Tout au long du mois d’août, le Grand Continent publiera en accès libre Le Vocabulaire de l’extrême droite, fruit du travail collectif d’un ensemble de chercheuses et de chercheurs — sociologues, historiens, politistes, socio-linguistes — venus de toute l’Europe sous la direction de Steven Forti. Pour recevoir chaque lemme dans votre boîte mail et soutenir le travail d’une rédaction indépendante, abonnez-vous
Le 31 mai 2014, un sommet discret organisé par l’oligarque orthodoxe Konstantin Malofeïev réunissait au palais Liechtenstein, à Vienne, plusieurs figures emblématiques de l’extrême droite européenne et des partisans de Vladimir Poutine. Le Front national y était représenté par le géopolitologue Aymeric Chauprade et par Marion Maréchal-Le Pen, nièce de Marine Le Pen, alors députée du Vaucluse et l’une des figures montantes du parti. Étaient également présents Volen Siderov, chef du parti nationaliste bulgare Ataka, Heinz-Christian Strache, président du Parti de la liberté d’Autriche (FPÖ), ainsi que nombre de politiciens et d’aristocrates espagnols, croates, géorgiens et russes. Tous s’accordaient à dire que le déclin de l’Occident était inévitable — et que Poutine était la solution.
Le principal orateur, l’idéologue d’extrême droite russe Alexandre Douguine, y défendit l’idée que le président russe était le sauveur moderne face au libéralisme et au « lobby gay ». Dans cette perspective, la Russie étant appelée à résister aux valeurs occidentales, l’établissement d’un nouvel ordre eurasien fondé sur l’union de l’Europe et de la Russie favoriserait l’accession de nouvelles forces réactionnaires au pouvoir dans de nombreux pays 1. Aymeric Chauprade déclara aussitôt que tous les participants croyaient en une « Europe des nations », appelée à coopérer étroitement avec la Russie de Poutine 2.
Ce récit russe du déclin de l’Occident entretient des liens étroits avec celui de la Nouvelle Droite française : Douguine s’est nourri d’Alain de Benoist, l’un de ses maîtres à penser 3. Dans leur Manifeste pour une renaissance européenne, Alain de Benoist et Charles Champetier défendent l’idée selon laquelle le multiculturalisme aurait entraîné la destruction de l’identité culturelle de l’Occident, rendant nécessaire un retour de l’Europe à des valeurs considérées comme authentiques et traditionnelles 4. De Benoist a par ailleurs étudié la « révolution conservatrice » afin de promouvoir l’hégémonie culturelle de la Nouvelle Droite 5.
La décadence dure longtemps
Le concept de « révolution conservatrice » renvoie au courant intellectuel allemand de l’entre-deux-guerres qui s’opposait au parlementarisme et à la République de Weimar en mobilisant d’anciens concepts : la tradition contre la rationalité, la retenue contre la liberté, l’âme contre l’esprit 6. Parmi ses représentants les plus emblématiques figurait Oswald Spengler, auteur du Déclin de l’Occident (Der Untergang des Abendlandes) 7. Sa théorie de l’évolution culturelle postule que les cultures atteignent leur apogée en se transformant en civilisations, avant que leur créativité ne s’épuise et que leur déclin ne devienne inévitable, comme l’illustrerait le cas de l’Empire romain.
La pensée de Spengler a été retraduite à partir des années 1950 par Julius Evola, influençant une nouvelle génération de néofascistes en Italie, mais aussi les cercles de la Nouvelle Droite, dont Alain de Benoist 8. Elle a connu un regain d’intérêt dans les années 1990, à une époque où la Nouvelle Droite s’était déjà implantée en Italie, en Espagne, en Belgique et en Allemagne, chacune de ces déclinaisons nationales cultivant alors ses propres références et ses propres accents. Cette pluralité interne ne s’est estompée qu’au milieu des années 2010, lorsque les courants identitaires européens ont convergé vers un imaginaire commun, nourri notamment d’une représentation romantisée de la Grèce classique, érigée en symbole des valeurs traditionnelles, de la suprématie blanche et de la « véritable » histoire eurocentrique — par contraste avec un Occident multiculturel et décadent. L’approche spenglérienne est aujourd’hui représentée notamment par l’historien belge germanophone David Engels qui, dans un ouvrage influent d’abord paru en français (Le Déclin, 2013), compare la crise de l’Union européenne à la chute de la République romaine 9. L’analogie avec Rome comme modèle prédictif a connu un succès considérable outre-Atlantique : dans un livre important, l’historien Peter Heather et l’économiste politique John Rapley soulignent que le ralentissement économique et la polarisation politique pourraient conduire à une marginalisation progressive de l’Occident 10. L’image d’un « Occident en déclin » nourrit des angoisses croissantes à partir d’une série de tendances observables : vieillissement démographique, limites du libéralisme de marché, stagnation économique, érosion de la cohésion culturelle 11.
Le déclin comme arme
Reste à savoir de quel « déclin de l’Occident » on parle. Le Premier ministre hongrois Viktor Orbán affirme que l’« islamisation » menace la civilisation chrétienne occidentale et que les pays d’Europe occidentale seraient entrés dans une ère post-nationale et post-chrétienne 12. L’AfD allemande, dont les bastions électoraux se trouvent à l’est du pays, partage cette analyse : le député régional de Saxe-Anhalt Hans-Thomas Tillschneider — par ailleurs spécialiste d’études islamiques — a ainsi défendu l’intervention de la Russie en Ukraine en affirmant que « l’Occident est en déclin à tous les niveaux » 13.
Lors de la Conférence de Munich sur la sécurité, en février 2025, le vice-président américain J. D. Vance reprenait à son tour le thème du déclin de l’Europe, dénonçant des élites jugées trop libérales et un prétendu recul de la liberté d’expression 14. Les discours russe et américain sur le déclin présentent de nombreux points communs. Le projet russe d’un nouvel ordre eurasien propagé par Douguine et Poutine vise d’ailleurs également l’Europe : Douguine préconise une « révolution conservatrice », affirmant la nécessité d’une nouvelle idéologie qui contrebalancerait la mondialisation par l’affirmation des spécificités nationales et la subordination des libertés individuelles à la nation 15. L’élite politique de la droite américaine s’est laissée séduire par cette notion, qui a marqué le répertoire de valeurs de l’administration Trump 16. La mission civilisationnelle eurasienne formulée par Douguine a influencé le stratège Steve Bannon et sa plateforme Breitbart News, contribuant à l’émergence d’une doctrine nationaliste parallèle — « America First » — qui, au cours du deuxième mandat de Donald Trump, a évolué, selon certains observateurs, vers une vision plus ouvertement impérialiste 17.
L’extrême droite contemporaine n’en est pas moins de plus en plus divisée sur la manière de « sauver » l’Occident. Malgré leurs valeurs communes, Bannon et Douguine défendent des orientations différentes : Bannon et certains courants de l’extrême droite américaine se caractérisent par une idéologie suprématiste blanche et une politique de tolérance zéro envers l’immigration musulmane ; Douguine prône quant à lui le spiritualisme, le traditionalisme et le nationalisme, mais estime que la Russie est destinée à fédérer tous les peuples slaves et turcs dans un grand empire capable de résister aux valeurs occidentales « corrompues » 18. Récemment, les ambitions impérialistes de Trump sur le Groenland ont retourné une partie des partis d’extrême droite occidentaux et de leurs électeurs contre l’Amérique, en dépit des valeurs qu’ils partagent parfois 19.
Logique d’une prophétie auto-réalisatrice
On observera cependant que, malgré son renouveau contemporain, le discours du déclin est peu mobilisé dans les processus décisionnels formels. Une analyse linguistique de grands corpus de débats parlementaires européens montre que, s’il apparaît dans un certain nombre de débats nationaux, il ne constitue pas un phénomène généralisé 20. La notion de déclin n’opère donc pas comme un argument central de la décision politique, mais elle pourrait en constituer un arrière-plan : fondement idéologique des partis d’extrême droite, elle s’inscrit dans leur critique plus large de la modernité et fournit sa toile de fond historique à l’affirmation selon laquelle la démocratie libérale serait par essence décadente. C’est précisément ce qui fait son attrait : elle ne sert pas d’argument concret, directement réfutable dans des décisions spécifiques, mais de socle.
La thèse du déclin de l’Occident n’est bien sûr pas restée sans réponse, tant dans les milieux universitaires que dans le débat public. Celle de Spengler, comme nombre d’interprétations historiographiques, reposait sur une quête de prédictibilité et sur la conviction que l’histoire peut offrir une forme de déterminisme. Si son influence académique et littéraire a été considérable — de l’écrivain F. Scott Fitzgerald au politologue Samuel Huntington, en particulier aux États-Unis —, son œuvre a aussi suscité de nombreuses critiques 21 : le philosophe Theodor W. Adorno, par exemple, en dénonçait déjà le relativisme 22.
La critique savante ne suffit pourtant pas à priver le récit de sa puissance politique. Comme d’autres usages abusifs de l’histoire — la manipulation des bilans des guerres ou la rationalisation des passés collaborationnistes —, le discours du déclin met le passé au service d’une cause : l’analogie avec la chute de Rome y devient prophétie, et un âge d’or largement réinventé y sert d’étalon pour juger le présent. Le concept reste efficace aujourd’hui précisément en raison de son caractère fataliste et réducteur, et parce qu’il s’appuie sur un récit implicite du type « c’était mieux avant ». Ces récits nostalgiques comptent parmi les instruments politiques les plus puissants, en particulier dans le répertoire des dirigeants populistes — le référendum sur le Brexit en est un exemple révélateur 23.
Le récit du déclin continental trouve d’ailleurs un écho auprès des nationalistes de toute l’Europe : son attrait paneuropéen se reflète dans des rassemblements tels que celui de Vienne et dans la longue série qui a suivi 24.
Pour rejeter le discours autoréalisateur du déclin de la civilisation occidentale — qui entraîne avec lui la démocratie libérale —, la critique savante ne suffira pas. Il faut un contre-récit, fondé sur une conviction, étayée par l’histoire elle-même : rien n’est écrit d’avance dans le développement des sociétés. Les problèmes contemporains, dont la portée ne peut être sous-estimée, sont des défis qui appellent de grandes innovations institutionnelles et des réformes appropriées, et non les symptômes d’une agonie inévitable. Le déclin n’a rien d’inéluctable.
Sources
- Voir Mark Bassin, Sergey Glebov et Marlene Laruelle (dir.), Between Europe and Asia : The Origins, Theories, and Legacies of Russian Eurasianism, Pittsburgh, University of Pittsburgh Press, 2015.
- Bernhard Odehnal, « Gipfeltreffen mit Putins fünfter Kolonne », Tages-Anzeiger, 3 juin 2014.
- Jean-Yves Camus, « A Long-Lasting Friendship : Alexander Dugin and the French Radical Right », in Marlene Laruelle (dir.), Eurasianism and the European Far Right : Reshaping the Europe-Russia Relationship, Lanham, Lexington Books, 2015, pp. 79-96 ; voir aussi Anton Shekhovtsov, « Alexander Dugin and the West European New Right, 1989-1994 », ibid., pp. 35-53.
- Alain de Benoist et Charles Champetier, « Manifeste pour une renaissance européenne », Éléments, n°94, 1999 ; édition anglaise : Manifesto for a European Renaissance, Londres, Arktos, 2012.
- Alain de Benoist, Quatre figures de la Révolution conservatrice allemande : Werner Sombart, Arthur Moeller van den Bruck, Ernst Niekisch, Oswald Spengler, Paris, Les Amis d’Alain de Benoist, 2014.
- Roger Woods, The Conservative Revolution of the Weimar Republic, Basingstoke, Palgrave Macmillan, 1996 ; Klaus Epstein, The Genesis of German Conservatism, Princeton, Princeton University Press, 1966 (rééd. 2015).
- Oswald Spengler, Der Untergang des Abendlandes. Umrisse einer Morphologie der Weltgeschichte, 2 vol., Vienne puis Munich, Braumüller puis C. H. Beck, 1918-1922.
- Julius Evola, Gli uomini e le rovine, Rome, Edizioni dell’Ascia, 1953. Voir aussi H. Thomas Hakl, « Julius Evola and Tradition », in Mark Sedgwick (dir.), Key Thinkers of the Radical Right : Behind the New Threat to Liberal Democracy, New York, Oxford University Press, 2019, pp. 54-69.
- David Engels, Le Déclin. La crise de l’Union européenne et la chute de la République romaine. Analogies historiques, Paris, Éditions du Toucan, 2013 ; édition allemande : Auf dem Weg ins Imperium, Berlin, Europa Verlag, 2014.
- Peter Heather et John Rapley, Why Empires Fall : Rome, America and the Future of the West, Londres, Allen Lane, 2023 (éd. américaine : New Haven, Yale University Press, 2023).
- Owen Jones, « Politicians are right about the ‘decline of the west’ — but so wrong about the causes », The Guardian, 5 avril 2023.
- « Orbán Viktor interjúja a Der Stern német hetilapnak », site du Premier ministre hongrois, 4 février 2021.
- Paula Völkner, « AfD-Politiker sagt in russischer Zeitung den Niedergang des Westens voraus — und lobt Putin », Frankfurter Rundschau, 5 mai 2024.
- Discours de J. D. Vance à la Conférence de Munich sur la sécurité, 14 février 2025 (Munich Security Conference, MSC Speeches 2025). Voir la traduction commentée ici.
- Aleksandr Douguine, Tchetviortaïa polititcheskaïa teoria [La Quatrième Théorie politique], Saint-Pétersbourg, Amfora, 2009 ; traduction anglaise : The Fourth Political Theory, Londres, Arktos, 2012.
- Matthew McManus, « The Conservative Revolution Redux : American Politics and German Philosophy », Illiberalism Studies Program, 1er mai 2025.
- Owen Matthews, « Alexander Dugin and Steve Bannon’s Ideological Ties to Vladimir Putin’s Russia », Newsweek, 5 mai 2017 ; Nicola Guerra, « From neo-Eurasianism to Trumpism : Aleksandr Dugin and the making of conservative internationalism », Studies in East European Thought, vol. 78, 2026, pp. 305-333.
- Nicola Guerra, « The Russian-Ukrainian war has shattered the European far right. The opposing influences of Steve Bannon and Aleksandr Dugin », European Politics and Society, vol. 24, 2023, pp. 421-439.
- Jon Henley, « ‘Enemy of Europe’ ? How Trump’s push for Greenland spooked far-right allies », The Guardian, 27 janvier 2026.
- Taja Kuzman Pungeršek et al., ParlaMint-en.ana 5.0 : Linguistically Annotated Multilingual Comparable Corpora of Parliamentary Debates in English [jeu de données], CLARIN.SI, 2025.
- Kylee Baasch, « The Strange Fate of Oswald Spengler », Compact, 22 août 2025.
- Theodor W. Adorno, « Spengler nach dem Untergang » (1950), repris dans Prismen. Kulturkritik und Gesellschaft, Francfort, Suhrkamp, 1955 (trad. fr. : Prismes, Paris, Payot, 1986). Jens Paulsen, « Decline of the West and Dialectic of Enlightenment : Theodor W. Adorno’s Critique of Oswald Spengler’s Relativism », The Philosophical Journal of Conflict and Violence, vol. VII, n°1, 2023.
- Sophie Gaston et Sacha Hilhorst, At Home in One’s Past : Nostalgia as a Cultural and Political Force in Britain, France and Germany, Londres, Demos, 2018.
- À Coblence, en janvier 2017, Marine Le Pen, Geert Wilders et Frauke Petry célébraient ensemble le « réveil des peuples » européens. À Milan, en mai 2019, Matteo Salvini réunissait une dizaine de partis nationalistes à la veille des élections européennes. Depuis 2022, la déclinaison hongroise de la CPAC offrait chaque année à Budapest une tribune commune aux droites radicales européennes et américaines. En février 2025 enfin, le sommet « Make Europe Great Again » des Patriotes pour l’Europe, à Madrid, promettait la « reconquête » d’un continent présenté comme en perdition.