4' 10"
Ça va pas ! Encore un effort Pas mal Félicitations !
Pour Georges Seurat, Un dimanche après-midi à l’île de la Grande Jatte était l’occasion de peindre la joie de vivre au soleil d’une belle journée au bord de la Seine.
Trop facile !
Il peint au contraire les crispations d’une société industrieuse dont même le loisir sent l’ennui, les individus atones, banalisés, atomisés, coincés dans leur carcan social. Tout est clair et net jusqu’à suspendre le temps et la vie même.
Dans son agencement rigoureux, Seurat ne laisse rien au hasard : la faible perspective, les angles droits, les formes simplifiées, géométrisées, la diagonale où viennent se poser les êtres comme des pions, la verticale des arbres, à peine plus rigides que les humains, le bois qui s’enfonce droit. Pour convaincre, il suit moins ses leçons apprises à l’École des Beaux-Arts qu’au Musée du Louvre ou dans les livres scientifiques de Chevreul ou de Rood. Il y a étudié la technique et compris un système fondé sur une théorie optique de la couleur et de la lumière. Il a passé deux ans à dessiner et à peindre tous les matins. Sur place, il a multiplié au crayon Conté les croquetons et les esquisses à l’huile à l’atelier.
Sur une toile de très grand format, il divise le ton, il combine, il juxtapose des touches colorées placées côte à côte selon leurs qualités chimiques et lumineuses : de très beaux rouges, roses, bleus, jaunes, verts… Quand on les regarde à bonne distance, ces taches de pigments souvent purs s’exaltent dans la rétine, elles reconstituent la vibration lumineuse. Vibration ? Oui, mais pour montrer, de la façon la plus efficace possible, l’ennui à l’œuvre.
Nous sommes en 1886 et Georges Seurat a 26 ans. Félix Fénéon voit immédiatement dans le tableau de son ami une tapisserie monotone et patiente. C’est qu’il faut être endurant pour regarder autant de choses à la fois : toutes les classes sociales et les générations réunies en un même lieu à l’écart du centre urbain modernisé dans cette île aménagée pour la détente. L’ensemble fourmille de micro-événements qu’il a observés scrupuleusement. Car Seurat est sérieux, il vient du milieu petit-bourgeois parisien qui donne les techniciens et les employés de la société industrielle nouvelle. Il ne veut pas être un peintre académique, un notable qui représenterait un monde ancien idéal ou mythologique — il s’intéresse à la vraie vie.
Seurat s’inquiète du cours du monde moderne qui se met en place. Il croit au progrès social et scientifique mais du cœur même de la modernité, il voit l’inertie devant les inégalités, la brutalisation, le manque de jeu dans les voiles pour les individus qu’il peint flottants comme des motifs, comme des choses. Il est frappant de voir ce qui le sépare des impressionnistes avec qui il présente son tableau lors de leur dernier Salon en 1886. Du même dimanche au bord de l’eau, ils auraient tiré la jubilation du mouvement ; lui le contraire. Alors que ses amis aiment voir se dissoudre les formes sous l’effet de la lumière, il raidit les figures et les empêche de déborder, de dialoguer, de vivre. Il mécanise l’impressionnisme. Il se refuse à l’effusion. Au risque de déplaire et l’on ne se prive pas alors de critiquer son œuvre en ricanant, mais n’est-ce pas une manière de rendre hommage à sa façon de peindre comme une machine ?
À cet égard, il a ses raisons personnelles de voir le monde envahi par la mécanique. Toute sa jeunesse, il a dû assister au cruel spectacle offert par un père grièvement blessé à la chasse, qui devait ajouter en les vissant toutes sortes d’ustensiles à son bras où manquait la main : fourchette, couteau, cuillère. On l’a bien compris, sa subjectivité est immense mais il se donne les moyens de refroidir son émoi. Ce Hitchcock de la peinture mourra à 31 ans, scandaleusement jeune mais assez mûr pour nous offrir une belle leçon de passion froide.
Un Dimanche après-midi à l’île de la Grande Jatte appartiendra un temps à sa mère qui mourra treize ans après son fils ; il passera ensuite de main en main jusqu’à ce que des collectionneurs de Chicago le donnent à l’Art Institute sous réserve de ne jamais le prêter. Sa fortune critique est pourtant immense et fait partie des « 105 œuvres décisives de la peinture occidentale » du musée imaginaire de Michel Butor. Moins judicieux : pour leur publicité, les concepteurs de la plage urbaine du Parc HTO de Toronto ont déclaré que le parc au bord de l’eau était une tentative de recréer l’atmosphère de la peinture, c’est dire qu’ils n’avaient rien compris à la magie noire de Seurat.
Trio infernal
Au premier plan, à gauche du tableau, un homme assis, désigné comme un nouveau bourgeois par son habit sombre, son chapeau haut de forme, sa fine canne, autant de signes qui le distinguent de celui qui fume, couché à sa gauche et qui porte une casquette, un marcel, un pantalon clair. D’où viennent-ils ? Le premier de la Plaine Monceau ? Le second de l’une de ces nouvelles banlieues parisiennes et ouvrières en face, sur la rive droite, de Courbevoie ou d’Asnières ? Le premier est un petit patron, le second un canotier ? Et la femme tubulaire au chapeau assise entre les deux, légèrement en retrait, plongée dans son ouvrage ou ses pensées, la tête baissée, forcément, près du chien noir et des choses, en deuil ? C’est en tout cas la seule à porter une robe entièrement sombre. L’épouse du bourgeois ? Vraisemblablement.
Seurat peint-il classe contre classe ? Sans doute, pour l’anarchiste qu’il est et alors que son ami Signac le voit porter le « grand procès social qui oppose les travailleurs au capital ». Dans Le journal La Révolte de juin 1891, il le sent percevoir de façon saisissante « la dégénération » d’une ère de transition.
Un couple régulier
Au premier plan à droite du tableau se promène un couple dont la raideur finit par amuser. Les formes découpées géométriquement, les habits moulant étroitement les corps, la réserve extrême des gestes : tout sent l’affectation selon le critique Paul Adam qui voit chez ces deux-là une façon de singer le cant britannique en posant comme on posait pour les peintres du XVe siècle.
Les choses ajoutent à leur allure mécanique : la canne pour l’un, l’ombrelle pour l’autre accusent leur statut de marionnette dans un jeu bloqué uniquement contrarié par les petits animaux qui les précèdent. Le peintre a pu s’amuser du singe qui fait le dos rond en rappelant la forme exagérément prononcée du postérieur de la femme qui porte l’une de ces robes à grande armature encore à la mode à l’époque.
Cette union publique est sauve mais à quel prix ? Tout retient l’homme et la femme en esclavage. Ils sont étrangers l’un à l’autre. Aucune expression n’est décelable sur leur visage ou dans leurs gestes. Aucun signe d’humanité, de désir, d’allégresse. Ils respirent l’ennui et la contrainte du couple bourgeois obligé de se montrer ensemble le dimanche.
Les deux soldats
Dans le dernier tiers à gauche du tableau, deux soldats en uniforme bleu et rouge se promènent. De dos, ils longent la Seine comme des marionnettes de bois dressées dans l’espace et dont la raideur est accentuée par le vêtement impeccable, les toques, les galons. Le critique Alfred Paulet voit l’artiste leur attribuer les gestes automatiques des « soldats de plomb qui se déplacent sur des cases réglementées ».
L’un porte une coiffe foncée, l’autre claire mais ils forment un seul corps. Ils sont cousus ensemble comme à la guerre de 1870 où l’on se battait le plus serré possible. Mais depuis la défaite de la France contre la Prusse ? Ils font partie de la société française mais à quoi pensent-ils ? À la revanche ?
Et Seurat ? Veut-il faire allusion au général Boulanger dont c’est alors l’heure de gloire, en 1886, l’année où il finit son tableau ? Ce ministre de la Guerre est acclamé lors du défilé annuel du 14 juillet à Longchamp, et voilà peut-être le sujet de conversation de ces deux soldats en goguette.
Les deux amies
Dans la partie inférieure de la toile, juste au bord de l’eau, l’une pêche debout, la main sur une canne, l’autre sur la hanche — elle regarde, assise, son ombrelle posée sur les cuisses, le bas du corps noyé dans l’herbe. Bien que géométrisées comme les autres, elles affichent un peu plus de liberté. Le rouge de leur vêtement, leur chapeau fantaisiste, leur activité, leur proximité avec l’eau, leur nonchalance…
Qu’est-ce qu’un dimanche pour deux cocottes ? Le moment du repos, où les clients de la veille se promènent à quelques pas d’elles avec leurs épouses légitimes ? Alain Corbin l’a bien montré : à cette époque où l’hypocrisie est de mise, on fréquente les filles que l’on paie sans remettre en cause le foyer officiel, bien au contraire : le bordel fait tenir le mariage arrangé, il le renforce, le stabilise.
Qu’en pense Seurat ? Nous n’en savons rien.
La fillette au cerceau
Vers le milieu du tableau joue et court une petite fille à la robe rouge derrière un cerceau, seul personnage en action avec sa jambe en l’air, son bras levé, ses cheveux souplement arrangés au vent, le flottement de sa ceinture dans le dos. Par son action, elle peut être rapprochée des petits animaux au premier plan : le chien en train de sauter et le singe qui bombe le dos.
Elle vit pleinement en opposition à la petite fille tubulaire, trop sagement assise à sa droite. Dans cet enfer plombé, cette fillette introduit une diagonale, une dynamique, un mouvement. Elle devient l’agent vivant qui perturbe le parfait édifice où les êtres sont pétrifiés. Elle ferait presque basculer le tout dans la joie si elle n’était pas mineure dans l’ensemble. Elle est le minuscule signe qui porte l’espoir. Elle semble avoir un but qu’elle est seule à connaître.
Comme Seurat, au fond, qui croit à l’harmonie universelle quand presque tout ce qu’il peint en dément ici la possibilité même.
Épilogue
Avec son dimanche au bord de l’eau, Seurat prévient que la France s’ennuie, même et surtout le dimanche.
Mais si vous aviez envie à présent d’autre chose en peinture, foncez au Musée d’Orsay regarder les Renoir des années 1860-1880. Là, vous y verrez le désir circuler, les hommes et les femmes aimer et désirer à égalité, les corps et les rires délivrés des convenances. Or, alors que Seurat croit à la future harmonie universelle en progressiste et en anarchiste, Renoir est réactionnaire et anti-dreyfusard. Un problème pour vous ? Comprenez que la peinture n’est pas une science politique exacte mais une épreuve de l’inconscient à l’œuvre. Un casse-tête insupportable pour les tyrans de tous poils, certes !