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Terra tufide tubera, Tacuinum sanitatis du XIVe siècle
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Notre époque réconcilie la surabondance et le manque. Nous vivons à l’heure du trop et du pas assez. Trop de signes, de commentaires et de commentaires de commentaires, et pourtant c’est la mésintelligence qui règne en maître. Un prolétariat de l’esprit s’étend, alors même que les possibilités de se cultiver et de s’élever n’ont jamais été aussi nombreuses. Jamais une bibliothèque ne fut aussi vaste, jamais un musée aussi accessible, jamais un concerto aussi proche — il suffit d’un geste du pouce. Et pourtant, devant cette abondance, c’est souvent la disette. Comme si l’offre illimitée avait tué le désir, comme si la facilité d’accès avait usé le goût même de chercher.
Joyce Carol Oates, dans un message récent visant Elon Musk, a formulé cette intuition avec une précision cinglante :
« C’est tellement curieux qu’un homme aussi riche ne publie jamais rien qui laisse penser qu’il apprécie, ou même qu’il a conscience de ce que pratiquement tout le monde apprécie — des images de la nature, son chien ou son chat, un éloge d’un film, de la musique ou d’un livre (mais je doute qu’il lise) ; la fierté face à la réussite d’un ami ou d’un proche ; des condoléances pour quelqu’un qui est décédé ; le plaisir du sport, l’enthousiasme pour son équipe favorite ; des références à l’histoire. En fait, il semble totalement inculte, dépourvu de culture. Les personnes les plus pauvres sur Twitter ont peut-être accès à plus de beauté et de sens dans la vie que la « personne la plus riche du monde ».
Renversement vertigineux — et formule qui définit ce que pourrait être un prolétariat de l’esprit inversé, autrement dit une aristocratie silencieuse du sensible. Car il y a, dans les plus humbles existences, des trésors que toute la richesse du monde ne saurait acheter : la reconnaissance émue devant un coucher de soleil, la tendresse pour un animal familier, la joie partagée d’une victoire sportive, la gratitude devant une page bien écrite. Ces biens-là ne s’achètent pas ; ils se cultivent. Et l’homme le plus riche du monde, s’il ne les cultive pas, reste, en un sens profond, le plus pauvre.
On songe alors à Carlo Ginzburg, et à cette sublime devise : « Dès le début de mes travaux de recherche, je me suis moqué des normes académiques dominantes. Cela tenait certainement à un privilège : le milieu intellectuel dans lequel j’ai grandi. Mais ce n’est pas tout : mon attirance pour la dimension narrative de l’histoire était sans aucun doute influencée par l’exemple de ma mère qui était, comme vous le savez, une écrivaine très connue. En y réfléchissant, j’ai essayé de définir mon attitude envers mes lecteurs par une devise : ‘Des truffes pour tous’. Les truffes sont bonnes, rares et chères : d’où ‘des truffes pour tous’. Comme vous le voyez, c’est le contraire de l’attitude paternaliste envers le lecteur — une attitude que je déteste. »
Des truffes pour tous ! Autrement dit, le beau et le bon pour chacun ! Refus de la démagogie qui abaisse, refus du mandarinat qui exclut. Ni l’un ni l’autre — la truffe, simplement, partagée. Car qu’est-ce que la culture ? Ce n’est pas une discipline, ni un rayon de bibliothèque, ni une rubrique de journal. La culture, au sens où le Grand Continent veut désormais l’habiter, c’est tout ce qui fait qu’une vie humaine est autre chose qu’une succession de transactions. C’est la musique — Schubert un matin, Keren Ann un soir, un oud syrien entendu par hasard — et c’est la gastronomie, qui n’est pas le luxe des puissants mais la mémoire des peuples, le geste d’une grand-mère napolitaine sur une pâte, la patience d’un boulanger de la Drôme, la confection du houmous. C’est la pensée — celle qui se donne le temps, celle qui accepte de ne pas conclure, celle qui relie Valéry et Levinas (d’autres diraient Kojève ou Machiavel) pour vivre avec eux. C’est la poésie, qui reste notre manière la plus ancienne et la plus juste de dire ce que la prose manque. C’est l’architecture d’une ville, la coupe d’un vêtement, le silence d’un tableau, la tenue d’un visage. Le beau, sous toutes ses formes — y compris les plus humbles, les plus quotidiennes, celles qu’Oates énumère et que l’homme le plus riche du monde ne voit pas.
Dire la culture ainsi, ce n’est pas l’élargir jusqu’à la dissoudre. C’est au contraire lui rendre sa densité. Un plat, un poème, une sonate, une phrase de Ginzburg, une photographie de Nan Goldin, un dimanche bien traversé : ce sont les mêmes gestes de civilisation. Ils disent tous la même chose — que l’homme n’est pas réductible à ce qu’il produit, ni à ce qu’il possède, ni à ce qu’il consomme. Qu’il y a, au-dessus du marché, quelque chose qui ne se vend pas et qui, précisément parce qu’il ne se vend pas, demeure.
Cette culture-là, nous voulons la faire avec des esprits venus d’ailleurs et avec quelques grands Européens. Pas avec des experts, pas avec des technocrates, pas avec des agents culturels : avec des figures. De celles qui ont marqué le XXᵉ siècle européen parce qu’elles portaient dans leur corps même la mémoire des catastrophes et l’exigence de la reconstruction. Les Václav Havel d’aujourd’hui, qui écrivent des pièces de théâtre avant d’écrire des constitutions, et qui savent que la vérité n’est pas un slogan mais une manière de tenir debout. Les Bronisław Geremek de maintenant, historiens des marges et des pauvres, médiévistes devenus ministres, qui ont compris que l’Europe ne se fera pas sans ses oubliés. Les Simone Veil d’aujourd’hui, qui portent au poignet un numéro et sur le visage une clarté, et qui savent que le droit, la dignité, la loi des femmes, la paix entre les peuples sont une seule et même chose. Ces figures-là ne sont pas mortes ; elles ont des héritiers, des successeurs, des répondants — philosophes, romancières, cinéastes, musiciens, architectes, chefs, artisans — dispersés de Lisbonne à Vilnius, de Palerme à Stockholm. Il nous appartient de les réunir, de les faire dialoguer, de leur offrir un lieu.
Le Grand Continent a commencé par la géopolitique, par la littérature mais dans cet élan il finit par retrouver la culture — par tous les moyens — pourvu qu’elle soit contemporaine. Et pas n’importe quel jour : le dimanche. Parce que le dimanche est le jour le plus ambigu de la semaine, à la fois offert et désert, à la fois libre et mélancolique — le Gloomy Sunday de la chanson hongroise, celui où l’on peine à trouver une actualité à se mettre sous la dent, où les rédactions tournent à vide, où l’âme se cherche. Contre ce vide, nous proposons du vernis. Contre la disette, l’abondance choisie. Contre le prolétariat de l’esprit, la beauté accessible à tous — à condition, comme le suggère Oates, d’avoir les yeux pour la voir : des truffes pour tous. Et ces voix européennes — blessées, cultivées, politiques parce que lettrées, lettrées parce que politiques — seront la conversation que l’Europe se doit à elle-même, et qu’elle doit, surtout, à ceux qui n’ont rien d’autre qu’elle.
Le repos hebdomadaire, disent les sages, est donné aux hommes pour trois plaisirs : l’étude, la spiritualité et la chair. Trois manières de sortir du temps comptable, trois manières de se souvenir qu’on n’est pas seulement une force de travail. L’étude, parce qu’une page lue le dimanche n’a pas le même poids qu’une page lue le lundi : elle est gratuite, désintéressée, elle ne prépare à rien qu’à elle-même. La spiritualité, parce que tout homme, croyant ou non, a besoin d’un moment où il cesse de produire pour simplement être — que ce soit devant une icône, une synagogue, une mosquée, un arbre, ou le silence de sa propre chambre. Et la chair, parce que le corps aussi a droit à son dimanche : le repas long, la promenade sans but, l’étreinte sans agenda, le sommeil qui déborde. « La chair n’est pas triste, et nous n’avons pas encore lu tous les livres. » Ce sera le credo de nos dimanches. Que cette fin de semaine soit pour vous le repos du shabbat, le jour du Seigneur, le vendredi prolongé ou la simple pause d’un ciel sans dieux : qu’importe le nom, pourvu qu’on y trouve ces truffes et ce tous !