Marco Rubio invente l’Occident de Trump
De Léonidas à Cortès, sur la Pnyx, le secrétaire d’État américain réécrit l’histoire de l’Occident pour donner une nouvelle doctrine à l’Amérique d’après Trump.
Nous traduisons et commentons son discours d’Athènes.
- Auteur
- Gilles Gressani, Arnaud Miranda
La doctrine occidentaliste du nouveau trumpisme pourrait bien avoir trouvé son texte fondateur. Le discours prononcé ce mercredi 7 octobre par Marco Rubio sur la Pnyx fait écho à celui que le secrétaire d’État américain avait tenu lors de la conférence de Munich, et marque un nouveau tournant dans la concurrence avec J. D. Vance pour la définition de l’après Trump.
En février 2025 à Munich, le vice-président avait inauguré ce format par un discours sur le changement de régime d’une dureté inédite dans la relation transatlantique. Il accusait l’Europe de trahir ses propres principes et suggérait au futur chancelier Frédéric Merz assis à quelques mètres une alliance jusqu’alors impensable avec l’extrême droite allemande. Comme avec son discours de Munich, Rubio apporte une autre tonalité, plus conciliante, à ce renversement politique en revendiquant la direction intellectuelle du mouvement.
En février, le secrétaire d’État faisait de l’effondrement « un choix » et sommait l’Europe de refuser le « déclin contrôlé de l’Occident ». À Athènes, il ancre cet appel dans une Antiquité fantasmée où la civilisation grecque devient un miroir, car la « connaître, c’est nous connaître nous-mêmes ».
Léonidas, Achille, Alexandre et Cortés s’inscrivent ainsi dans une lignée convergente, puisque « les qualités qui conduisirent Alexandre à conquérir tout le monde connu réapparurent chez César, puis chez Charlemagne, et chez Cortés ». C’est un Occident conquérant « né à Athènes, formé par Rome, baptisé dans la chrétienté » dont Washington se veut désormais le dépositaire et l’arbitre. L’alternative est posée sans nuance. L’Occident doit choisir entre « la poursuite assumée de la puissance nationale » et un avenir « d’atrophie, de servitude et de déclin ».
Le cadre politique n’a pourtant pas changé depuis que la Stratégie de sécurité nationale américaine de décembre 2025 a explicitement fait de « l’effacement civilisationnel » la prémisse d’un changement de régime et d’une stratégie de recolonisation.
Le décor grec qui donne à ce discours une dimension iconique et historique doit être lu dans ce cadre. À l’arrière-plan, l’Acropole, baignée d’une lumière crépusculaire, appuie le discours civilisationnel du secrétaire d’État. Elle se présente comme une métaphore du déclin de l’Occident — cet Abendland (« terre du couchant ») que l’administration Trump entend relever.
Ce geste a de nombreux échos straussiens. Comme Leo Strauss, Rubio cherche chez les Anciens le remède à une crise de la modernité. Mais alors que Strauss considérait Athènes et Jérusalem comme une tension irréductible et féconde, le secrétaire d’État les fusionne en une seule généalogie et voit dans l’histoire américaine une synthèse définitive. Les néoconservateurs formés à l’école straussienne tiraient des Anciens un droit naturel universel qu’ils entendaient exporter avec la démocratie. Rubio n’en retient qu’un détournement réactionnaire qui minimise l’héritage démocratique au profit de l’excellence aristocratique, censée permettre aux États-Unis de conserver leur statut de puissance en produisant une nouvelle élite débarrassée des contraintes démocratiques.
Rappelons enfin le contexte politique de ce discours. Fin septembre, le Wall Street Journal rapportait des propos tenus en mars à Athènes par l’ambassadrice américaine, Kimberly Guilfoyle. Évoquant la chute du gouvernement roumain d’Ilie Bolojan, elle aurait assuré à un ministre grec Stavros Papastavrou que Washington pouvait en faire autant dans n’importe quel pays. Ce dernier lui aurait répondu qu’aucune puissance ne pouvait remplacer un gouvernement choisi par les électeurs grecs. Son avocat conteste cette version, mais l’affaire vaut à l’ambassadrice, ancienne compagne de Donald Trump Jr., une enquête lancée le 1er octobre par le démocrate Gregory Meeks.
De la Roumanie à l’Allemagne, le Kremlin et la Maison-Blanche soutiennent les mêmes forces réactionnaires. Le discours d’Athènes esquisse la doctrine de cette convergence : un Nord global qui définit la civilisation occidentale par la puissance et la recolonisation.
Reste la question que pose le journaliste du Die Zeit, Jörg Lau : « Pourquoi les Européens autorisent-ils les adversaires de l’Union à utiliser leur patrimoine comme accessoire de scène pour leur propagande ? »
À moins d’un mois des élections de mi-mandat aux États-Unis et à la veille d’une année électorale où la Grèce, l’Espagne, l’Italie, la Pologne et la France éliront leurs dirigeants dans un contexte d’ingérence intense, cette question n’a rien de superficiel.
Il y a de grandes ruines partout dans le monde. Ce sont souvent des lieux où l’histoire semble s’être épuisée : les vestiges de cultures lointaines, sorties depuis longtemps de la mémoire vivante.
À Munich, Rubio évoquait déjà les ruines de 1945. L’ouverture de son discours sur la Pnyx reprend un topos qui va de Gibbon à Spengler jusqu’aux Hommes au milieu des ruines de Julius Evola. Si la prophétie du déclin de l’Occident sert souvent de socle idéologique à l’assaut contre la démocratie libérale, les ruines du Parthénon témoignent pourtant d’un choc des civilisations paradoxal. Transformé en poudrière par les Ottomans, le temple a sauté en 1687 sous un obus vénitien, tiré par une armée de la Sainte Ligue chrétienne.
Mais l’Acropole est différente.
Depuis des milliers d’années, la civilisation qui a bâti ce qui se dresse derrière moi captive l’imagination du monde occidental. Des générations de nos hommes d’État, de nos artistes et de nos philosophes se sont tournées vers elle, avec émerveillement et avec une crainte respectueuse.
Le temps a tendance à émousser les sens. Les grandes victoires comme les défaites catastrophiques semblent se réduire à une note de bas de page dans un manuel, un fait de plus que nos écoliers apprennent puis oublient. Mais les Grecs de l’Antiquité exercent sur notre mémoire une emprise presque mystique. Ils nous rappellent à eux, encore et encore.
En 480 av. J.-C., les armées de Xerxès sont arrivées dans cette ville et ont mis le feu à ses sanctuaires. La plupart des Athéniens avaient déjà été évacués par bateau vers une île voisine. Mais une poignée d’entre eux avait refusé de quitter leur foyer. Ils se sont barricadés dans la forteresse rocheuse de l’Acropole pour livrer un dernier combat extraordinaire. Ils ont fait rouler d’énormes pierres du haut des falaises sur les envahisseurs perses et ont tenu en échec, pendant des jours, le plus grand empire de l’époque. Ils ont fini par être submergés. Les Perses pillèrent les temples, incendièrent les sanctuaires et rasèrent l’Acropole. Mais, à leur retour, les Athéniens ont rassemblé les débris de l’ancienne Acropole et les ont enterrés dans la colline où elle s’était dressée. Quelques décennies plus tard, sous Périclès, ils élevèrent le Parthénon.
L’écho de l’affrontement entre Perses et Grecs assumé par ce discours est largement relevé sur les réseaux sociaux qui pointent les impasses de la guerre menée par l’administration Trump en Iran. Le récit de Rubio repose pourtant sur un contresens. Hérodote raconte en effet que ceux qui étaient restés croyaient que le « rempart de bois » promis par la Pythie contre les Perses désignait la palissade de l’Acropole, alors que le stratège athénien Thémistocle avait compris qu’il s’agissait de la flotte. Le geste qui sauva Athènes fut donc l’inverse de celui que Rubio exalte : abandonner la ville pour combattre sur mer. Notons d’ailleurs que la victoire de Salamine fut celle des thètes, les citoyens les plus pauvres qui tenaient les rames.
Depuis vingt-cinq siècles, le Parthénon est resté debout. Des empires se sont élevés et effondrés dans son ombre. Et la descendance des hommes qui l’ont bâti, les fils d’Athènes et de Rome, a porté leur civilisation jusqu’aux confins de la Terre.
Deux siècles et demi après la fondation de la République américaine, à l’autre bout du monde, je me tiens ici aujourd’hui en tant que secrétaire d’État de cette République et arrière-petit-fils de colons venus d’Espagne dans le Nouveau Monde. Je viens témoigner d’une dette que nul écoulement du temps, nulle distance ne pourra jamais éteindre.
L’histoire de l’Amérique, l’histoire de mon pays, porte partout les empreintes de l’Antiquité. La Grèce est littéralement gravée dans l’architecture de notre gouvernement : dans les colonnes immenses, dans les dômes et les monuments de notre capitale. La ville où notre Constitution est née, Philadelphie, porte elle-même un nom grec.
Les hommes qui ont fondé mon pays étaient fascinés par l’héritage que nous avons reçu du vôtre. Ils connaissaient remarquablement bien l’histoire et avaient une conscience aiguë de la place unique qu’ils y occupaient. Mais aucune autre époque du passé ne retenait leur attention et leur imagination autant que l’Antiquité. Beaucoup de gens sont surpris d’apprendre que l’auteur le plus souvent cité dans les Federalist Papers n’est pas un philosophe des Lumières ni un théoricien politique. Non, c’est Plutarque, le biographe grec des grands hommes de la Grèce et de Rome.
Point particulièrement étonnant du discours. Dans son étude de référence sur la littérature politique américaine de la fin du XVIIIe siècle, Donald Lutz estime que Montesquieu représente 8,3 % des citations alors que Plutarque s’arrête à 1,5 %. Dans les Federalist Papers eux-mêmes, Madison appelle Montesquieu l’oracle que l’on consulte toujours sur la séparation des pouvoirs. Surtout, les Fondateurs lisaient la Grèce comme un contre-modèle. « Si chaque citoyen athénien avait été un Socrate, chaque assemblée athénienne n’en aurait pas moins été une foule », écrit par exemple Madison.
On a beaucoup écrit et beaucoup dit sur l’influence de la Grèce antique sur les idées des Pères fondateurs américains, et d’ailleurs sur tous les philosophes et hommes d’État Occidentaux qui les ont précédés. La plupart d’entre nous connaissent l’histoire dans ses grandes lignes. Athènes nous a donné la démocratie. Platon et Aristote nous ont donné la philosophie occidentale. Nos idées du droit, de la vertu, de la citoyenneté et du gouvernement républicain se sont formées dans les cités grecques. Même une grande partie de notre vocabulaire politique, des mots comme démocratie, tyrannie, et le mot « politique » lui-même, est née ici.
Tout cela est vrai. Mais ce que nous devons à ce lieu, en tant qu’Américains et en tant qu’Occidentaux, est en réalité bien plus profond. Ces institutions et ces idées étaient l’expression extérieure de qualités plus fondamentales que l’on voit chez les Grecs anciens, des qualités qu’on ne peut réduire à aucun système ni aucune théorie politique.
Ce passage est sans doute l’un des plus frappants du discours de Rubio. Dans sa référence à Athènes, ce dernier minimise l’héritage démocratique au profit de celui, plus aristocratique, de l’excellence éthique. Ce glissement fait écho au tournant élitiste du second trumpisme sur le plan idéologique : les États-Unis ne pourront garder leur statut de puissance qu’en produisant une nouvelle élite débarrassée des contraintes démocratiques. On retrouve cette idée aussi bien chez les postlibéraux, comme Patrick Deneen avec son concept d’aristopopulisme, que chez les idéologues de la tech comme Alex Karp et sa défense d’une république technocratique, mais aussi chez les straussiens de la côte ouest (voir infra).
C’est ici, à Athènes, que se sont pleinement réalisés pour la première fois tous les traits essentiels qui allaient définir l’Occident : une individualité farouche et une ambition sans relâche ; l’audace de l’exploration et de l’invention ; la soif de découverte, d’aventure, de risque et de gloire. Une curiosité insatiable pour le monde et les principes qui le régissent, une faim de connaître les mystères de la nature et de saisir les secrets du cosmos. Une impatience face à l’idée même d’impossibilité, qui se heurte à toutes les frontières et à toutes les limites et s’efforce de scruter les profondeurs de l’inconnu.
Cet éloge de l’esprit classique a de quoi étonner, puisqu’il ne semble pas correspondre à la mesure que suppose la sōphrosunē antique. En penchant plutôt du côté de l’hybris, Rubio semble ici simplement détourner l’esprit scientifique au profit d’une défense de l’accélération technologique. C’est un glissement que l’on retrouve chez Peter Thiel, et qui évoque la base idéologique de l’accélération réactionnaire de l’IPO de SpaceX : « Construire les systèmes et les technologies nécessaires pour rendre la vie multiplanétaire, comprendre la véritable nature de l’univers et étendre la lumière de la conscience jusqu’aux étoiles. »
Ce n’étaient pas seulement les formules ou les préceptes d’une école philosophique particulière. C’était le caractère d’un peuple, exprimé dans ses traditions, ses récits, son imagination ; dans les qualités qu’il exigeait de ses citoyens ; dans ce pour quoi il vivait, combattait et mourait.
Les connaître, c’est nous connaître nous-mêmes.
Ce qui s’est épanoui ici, en ce lieu, c’est le désir occidental de mettre au jour tout ce que l’ignorance, les ténèbres et la distance avaient caché à l’esprit humain. Les Grecs n’ont pas seulement façonné l’histoire ; ils nous ont donné l’histoire elle-même. Une grande partie de ce que nous savons de nombreuses civilisations anciennes provient presque entièrement des récits d’explorateurs et d’historiens grecs. Ils ne se contentaient pas de relater l’histoire de leur propre peuple : ils partaient au loin observer et consigner les sagas de peuples et de cultures étrangers à travers le monde.
Là où d’autres regardaient vers l’intérieur, les Grecs furent les premiers à tourner leur regard vers l’extérieur, à poursuivre le frisson et la gloire de voir tout ce qui était étrange et nouveau. C’est ce trait qui allait pousser l’Occident à créer et à bâtir ce que d’autres ne pouvaient pas, et qui nous a distingués de tant d’autres cultures et civilisations où la stabilité et la subsistance étaient les fins les plus hautes de la vie.
Mais nous n’héritons pas seulement des Grecs l’ambition d’explorer l’inconnu ; nous héritons d’eux la conviction que l’inconnu peut être connu. La certitude que le monde peut être cartographié, mesuré, relevé et compris. Et qu’il existe un ordre rationnel du cosmos, gouverné par certaines lois fondamentales, des lois que l’homme peut observer et que l’esprit peut parvenir à comprendre.
Ce fut le fondement de l’esprit occidental : nos mathématiques, notre science, notre médecine. Notre philosophie, notre éthique et notre religion. Cela a préparé le terrain sur lequel l’Évangile de Jésus-Christ trouverait un sol fertile en Europe et s’épanouirait en l’empire de la chrétienté. Ce fut le fondement des richesses de la théologie chrétienne, d’Augustin, de Thomas d’Aquin et de toute la tradition du droit naturel.
Cela a donné naissance à une civilisation marquée non seulement par une culture commune, mais par une anthropologie commune : une vision commune de l’homme et de sa place dans l’univers. Ses descendants partageraient non seulement l’idée d’un ordre naturel, mais une compréhension singulière de la vertu ; du destin et de la fatalité ; du vrai, du bien et du beau ; d’un code qui dicte comment les hommes doivent vivre ; de normes et d’idéaux objectifs vers lesquels tendre.
Pour les Grecs de l’Antiquité, la quête de l’excellence était le principe même de l’existence humaine. Ils organisaient toute la vie civique autour de la joute, de l’ambition, de la compétition : en philosophie et en poésie, en sculpture et au théâtre, dans l’athlétisme et l’art, dans la guerre et l’art de gouverner. La cité grecque classique était une arène où les grands hommes s’éprouvaient et faisaient leurs preuves, aiguisant leur potentiel dans une lutte perpétuelle : être le meilleur, le plus fort, le plus beau, s’efforçant de se rapprocher toujours un peu plus de la perfection.
Je sais qu’aux oreilles modernes, ce mode de vie que je viens de décrire peut sembler étrange, voire cruel. L’idéal de nombreuses idéologies de notre temps est devenu, franchement, un monde de sécurité parfaite, sans risque ni échec, sans la gloire de la victoire ni la honte de la défaite. Trop souvent aujourd’hui, nous bâtissons vers le bas. Nous concevons nos normes de manière à ce que personne ne perde ; nous nous soucions davantage du confort des plus faibles que du potentiel des meilleurs. Nous prenons en otage ce qu’il y a de plus exceptionnel parmi nous au profit du moyen, de l’ordinaire, du médiocre.
Les hommes qui ont fait le Parthénon bâtissaient vers le haut. Ils tenaient que l’aspiration la plus haute et la plus noble de la vie était de surpasser tous les autres, de s’efforcer d’être le meilleur en toute chose. Les cités grecques antiques étaient pleines de passions intenses et de rivalités, de factions et de conflits. Mais de cette lutte constante pour se distinguer est née la grande floraison de l’art, de la philosophie et de l’énergie politique et intellectuelle qui allait transformer un ensemble de cités méditerranéennes en berceau de la plus grande civilisation du monde.
Ce long passage, et même l’ensemble du discours de Rubio, présente des échos straussiens. Ce n’est pas étonnant, car Leo Strauss est l’une des principales références intellectuelles du conservatisme américain. Néanmoins, il faut déceler ici la marque d’un courant qui en propose une lecture hétérodoxe : les « straussiens de la côte ouest ». Le fondateur de ce courant, Harry Jaffa, donne une interprétation nationaliste du straussisme. Selon lui, l’Amérique des Pères fondateurs aurait produit une synthèse d’Athènes (la Raison) et de Jérusalem (la Révélation), parachevant par la même occasion l’histoire de l’Occident, alors que Strauss lui-même voyait une tension irréductible entre Athènes et Jérusalem. Comme le décrit Laura K. Field dans Furious Minds, les straussiens de la côte ouest ont joué un rôle décisif dans la recomposition idéologique de la droite états-unienne à travers leur think tank, le Claremont Institute. L’exemple le plus frappant est certainement Michael Anton, ancien directeur du Policy Planning à la Maison Blanche et principal rédacteur de la National Security Strategy. Si Strauss a pu inspirer les néoconservateurs, les Claremonters engagent une forme de détournement réactionnaire du straussisme, dont on trouve la forme la plus extrême chez Costin Alamariu (Bronze Age Pervert).
Le thumos, comme l’appelaient les Grecs anciens, le feu de la passion, la force, le courage, la fierté, est le cœur d’une grande civilisation.
Chez Homère, le thumos désigne l’ardeur qui pousse le héros au combat. Dans La République, Platon en fait la part de l’âme qui s’indigne et veut être honorée, et qui est utile tant qu’elle obéit à la raison, comme le chien obéit au berger, mais qui devient dangereuse dès qu’elle s’en affranchit. L’usage qu’en fait Rubio s’inspire de la réactualisation de Francis Fukuyama et néglige sa dimension plus philosophique. La notion de thumos est également prisée par les straussiens de la côte ouest, comme Harvey Mansfield, auteur de Manliness, qui fait l’apologie d’une virilité classique fondée sur l’excellence morale.
Et sans lui ? Sans lui, les nations perdent la volonté de combattre, la volonté de se dépasser, la volonté de survivre.
Aujourd’hui, une trop grande partie de l’Occident a oublié cette qualité. Avec le temps, nous, Occidentaux, en sommes venus à avoir honte de ce qui faisait de nous des êtres d’exception. Nous étions gênés que nos réussites nous distinguent du reste du monde. Notre prospérité est devenue, d’une manière ou d’une autre, une source de culpabilité. Nous ne croyions plus mériter ni avoir gagné notre grandeur.
Le mot « nationalisme » est devenu un gros mot. Alors nous avons abattu nos monuments ; nous avons condamné notre propre histoire.
Ce passage nationaliste (qui évoque la controverse du déboulonnage des statues, très importante à la fin du mandat Trump I) correspond à l’esprit des Claremonters, mais fait également écho au national-conservatisme de Yoram Hazony.
Et en trop d’endroits, nous avons appris à nos enfants à avoir honte des pays dont ils hériteraient. Ce faisant, nous avons ouvert nos frontières, délocalisé notre industrie et laissé nos armées dépérir et se dégrader.
Et d’année en année, nous semblions délocaliser toujours plus notre souveraineté, transférant nos décisions à des bureaucraties mondiales hors de notre contrôle.
Mais d’autres n’ont été que trop heureux de combler le vide que nous laissions, le vide laissé par notre faiblesse. Et à mesure que la confiance de l’Occident vacillait, ses adversaires et ses rivaux devenaient plus offensifs, accumulant leur propre richesse et leur propre puissance à notre place.
Et aujourd’hui, nous voici à la croisée des chemins. Car la prochaine décennie et les décisions que nous prendrons écriront l’histoire du siècle à venir. La voie que nous choisirons déterminera si l’Occident conserve sa place à la tête du monde ou se résigne à un avenir d’atrophie, de servitude et de déclin. Soit nous choisissons d’agir maintenant, soit nous perdrons jusqu’à la possibilité d’agir.
Sous la présidence de Donald Trump, les États-Unis ont fait leur choix. Nous choisissons la poursuite assumée, sans excuses, de la puissance nationale : reprendre le contrôle de nos chaînes d’approvisionnement critiques, réindustrialiser notre économie, reconstruire notre défense, nous battre pour dominer les technologies et les industries de l’avenir.
Nous choisissons de conquérir de nouvelles frontières : dans la fabrication de pointe et la superintelligence ; dans les drones, les armes et la guerre ; dans les puces, les minerais, le cyber et tous les autres domaines du possible humain. Libérer notre énergie, reconstruire nos usines, renvoyer nos astronautes sur la Lune et ouvrir une nouvelle ère d’exploration spatiale.
Ce passage reprend l’imaginaire des nouvelles frontières technologiques, mobilisé par plusieurs figures de la tech américaine. En 2009, Thiel évoquait trois fronts : l’espace, le cyberespace et la mer.
Malgré tous leurs nobles idéaux, les Grecs anciens n’étaient pas naïfs. Ils savaient que les nations ont des intérêts. Ils savaient que l’art de gouverner exige prudence et diplomatie, mais aussi la capacité de recourir à la force quand la prudence et la diplomatie échouent. Ils savaient que la puissance exige non seulement les moyens de se défendre, mais aussi la crédibilité d’être prêt à s’en servir.
C’est cette conception classique de la politique et de l’art de gouverner que l’administration Trump entend retrouver, non seulement pour notre pays, mais pour l’ensemble de notre civilisation.
Nous croyons que l’Europe peut sortir de son long sommeil et raviver le feu qui fut allumé ici il y a des millénaires.
Il y a déjà des signes.
Sur tout ce continent, nous assistons à ce que nous espérons être les prémices d’un basculement générationnel : des dépenses de défense qui s’envolent, une multitude de nouveaux partenariats et programmes, une hausse de la fabrication et de la production, dans le prolongement des engagements historiques de défense pris l’an dernier à La Haye.
Ce passage illustre bien la relation ambiguë du trumpisme au continent européen. Si ses attaques sont frontales à l’égard du déclin du continent, il semble toujours nourrir l’espoir d’une subversion réactionnaire. Pensons à Steve Bannon et son Movement, mais aussi aux positions de Curtis Yarvin, ou encore au discours de Vance à Munich en 2025.
La Grèce est au cœur de ce basculement. Le peuple de cette nation s’est montré une fois de plus un ami indispensable de l’Europe comme des États-Unis, sur tous les sujets, de l’énergie à la migration en passant par la défense, où la Grèce a été un allié modèle.
Et nous espérons sincèrement que toute l’Europe suivra votre exemple.
Si les passions ont parfois mis à l’épreuve les liens d’affection entre les États-Unis et l’Europe, il ne faut pas les laisser se rompre. Ensemble, nous devons renforcer une alliance capable d’affronter les menaces de notre temps.
Et nous le pouvons. Car nous ne pensons pas que l’amitié transatlantique soit un jeu à somme nulle.
Choisir le Parthénon, financé en partie par le trésor de la Ligue de Délos, pour vanter une alliance « qui n’est pas un jeu à somme nulle » relève de l’acte manqué ou de l’inculture crasse. La ligue athénienne est l’exemple canonique d’une coalition qui se transforme en système d’exploitation et de tribut et dont Thucydides a exposé dans les pages du dialogue mélien la logique impériale auto-destructrice.
Choisir le Parthénon, financé en partie par le trésor de la Ligue de Délos, pour vanter une alliance « qui n’est pas un jeu à somme nulle » relève de l’acte manqué ou de l’inculture crasse. La ligue athénienne est l’exemple canonique d’une coalition qui se transforme en système d’exploitation et de tribut et dont Thucydides a exposé dans les pages du dialogue mélien la logique impériale.
Bien au contraire : notre vision est celle d’une alliance dont la force est supérieure à la somme de ses parties. C’est une vision que nous avons vue à l’œuvre le mois dernier encore, dans un accord inédit entre les États-Unis, le Danemark et le Groenland, un accord qui va remodeler l’Arctique et renforcer la sécurité de toute l’OTAN. Les trois partenaires sont sortis vainqueurs de cet accord. Toute l’Europe, l’OTAN et les États-Unis en sont sortis plus sûrs, plus forts et mieux protégés.
Nous voulons gagner ensemble. Nous devons gagner ensemble.
Il est devenu à la mode de croire qu’une politique étrangère éclairée consiste à faire passer la communauté mondiale avant son propre peuple. Là encore, je crois que nous avons beaucoup à apprendre des hommes de la Grèce antique. Ils savaient qu’il n’y avait rien d’égoïste ni de mal à être loyal envers sa nation, ni à se battre pour défendre ses intérêts avant tout.
Ils croyaient, ardemment, en l’idéal du grand homme : l’individu exceptionnel qui atteint l’immortalité par ses propres actes. Mais ils croyaient que la gloire et la renommée se gagnaient en luttant, en se sacrifiant et en accomplissant de grandes choses pour une cause plus grande que soi. Le héros récurrent du monde grec antique était l’homme prêt à payer n’importe quel prix pour une cause digne de sa loyauté.
On le voit chez Socrate, qui refusa de renoncer à la quête de la vérité, même au prix de sa vie. On le voit dans la résistance légendaire des 300 Spartiates qui, encerclés et désespérément inférieurs en nombre face aux immenses armées de la Perse, refusèrent la possibilité de se sauver et choisirent de combattre jusqu’au dernier plutôt que d’abandonner leur poste ou leur devoir. Et on le voit dans le mythe épique d’Achille, à qui l’on offre de rentrer chez lui et de vivre une vie longue et paisible, mais qui choisit de rester à Troie et de périr en quête d’une gloire éternelle.
Ce sont ces qualités qui allaient façonner l’imaginaire moral de l’Occident. Du martyr chrétien qui refusa de trahir sa foi au patriote qui donna sa vie pour son pays ; de saint Thomas More à la bataille de l’Alamo, jusqu’aux immortels derniers mots de la Déclaration d’indépendance des États-Unis : « Nous engageons mutuellement les uns envers les autres nos vies, nos fortunes et notre honneur sacré. »
C’est des Grecs que l’Occident a hérité son sens du devoir : une loyauté indéfectible envers son code, sa cause, son pays. Nos héros, les héros de l’Occident, sont ceux qui choisissent de rester fidèles à leur devoir précisément quand c’est le plus difficile et le plus douloureux : l’homme lié par sa parole, le soldat qui n’abandonne pas son poste, le capitaine, le proverbial capitaine, qui sombre avec son navire.
Cela n’a rien à voir avec ce que nous voyons, aujourd’hui encore, par exemple chez des fanatiques comme les mollahs radicaux d’Iran, dont le culte de la mort célèbre des enfants kamikazes comme des héros nationaux et présente le martyre comme une fin en soi.
Nos héros peuvent être prêts à mourir pour leur cause, mais nos héros ne vouent pas un culte à la mort. C’est précisément parce que nous accordons du prix à la vie que nous reconnaissons l’héroïsme de ceux qui préfèrent la sacrifier plutôt que de trahir leurs principes. Nous tenons pour acquise la conception occidentale de ces choses, l’héroïsme, l’honneur, le devoir. Nous supposons qu’elles sont en quelque sorte universelles, communes à tous les peuples, à toutes les époques et en tous lieux. Elles ne le sont pas. Elles sont le produit d’un caractère singulier, un caractère qui est né ici et a façonné toute l’histoire de la civilisation qui a suivi. Une civilisation que nous devons aujourd’hui nous battre pour défendre avec la même passion que nos ancêtres.
Aux hommes qui ont bâti le Parthénon ont succédé les architectes de la chrétienté européenne, qui ont élevé les cathédrales de Milan, de Cologne et de Florence. La quête de la perfection de la forme humaine qui animait les sculpteurs grecs trouva une nouvelle expression chez Michel-Ange. La recherche de la structure de l’univers par les philosophes grecs fut reprise par Copernic, puis Galilée, puis Kepler, et Newton.
C’est la soif de connaissances nouvelles qui a donné naissance à la première expédition de Magellan autour du monde, à la découverte des Amériques par Colomb et, finalement, au voyage d’Apollo 11 vers la Lune. Et les qualités qui conduisirent Alexandre à conquérir tout le monde connu réapparurent chez César, puis chez Charlemagne, et chez Cortés.
Et en Amérique, cette même tradition s’est redécouverte. Une terre ouverte et sauvage devint le théâtre d’une grande renaissance de l’imagination et de l’ambition occidentales.
L’aspiration grecque à de nouveaux horizons devint l’esprit pionnier américain, l’esprit de la Frontière. La civilisation d’Athènes et de Rome transforma une jeune République du littoral en un empire continental.
Les plus grands Américains de chaque génération ont porté les traits reconnaissables entre tous de leurs ancêtres : nés à Athènes, formés par Rome, baptisés dans la chrétienté, endurcis dans la fournaise de l’Europe médiévale, dotés du génie anglais pour la liberté, puis portés de l’autre côté de l’Atlantique pour renaître sur les rivages d’un nouveau monde.
Ensemble, nous devons maintenant redécouvrir cet esprit. Nous sommes à un point d’inflexion, non seulement dans l’histoire de ma nation, mais dans l’histoire de notre civilisation tout entière.
Les menaces auxquelles nous faisons face aujourd’hui sont tout aussi réelles qu’elles l’étaient sur la scène dramatique de l’Antiquité.
Les intérêts nationaux n’ont pas disparu devant les institutions internationales. La guerre n’a pas disparu simplement parce que nous préférions la paix. D’autres États ont continué à s’armer, à chercher de l’influence, à se disputer territoires, technologies, ressources, marchés, énergie et puissance.
Et aujourd’hui, la guerre est de retour. La rivalité entre grandes puissances est de retour. La vulnérabilité, l’agression, le terrorisme, tout un univers de nouvelles menaces et de nouvelles attaques sont de retour.
Ce passage illustre bien la rupture géopolitique défendue par la seconde administration Trump, et clairement exposée dans la National Security Stratégie, dont le principal rédacteur semble avoir été Michael Anton. Cette vision mercantiliste et impérialiste rompt à la fois avec l’isolationnisme sur lequel Trump avait fait campagne dès 2016, mais aussi avec l’interventionnisme néoconservateur. Cette logique du retour aux empires s’inscrit dans une perspective de confrontation avec la Chine, comme l’a bien décrit Arnaud Orain dans Le Monde confisqué (Flammarion, 2025).
Nous devons donc reconstruire nos institutions et nos alliances pour affronter ensemble ces menaces. Leur but n’est pas d’abolir la souveraineté des nations qui les composent, mais de la défendre. Et les nations n’ont pas besoin de renoncer à leur identité propre pour reconnaître leurs intérêts communs.
Nous avons construit un modèle de cela avec nos partenaires ici, en Grèce : dans nos partenariats de défense, dans l’énergie et la technologie, dans notre ambition commune de protéger les frontières de l’Europe contre les menaces de la migration de masse.
Notre amitié remonte aux toutes premières années de ma nation. Quand la Grèce se souleva en 1821 pour recouvrer son indépendance après des siècles de domination ottomane, les Américains reconnurent quelque chose de familier dans ce combat. Trois ans plus tard, le grand homme d’État américain Daniel Webster prononça devant le Congrès un célèbre discours qui contribua à porter la cause de la révolution grecque devant les représentants de la jeune République américaine.
La résolution de Webster demandait en 1824 l’envoi d’un commissaire auprès des insurgés grecs. En se heurtant à la ligne de non-intervention alors défendue par Quincy Adams, elle ne n’a pas été adoptée.
Il commença par attirer leur attention sur tout ce qui les entourait. Voici ce qu’il dit dans son discours : « Cette forme libre de gouvernement, cette assemblée populaire… Cette pratique du libre débat et de la discussion publique, cette joute des esprits… Jusqu’à l’édifice même où nous sommes réunis, ces colonnes bien proportionnées, cette architecture ornée, tout nous rappelle que la Grèce a existé, et que nous sommes, comme le reste de l’humanité, grandement ses débiteurs. »
Ces mots sont aussi vrais aujourd’hui qu’au jour où il les a prononcés. Et nous tous, non seulement les Américains, mais aussi les Européens et nos amis de tout l’Occident, devons réapprendre les leçons que nos ancêtres ont tirées de ce lieu et de son histoire.
L’histoire de la Grèce ne nous offre pas seulement un aperçu de nos institutions sous leurs formes premières. L’histoire de la Grèce nous montre une image de nous-mêmes.
Elle nous montre que nous sommes les héritiers de grands héros, et que nous devrions être fiers, intensément fiers, de nos origines. Nous devrions nous émerveiller de ce que nos ancêtres ont façonné sur cette terre. L’histoire de notre civilisation est la plus grande histoire que l’humanité ait jamais connue.
Cette phrase illustre clairement le caractère occidentaliste du discours civilisationnel de Rubio. Il faut néanmoins noter que la supériorité de l’Occident n’est plus, comme au temps du néoconservatisme du début du siècle, défendue sur la base de valeurs démocratiques et libérales mais au nom de son caractère héroïque – même aristocratique. Il s’agit là d’une interprétation clairement réactionnaire de l’occidentalisme.
Et elle a commencé ici, avec les premiers hommes et les premières femmes de l’Occident. D’eux, nous pouvons retrouver les vertus, le courage et la force d’affronter les dangers de notre temps.
Merci.