le prestige, c’était la capacité à s’en affranchir. Dépenser inutilement, donc visiblement. Thorstein Veblen, à la fin du XIXe siècle, avait trouvé pour cela un nom resté célèbre : conspicuous consumption, la consommation qui se voit. La modernité industrielle nous avait simplement persuadés que le travail anoblissait. C’était une parenthèse. Et la parenthèse se referme.
Mais le plus frappant n’est pas que cette logique revienne. C’est qu’elle migre. Car même le yacht, désormais, ne suffit plus. C’est ce que raconte un article remarquable du New York Times, paru ces derniers jours, et consacré à la chirurgie esthétique américaine. Le journal y décrit un marché en pleine mutation, où l’on ne cherche plus à corriger, à rajeunir, ou à se conformer à une beauté jugée naturelle. On cherche à signaler. À signaler son appartenance.
Les chiffres sont stupéfiants : des procédures à 150 000, 200 000, parfois 300 000 dollars. Le journal raconte l’apparition d’une nouvelle clientèle, qui ne consulte plus pour gommer une ride mais pour reconstruire entièrement une architecture du visage. Pommettes hautes, mâchoires sculptées, tempes pleines, peau tendue à l’extrême, lèvres redessinées. On ne va plus chez le chirurgien comme on allait jadis chez le dentiste : on y va comme on allait, autrefois, chez le couturier. C’est un travail au long cours, fait de retouches, de saisons, de tendances. Le journal donne à cet ensemble un nom devenu courant à Manhattan, à Los Angeles, à Palm Beach : le rich face. Un visage qui n’imite plus la jeunesse, qui n’imite même plus le naturel, et qui dit au fond une chose essentielle — je peux me le permettre. Le rich face n’a plus besoin de paraître crédible. Il a renoncé à la mimésis. Il assume sa propre artificialité comme un signe distinctif.
C’est comme si le yacht avait quitté le port pour venir s’installer sur les pommettes.
Et la logique est rigoureusement la même. La chirurgie ne sert plus vraiment à corriger, mais à signaler. Elle n’est plus un moyen, mais une fin. Ce que Georg Simmel décrivait à propos de la mode se vérifie ici à la lettre : ceux qui croient créer les codes ne font en réalité que les suivre, dans une surenchère permanente. Le naturel a disparu. Ce qui compte, c’est le visible.
Dans ce théâtre, Lauren Sánchez Bezos joue un rôle exemplaire. Son visage n’est pas une tentative de paraître plus jeune, c’est une déclaration. Une manière de dire que la richesse n’a plus besoin de se justifier, qu’elle peut désormais s’exposer à même la peau. Ainsi, le 1er mai devient presque ironique. Pendant que certains célèbrent le travail, d’autres célèbrent la possibilité de s’en affranchir — et la mettent en scène. Non plus produire, mais dépenser. Non plus mériter, mais exhiber. Et exhiber, désormais, jusque sur son propre visage.
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Mais à force de regarder ces visages tendus comme des voiles, une vieille phrase remonte. Une phrase qui parle, elle aussi, du visage. Pas du rich face, cette fois — de son exact contraire.
« C’est à la sueur de ton visage que tu mangeras du pain » (Gn 3,19).
Tout le monde connaît la malédiction qui accompagne ce moment fondateur : Adam, Ève. Le serpent. La pomme (qui n’était pas une pomme). La ruse. Le désir. La pomme croquée.
Et toute une histoire qui commence.
L’histoire de la mode si vous me permettez de revenir à une certaine obsession : « L’Éternel Dieu, lit-on dans la version de Segond, fit à Adam et à sa femme des habits de peau, et il les en revêtit. »
De la peur, du savoir, du désir : « Les yeux de l’un et de l’autre s’ouvrirent, ils connurent qu’ils étaient nus, et ayant cousu des feuilles de figuier, ils s’en firent des ceintures. »
Et bien sûr du travail aussi : « C’est à la sueur de ton visage que tu mangeras du pain, jusqu’à ce que tu retournes dans la terre, d’où tu as été pris ; car tu es poussière, et tu retourneras dans la poussière. »
Mais qu’est-ce que ça peut bien vouloir dire, cette histoire, dans un temps où des gens qui s’appellent Sam Altman (Sam, « dernier homme ») ou Dario Amodei (Dario, « j’aime les dieux ») nous promettent de tourner pour une bonne fois pour toute la page, grâce aux mirifiques promesses d’un nouveau dieu en silicium : l’intelligence artificielle générale ?
Pour cette deuxième livraison de notre petit catéchisme, nous avons sollicité l’une des personnes les mieux placées pour y répondre.
Paolo Benanti est un frère franciscain. Il porte la bure franciscaine, des baskets déjà moins franciscaines et une Apple Watch pas du tout franciscaine.
Paolo Benanti ne joue pas au conseiller du prince. C’est le conseiller des papes. En matière d’IA qui plus est.
Et c’est à lui, murmure-t-on dans les couloirs les plus sombres de la rédaction du Grand Continent, qu’on devra une partie de la grande encyclique à laquelle le nouveau pape a apporté les derniers coups de pinceau.
Bref, frère Benanti, expliquez-nous : en nous condamnant à travailler, Dieu nous a-t-il maudits ?
« Pas vraiment. Dans ce passage de la Genèse, la malédiction devient vocation : le travail humain n’est pas une punition résiduelle qu’il faudrait éliminer, mais la forme même par laquelle l’homme habite le temps, imprime son nom sur la matière et répond à l’appel d’être au monde.
On ne mange pas le pain sans avoir été en sueur.
Et pourtant, en ce 1er mai qui marque l’aube de l’ère de l’intelligence artificielle, une promesse séduisante circule : celle que les machines nous libéreront enfin de la fatigue. L’IA écrira, calculera, décidera — et nous, soulagés de ce fardeau, pourrons enfin vivre. Dommage que personne n’ait encore expliqué de quoi, exactement.
Car il y a une chose que l’intelligence artificielle ne fera jamais : nourrir. Pas dans le sens qui compte. Elle peut générer des recettes infinies, optimiser les filières alimentaires, prévoir les récoltes avec une précision millimétrique — mais elle ne peut pas rompre le pain avec quelqu’un, elle ne peut pas s’asseoir à table, elle ne connaît ni la faim ni la satiété. Elle produit des tokens, pas de la nourriture. Elle élabore des modèles, pas du sens. Elle est extraordinairement douée pour simuler la forme de la pensée sans en porter le poids.
Le travail humain — le vrai, celui qui fatigue — a toujours eu cette dignité obscure : il transforme le monde parce que celui qui travaille est transformé par le monde. Il y a un échange réel, une résistance de la matière, un prix payé avec le corps et le temps. L’IA ne paie aucun prix. C’est précisément pour cela qu’elle ne peut rien gagner.
Joyeux 1er mai, donc. Avec toute la sueur qu’il mérite. »
Le luxe inquiétant de la théologie politique chrétienne revisité à la lumière d’un <em>midrash</em> méconnu.
Pourquoi l’Union européenne — oui, celle des subventions agricoles et des règlements sur les bouchons de bouteille — est-elle devenue dans des cercles très proches du pouvoir américain, le candidat le plus sérieux au rôle d’empire antichristique ?