Le trumpisme est-il une véritable idéologie ? Ses théoriciens sont-ils des intellectuels ? Faut-il les lire et les prendre au sérieux pour comprendre leur plan ? La chercheuse Laura Field a évolué au plus près des sphères conservatrices américaines. Sa grande enquête Furious Mind est au cœur des questionnements est Nous l’avons invitée à présenter son travail et à venir débattre de son approche à l’École normale supérieure, dans un cabinet de lecture avec Arnaud Miranda et Marlène Laruelle.

Une transformation

Mon livre cherche à cartographier une transformation. En explorant les racines du trumpisme et en retraçant la formation de l’aile intellectuelle du mouvement MAGA au cours du premier mandat de Trump (2016-2020), j’ai voulu montrer par quoi s’était opérée cette consolidation du pouvoir au sein du Parti républicain jusqu’à la victoire électorale de 2024 ; et comment ce parti s’était allié à un groupe d’intellectuels pour prendre le contrôle des institutions et exercer une influence sur le personnel, les politiques et la culture.

Furious Minds est donc l’histoire de ce passage de l’ancien establishment républicain, le « Old GOP », en une « Nouvelle Droite » MAGA.

Cette élite regroupait des personnes ayant exercé une influence significative au sein du mouvement intellectuel conservateur aux États-Unis. C’est un écosystème bien établi : il est associé à des personnalités telles que Bill Buckley et Frank Meyer, à des publications comme la National Review, ainsi qu’à des institutions comme l’American Enterprise Institute et la Heritage Foundation. Il est également lié à la droite religieuse et à la « Moral Majority ». Toute cette infrastructure de réseaux de personnes et de groupes s’est construite au cours de la seconde moitié du XXe siècle, en réponse à ce que ces individus percevaient comme la domination des libéraux, en particulier des progressistes, dans la vie quotidienne et dans les institutions américaines.

Mon enquête se concentre sur des personnalités qui se trouvaient auparavant en marge ou en périphérie de cet écosystème dominant. Certes, il y avait toujours eu des factions au sein de ces mouvements, ainsi que des conflits entre ce que je qualifierais de franges radicales et le courant dominant.  Aujourd’hui, la droite populiste et illibérale a pris le contrôle du Parti républicain et y exerce une domination totale. J’ai ainsi documenté et répertorié la création de nombreuses nouvelles institutions : de nouvelles revues, des sites web, des podcasts et des organismes de financement, tous organisés autour de cette effervescence d’idées. Beaucoup des membres de la nouvelle administration Trump proviennent de fait de listes de noms proposés par cette « Nouvelle Droite MAGA ». Ils ont eu un impact considérable sur la culture politique aux États-Unis, notamment par le biais de podcasts issus de la « manosphère » et de la littérature consommée à Washington, mais aussi par le ton donné dans l’enseignement supérieur et le paysage culturel au sens large.  

Le mouvement MAGA est, bien sûr, très vaste. Il englobe les complotistes QAnon, la droite religieuse, l’électorat et la classe ouvrière. Mon livre ne se concentre que sur cette élite qui a marqué et transformé durablement le paysage intellectuel du conservatisme aux États-Unis.

Genèse d’un projet

Cette focalisation peut paraître surprenante à plusieurs égards.

D’abord, elle traite de la politique américaine alors que je suis originaire de l’Ouest canadien, où j’ai grandi. Si je suis aujourd’hui citoyenne des États-Unis, ce n’est toutefois pas mon environnement le plus familier. Du reste, c’est un ouvrage sur l’actualité, alors que mon expertise universitaire porte sur les œuvres de Rousseau et de Nietzsche. D’autre part, je suis titulaire d’un doctorat en philosophie politique et en droit public, pas militante politique. Enfin, c’est un livre sur le conservatisme, et je n’ai jamais été très conservatrice.

Alors pourquoi l’ai-je écrit ?

Lorsque j’étais étudiante à l’université de l’Alberta, mon rêve était de rejoindre Médecins Sans Frontières. J’ai suivi tous les cours préalables puis, en troisième année, j’ai dû m’inscrire à un cours de philosophie politique dans le cadre de mon diplôme. Pour l’idéaliste que j’étais, la philosophie politique était encore une façon de sauver le monde. Les deux professeurs exceptionnels qui dispensaient ce cours m’ont ouvert de nouveaux horizons et ont changé ma vie. J’avais l’impression qu’on m’avait remis les clefs du château de l’histoire intellectuelle et occidentale. Le cours couvrait tout — « from Plato to NATO », de Platon à l’OTAN. On nous y enseignait Locke, Rousseau et Hobbes. Je me souviens notamment d’un cours sur La République de Platon, dans lequel il affirme que les démocraties sont corrompues et décadentes parce qu’il y a trop de médecins et d’avocats. Selon lui, dans une démocratie, les gens sont guidés par leurs passions les plus basses. En l’espace d’une semaine ou deux, j’avais abandonné mes leçons de chimie organique. Dans le livre, je plaisante en disant que Platon m’a fait avaler la fameuse red pill dont parlent les néoréactionnaires…

Au cours de cette expérience intellectuelle intense, ces professeurs nous proposaient explicitement une critique de la démocratie libérale : que signifie vivre dans une démocratie libérale ? Quelles sont les choses que l’on tient pour acquises ? Quels aspects de soi-même et de ses convictions n’a-t-on jamais explorés en profondeur ni remis en question ? Telles sont les questions qui ont marqué le début de mon parcours. J’ai persévéré, j’ai obtenu mon diplôme, puis j’ai fait un master et j’ai ensuite intégré l’université du Texas pour y poursuivre un doctorat en théorie politique.

Au Texas, j’ai étudié aux côtés et sous la supervision d’anciens élèves de Leo Strauss jusqu’à obtenir mon diplôme en 2011. Mais plus le temps passait et plus j’étais prise de désillusion à l’égard de l’univers straussien dont je venais et du milieu intellectuel auquel j’étais habituée. J’ai également perdu toute illusion sur le conservatisme américain.

En 2016, j’ai été abasourdie par l’élection de Trump. J’ai été encore plus surprise en 2017 de découvrir que certains au sein de mon cercle universitaire conservateur, dont Michael Anton, l’auteur de l’essai The Flight 93 Election 1, et proche du straussisme, avaient légitimé Trump et fourni un argumentaire intellectuel en faveur du trumpisme. C’est à ce moment-là que j’ai commencé à m’intéresser de très près à cette mouvance et à écrire à ce sujet.

En 2018, Patrick Deneen s’est fait connaître avec son ouvrage Why Liberalism Failed 2. En parallèle, les milieux catholiques et ceux du Claremont Institute ont continué à se développer et sont devenus un pôle névralgique clef du trumpisme.

Après l’assaut contre le Capitole le 6 janvier 2021, j’étais persuadée que ces personnalités tomberaient dans l’oubli. 

En réalité, elles ont joué un rôle de premier plan durant cette période. C’est John Eastman, un ancien chercheur au Claremont Institute, qui a par exemple rédigé les fameux « mémos du coup d’État » — également connus sous le nom de Eastman Memos — qui établissaient le fondement juridique de l’argument selon lequel le vice-président Pence n’était pas tenu de certifier les résultats de l’élection le 6 janvier.

En 2022, je doutais encore que le sujet soit d’actualité, mais j’ai présenté ce projet à un éditeur, signé le contrat et écrit le livre entre 2023 et 2024. 

Là encore, je pensais écrire sur un groupe marginal qui serait vite devenu une curiosité historique. Puis deux surprises coup sur coup ont confirmé que ce ne serait pas le cas : J. D. Vance a été nommé vice-président et les Républicains ont remporté la présidentielle.

Une définition

Laura K. Field, «  Furious Minds  : The Making of the MAGA New Right  », Princeton, Princeton University Press

Voici comment je définirais la « Nouvelle Droite » MAGA : un réseau de penseurs qui a fourni un cadre intellectuel au trumpisme. 

Ils rejettent le libéralisme universaliste fondé sur les droits ainsi que l’internationalisme et prônent un nativisme socialement conservateur sur le plan intérieur, ainsi qu’un réalisme transactionnel à l’étranger. Ils ne sont pas nihilistes. Beaucoup présentent ces intellectuels comme des destructeurs. S’il est vrai que cette tendance existe bel et bien au sein du mouvement, chacune des factions dont je parle a un principe de fonctionnement lié à une certaine conception de la normativité et de la notion de Bien en politique.

L’establishment traditionnel et le conservatisme à la Bill Buckley, parfois qualifié de « fusionnisme » et associé au néoconservatisme, prônaient une économie libérale, un conservatisme social et un anticommunisme à l’étranger, ou encore un internationalisme libéral. C’est ce qu’on appelle le « triptyque reaganien ». 

La Nouvelle Droite n’a rien à voir. Dans son essai de 2016, Michael Anton définissait le trumpisme comme un mélange de nationalisme économique, de sécurisation des frontières et de politique étrangère axée sur l’« America First ». Le conservatisme social fait clairement toujours partie de ce programme. On observe toutefois un glissement manifeste de l’économie de marché vers une politique étrangère nettement plus isolationniste, ainsi qu’une forme de nativisme symbolisée par une position anti-immigration et la fermeture des frontières.

Ces deux courants de pensée sont présents au sein du conservatisme américain depuis un siècle. La sensibilité de la « vieille droite » entretient une sorte de relation de va-et-vient avec les figures modérées de l’establishment, en concurrence avec des personnalités telles que les anciens partisans de la droite « America First », comme Barry Goldwater et Pat Buchanan dans les années 1990.

À la fin de la guerre froide, toutes les divisions et factions de la droite ont refait surface, prenant une ampleur bien plus dynamique. Trump est un triomphe retentissant pour l’ancienne frange marginale et la tendance populiste du paléoconservatisme. Lorsque Michael Anton a assisté à l’ascension de Trump, il s’est rendu compte que ce dernier n’était pas seulement un instrument utile à ses yeux mais qu’il incarnait également ces courants populistes et illibéraux du nativisme et du paléoconservatisme — l’école de pensée de Pat Buchanan, dans laquelle Anton baignait depuis les années 1990. Certaines des personnalités mentionnées dans les premiers écrits d’Anton sont des figures de proue de l’ancien monde paléoconservateur. 

Trump a su mettre des mots sur la colère des Américains, qui remonte à la fin de la guerre froide. Après le 11 septembre et la crise de 2008, il a été le premier homme politique de premier plan à admettre ouvertement que des erreurs avaient été commises par les élites, donnant ainsi une voix au profond mécontentement de la population. Il a su canaliser tous ces griefs qui se sont accumulés à droite — de l’élection d’Obama en passant par la pandémie et l’évolution démographique des États-Unis.

Une typologie

Dans Furious Minds, je présente trois grands groupes que j’aborde dans l’ordre chronologique. 

Les « Claremonters »

Le premier est celui des Claremonters — qui se surnomment d’ailleurs eux-mêmes les « Claremonsters ». Michael Anton en est la figure de proue. Basé au sein d’un groupe de réflexion californien appelé le Claremont Institute, il s’inscrit dans la lignée de l’originalisme américain et du respect des Pères fondateurs. Fondé en 1979 par le philosophe et spécialiste d’Abraham Lincoln, Harry Jaffa — un véritable égalitariste — il s’inspire d’une interprétation moralisatrice de l’histoire américaine, considérant le président Lincoln comme un héros moral capable de nous enseigner les principes fondateurs et leur fonctionnement au sein du système constitutionnel.

La mission du Claremont Institute consiste à rétablir les principes fondateurs des États-Unis. Cependant, cet institut a une interprétation rigide de ces principes. Ses partisans estiment que la Constitution américaine est parfaite. Toute modification du régime politique américain, comme le New Deal, la loi sur les droits civiques ou les changements en matière d’immigration survenus ces cinquante dernières années, est considérée comme une catastrophe absolue et un écart par rapport à l’ordre constitutionnel d’origine. Cela justifie à leurs yeux une action contre-révolutionnaire et une politique réactionnaire, dans le cadre d’une loyauté envers la Constitution américaine d’origine. C’est ainsi qu’ils justifient l’accession de Donald Trump à la présidence, qu’ils considèrent comme le vecteur grâce auquel ils pourront rétablir l’ordre et refonder le peuple américain. Ils portent un discours radical et contre-révolutionnaire. Ils évoquent l’urgence de la situation aux États-Unis en recourant à une rhétorique extrême et apocalyptique pour justifier leur radicalisme.

Les post-libéraux

Le deuxième groupe est celui des post-libéraux, qui se distinguent nettement des Claremonters. 

Il s’agit de catholiques conservateurs et d’intégristes. J’utilise le terme « post-libéral » pour décrire cette philosophie telle qu’elle est pratiquée aux États-Unis, car elle diffère de celle qui est pratiquée en Angleterre, où l’on trouve diverses formes de post-libéralisme. Les personnalités les plus en vue de ce courant de pensée sont Adrian Vermeule, de l’université Harvard, et Patrick Deneen, de l’université Notre-Dame, qui mènent une critique très vive du libéralisme. Au lieu de tenter de restaurer les principes fondateurs des États-Unis, ils s’efforcent de réorganiser la vie politique moderne selon les objectifs sociaux catholiques et le salut spirituel. Contrairement à une idée reçue, ils ne sont pas opposés à l’État administratif mais ils estiment que le constitutionnalisme et la démocratie libéraux sont fondés sur l’individualisme, qui serait par principe néfaste. Ils affirment que le libéralisme est voué à l’autodestruction en raison de sa nature même. Selon eux, l’individualisme libéral détruit les liens sociaux, ruine le tissu social et sape la vie familiale. L’objectif général des post-libéraux est donc de mobiliser le pouvoir de l’État pour le réorienter vers des fins sociales conservatrices et traditionalistes. Ils sont également sincèrement attachés à une politique économique de gauche aux États-Unis et formulent une critique assez sévère de l’économie néolibérale.

Les nationaux-conservateurs

Le troisième groupe est celui des nationaux-conservateurs, qui jouent davantage le rôle d’organisme coordinateur de l’ensemble du mouvement. Leur tête de gondole est le philosophe Yoram Hazony. Dans son ouvrage The Virtue of Nationalism 3, publié en 2018, Yoram Hazony expose sa conception de l’État-nation comme un peuple partageant une histoire, une religion et une langue communes. Idéalement, il y aurait une diversité entre les États-nations sur la scène internationale, mais peu de pluralisme en leur sein.

Ils organisent des conférences à travers le monde chaque année ou presque — les fameuses NatCon —, notamment aux États-Unis, sur la base d’une notion de nationalisme suffisamment vague pour attirer de nombreuses personnes.

La « hard right »

Le quatrième groupe est celui de l’extrême droite, ou « hard right », et rassemble des personnages étranges qui appartiennent idéologiquement aux trois autres catégories. Je les ai toutefois classés dans une catégorie distincte, car ceux-là sont ouvertement fascistes, adeptes d’une rhétorique violente et extrêmement misogynes et racistes. 

J’y inclus le blogueur Curtis Yarvin, l’écrivain Bronze Age Pervert (Costin Alamariu) ou encore l’influenceur Raw Egg Nationalist. Ce sont des personnages très étranges, dont beaucoup sont docteurs en philosophie politique et appartiennent souvent au courant straussien.

Un combat politique

Dans cet ouvrage, j’ai cherché à exposer les idées des personnalités les plus marquantes et à présenter les moments clefs de l’évolution de ce mouvement mais je souhaitais également montrer à quel point certaines de leurs idées peuvent être séduisantes. L’un des thèmes connexes de cet ouvrage à cet égard est celui de la culture libérale et de l’enseignement supérieur : ces intellectuels y exploitent de manière systématique tout ce qu’ils interprètent comme les failles du libéralisme. En substance, celui-ci affirme aux gens qu’il ne leur dictera pas comment mener leur vie. Cette affirmation peut susciter un sentiment de confusion et d’incertitude, surtout à une époque comme la nôtre, où la religion perd de son importance dans nos cultures et où nous nous détachons de nos traditions nationales. 

Le postulat de base de ces conservateurs est que les gens sont en quête d’une figure d’autorité — et ces furious minds sont ravies de combler ce vide. On le constate dans l’usage d’une rhétorique fondée sur la séduction, qui plaît tout particulièrement aux jeunes hommes. Ils s’inspirent des œuvres de penseurs tels que Nietzsche, Rousseau ou Platon et utilisent le langage du romantisme et de la tragédie dans leurs arguments. 

Dans ce livre, j’ai tenté de rendre compte de l’attrait de ces idées pour montrer qu’il est essentiel de comprendre pourquoi ce discours prend. La Nouvelle Droite exploite de réelles failles dans notre vie politique et c’est un problème sérieux.

Enfin, ce livre a évidemment un parti pris. Ce n’est pas seulement un exposé, c’est aussi un signal d’alarme. Une grande partie de ce qui se passe au sein de la Nouvelle Droite est bien plus radical et extrême que ce à quoi les Américains s’attendaient — ou même ce à quoi ils s’étaient engagés en votant pour Trump. Ce travail est une tentative pour essayer de comprendre les raisons d’un tel écart.

Discussion

Marlène LaruelleCe n’est pas parce que Laura Field a commencé par mentionner son parcours académique qu’il faudrait penser que son livre s’adresse exclusivement à un public d’universitaires et de spécialistes. Son parcours personnel et son évolution dans ce milieu sont en soi parlants. Et l’ouvrage dresse un portrait de ce groupe avec une touche d’humour et un ton toujours captivant.

L’un des aspects qui m’a particulièrement frappée dans cette enquête — même si cela n’est mentionné qu’en passant dans le livre — c’est la forte dimension de genre. Laura Field explique ainsi comment, en tant que femme, elle perçoit la masculinité malheureuse comme une force motrice. Cela semble d’ailleurs avoir joué un rôle important dans son expérience personnelle avec ce groupe.

Ce livre est également intéressant dans la manière dont il aborde la question de la catégorisation des droites. Les deux parties les plus marquantes à cet égard sont selon moi celles consacrées au Claremont Institute et celle sur le post-libéralisme.

Sous ce second mandat, les choses évoluent très rapidement — y compris pour les partisans de Trump. Le mouvement MAGA est bien plus complexe que le « trumpisme » et la base de ce mouvement n’est pas satisfaite de la tournure que ce « trumpisme » a prise lors de ce second mandat. Certaines de ces personnalités intellectuelles sont également mal à l’aise face à certaines politiques de l’administration Trump, mais elles estiment qu’un moment décisif est à portée de main et qu’il ne faut pas laisser passer la fenêtre d’opportunité pour changer les États-Unis de l’intérieur. 

Ils y voient la dernière chance de mettre en œuvre des changements transformateurs, malgré la personnalité de Trump. Ils espèrent que les choses continueront d’évoluer dans la direction qu’ils souhaitent, et que Marco Rubio, ou — mieux encore aux yeux de la Nouvelle Droite — J. D. Vance, deviendra président pour ancrer ces changements à long terme. 

Si l’on fait l’exercice de pensée de savoir quels changements idéologiques et politiques perdureront au-delà de l’ère Trump, je pense qu’on peut considérer que ces valeurs illibérales survivront au mouvement politique trumpiste lui-même.

En tant qu’Européenne observant les États-Unis, la lecture de ce livre m’évoque à la fois un sentiment de familiarité et d’étrangeté. La dimension raciale, bien sûr, n’appartient pas vraiment à notre tradition. Mais un autre élément frappant est la relation entre religion et politique. Si je pense que l’on assiste à un retour des idées religieuses et de la spiritualité dans un contexte européen très sécularisé — et non pas des pratiques religieuses — la place de la religion dans la culture politique américaine est très intéressante : la majorité de la droite chrétienne est protestante, mais son aile intellectuelle est catholique. Cette place croissante de la religion est parfois difficile à concevoir vu d’Europe. 

Le rapport à la violence est également différent, dans la mesure où celle-ci peut être acceptée et faire l’objet de débats dans la sphère politique américaine.

Le nationalisme américain a également été interprété de manière très différente dans le contexte européen. 

Cette situation a constitué une leçon importante pour tous les dirigeants illibéraux d’Europe qui se réjouissaient de l’élection de Trump — espérant ainsi profiter d’un élan favorable — mais qui se sont soudainement retrouvés dans la situation délicate de devoir défendre l’Europe contre ce qui ressemblait à l’impérialisme trumpien — du Groenland à la guerre en Iran en passant par l’enlèvement de Maduro au Venezuela. Les illibéraux européens n’ont aucun problème avec le « America First » lorsqu’il s’agit de protectionnisme, d’isolationnisme ou de politique occidentale. Ils approuvent également l’insistance sur la souveraineté de l’État-nation, car c’est ce qu’ils souhaitent. Mais lorsque cet « America First » a pris une tournure impérialiste contre l’Europe, ces personnalités ont dû reconsidérer leur position. Cela s’est manifesté clairement en Italie, par exemple, où Giorgia Meloni a dû trouver le moyen de défendre les États-nations européens tout en maintenant des relations avec Trump. Cet impérialisme est donc un moment important puisqu’il a rendu manifeste des tensions entre les projets illibéraux aux États-Unis et en Europe.

Nous avons beaucoup à apprendre de l’expérience américaine que décrit Laura Field dans ce livre car les États-Unis ont une longueur d’avance sur nous dans de nombreux domaines, mais nous progressons dans la même direction, même si c’est avec toutes nos nuances européennes.

La généralisation d’éléments de la culture politique autrefois marginaux dans le contexte européen est devenue presque normale et acceptée : les théories du complot, la terminologie exclusionniste et l’idée de forces mondiales occultes, comme la théorie du Grand Remplacement. Les travaux de Laura Field sur les dix dernières années sont donc riches d’enseignements sur ce qui se passe déjà en Europe.

Si le fait d’être titulaire d’un doctorat ne fait pas nécessairement de vous un grand penseur, ces personnalités ont joué de cette légitimité : elles sont capables de commenter Platon, Rousseau et Nietzsche avec l’apparence du sérieux, d’élaborer des discours cohérents, susceptibles d’être relayés sur les réseaux sociaux et dans de très courts articles de blog. En tant qu’universitaires, on peut voir toutes les faiblesses de ce montage. Mais si les arguments sont présentés dans un emballage idéologique marketing adéquat, ils trouveront un terrain fertile pour essaimer — et c’est ce que montre très bien Laura Field.

La résurgence du conservatisme vise à s’enraciner, à maintenir la stabilité et à promouvoir un récit national ainsi qu’une mise en scène. 

En ce sens, ces intellectuels disposent d’un discours solide, contrairement à la version libérale-démocrate, qui peine à trouver le langage adéquat. C’est évident aux États-Unis, mais nous avons également nos propres versions nationales en Europe où l’on assiste à une forme de retour de la théologie politique qui considère le politique comme beaucoup plus qu’une simple question d’institutions et de procédures juridiques fastidieuses. C’est quelque chose de plus profond, de plus spirituel, doté d’une dimension philosophique. La théologie offre une interprétation simple et une profondeur permettant de comprendre la politique.

Tout cela a déjà fait ses preuves aux États-Unis et gagne désormais l’Europe. Il ne s’agit pas seulement d’une américanisation de notre vie politique — même si c’est le cas dans une certaine mesure. Nos propres forces politiques et notre culture politique y contribuent également. 

Nous avançons donc des deux côtés de l’Atlantique dans la même direction — mais à des rythmes différents, avec bien sûr des différences culturelles nationales. Celles-ci n’empêcheront pas pour autant les frictions géopolitiques.

Adhérer au conservatisme, aux politiques restrictives et au retour aux valeurs traditionnelles ne signifie pas pour autant que les dirigeants européens illibéraux considèrent nécessairement que tout ce que fait Trump est une réussite. 

Une erreur qu’ont commise et que continuent de commettre ces groupes illibéraux est de penser que la convergence idéologique créera un réseau de pays fonctionnant tous de la même manière. En réalité, nous constatons que, même s’ils partagent le même discours antilibéral, des tensions géostratégiques peuvent les amener à entrer en conflit. 

Des ouvrages comme Furious Minds nous permettent de réfléchir à tout cela. C’est pourquoi il est important de les partager avec le public européen, afin que nous puissions tirer les leçons du meilleur et du pire de la culture américaine.

Laura FieldLa conception de l’illibéralisme dans les travaux de Marlène Laruelle correspond parfaitement à ce que j’ai écrit dans mon livre. Elle le définit comme une réponse dynamique à l’expérience mondiale du libéralisme. On peut en énumérer les caractéristiques : l’accent mis sur le majoritarisme et le pouvoir exécutif au détriment des droits individuels ; le réalisme transactionnel ; un modèle de pouvoir souverainiste ; la tendance à l’homogénéisation ; la réaffirmation des anciennes hiérarchies. 

Il s’agit d’un phénomène international observer les illibéralismes aujourd’hui est fondamental. 

Je viens de passer quelque temps en Angleterre, où la vie religieuse est organisée de manière tout à fait différente autour de l’Église anglicane. Si le monde chrétien américain a toujours été très divisé et chaotique, en Angleterre, tout cela est plus contenu puisque la diversité des courants s’exprime par définition au sein d’une seule et même Église. Or il existe un mouvement charismatique au sein de l’Église anglicane et certaines des personnalités dont je parle dans mon livre sont très actives en Angleterre.

Arnaud MirandaLorsque j’ai appris que Laura allait publier un livre à l’automne dernier, quelques semaines seulement avant la sortie du mien, j’étais à la fois ravi et inquiet ! Et je dois dire que j’ai été rassuré en découvrant que nos approches étaient tout à fait complémentaires.

Je voudrais insister sur deux apports notables de cet ouvrage. 

Tout d’abord, il nous pousse à analyser le trumpisme d’un point de vue idéologique. En cela, Laura Field démontre qu’il est crucial, pour le débat public, de reconnaître que le discours MAGA n’est pas une simple machine idéologique populiste dépourvue de substance intellectuelle. 

Deuxièmement, l’ouvrage montre bien la densité des réseaux idéologiques qui se sont constitués depuis au moins une quinzaine d’années, voire bien plus pour les « Claremonters ». Il montre aussi très bien la grande diversité de ses membres : qu’y a-t-il en effet de commun entre l’universitaire Adrian Vermeule et l’influenceur Raw Egg Nationalist ? Cette diversité est à mes yeux un point clef : pour étudier les idées politiques actuelles, il est essentiel de comprendre les nouveaux modes de diffusion dont elles font l’objet et de reconnaître qu’elles ne sont pas uniquement le fait de professeurs de Harvard, mais aussi de blogueurs. Le trumpisme est le premier grand mouvement politique à avoir intégré cette réalité.

Il faut néanmoins souligner les différences entre nos deux approches de ce phénomène qu’est la Nouvelle Droite états-unienne. Dans mon livre, je me concentre davantage sur la « tech right » et je pense que l’ouvrage de Laura Field sous-estime peut-être cet aspect du mouvement. Plus précisément, Furious Minds insiste sur la continuité idéologique du trumpisme depuis 2016. Dans mon livre, j’insiste au contraire sur la différence idéologique significative entre le premier mandat Trump, qui était fondamentalement populiste, et le second, plus composite et articulé autour de véritables doctrines.

Sur les plans intellectuel et idéologique, cette mutation s’est accompagnée d’un phénomène majeur : la convergence de la droite tech avec le trumpisme. Il s’agit là d’une évolution importante, qui coïncide avec la montée en puissance des idées néoréactionnaires. Bien sûr, la néoréaction n’explique pas à elle seule le trumpisme, mais elle illustre ce tournant droitier d’une partie de la Silicon Valley.

Dans Furious Minds, Curtis Yarvin est présenté comme une personnalité très engagée sur le plan politique, associée à des groupes de réflexion tels que le Claremont Institute et aux post-libéraux, qui exercent une influence politique concrète. Or il me semble important de replacer Yarvin dans le contexte spécifique de la droite tech californienne : ses projets de transformation de l’État, qui résonnent avec ceux de Peter Thiel, sont assez nettement différents de ceux des post-libéraux. 

La différence entre le premier mandat de Trump et le deuxième explique également l’étrange opposition dont il fait l’objet au sein de son propre camp. 

À mesure que les mouvements post-libéraux et néoréactionnaires ont gagné en influence, le trumpisme est en effet passé d’un populisme pur et dur à un mélange étrange de populisme et d’élitisme, voire d’anti-populisme. Cette évolution crée inévitablement des espaces de tensions : le complotisme (la « liste » Epstein), l’antisémitisme (le cas Nick Fuentes), l’interventionnisme (dès l’intervention au Venezuela) ou même l’immigration (avec le cas des visas indiens).

Si les catégories proposées par Laura Field — les nationaux conservateurs, les post-libéraux et les Claremonters — ont à mon sens un intérêt en tant que repères sociologiques, elles me semblent manquer de densité sur le plan idéologique. 

On remarque en effet de nombreuses similitudes entre ces penseurs, du moins en ce qui concerne leurs écrits. Si l’on examine les productions de ces acteurs, il me semble que d’autres catégories apparaissent, telles que celles que je propose dans mon livre : l’alt-right, en tant que mouvement populiste et nationaliste ; les post-libéraux, comme radicalisation du conservatisme  ; et les néoréactionnaires en tant que mouvement technophile et d’inspiration libertarienne.

Autre chose : Furious Minds met l’accent sur le contraste entre le fusionnisme de l’ère Reagan et la situation actuelle. À cet égard, je constate davantage de continuités que de ruptures. L’idée du fusionnisme reaganien était de relier conservatisme et libertarianisme, bien que cela ait échoué à bien des égards. Certes, les libertariens se sont mués en  post-libertariens, et s’approprient davantage l’État que ne le faisaient les libertariens traditionnels. Néanmoins, cette combinaison de réactionnaires chrétiens et de post-libertariens me semble représenter une nouvelle forme de fusionnisme. Peter Thiel en est un excellent exemple et je pense qu’il n’est pas du tout absurde de lire son discours comme une tentative de constituer un nouveau fusionnisme.

L’ouvrage dépeint en outre la « hard right » comme la face cachée de la Nouvelle Droite MAGA. Or je crains que cette explication ne contribue à adoucir l’image de la droite qui serait le pendant acceptable de la « hard right ». N’oublions pas que beaucoup d’entre eux ont des discours antidémocratiques, même s’ils ne se présentent pas toujours comme tels — il suffit de penser à l’ouvrage de Patrick Deneen, Regime Change 4.

Enfin, je m’interroge sur les straussiens décrits dans Furious Minds, que l’on qualifie tantôt de « paléo-straussiens » ou de « straussiens de la côte ouest ». Quelle est leur relation avec Strauss ? Le livre nous apprend que ces acteurs lisent Schmitt. Mais n’est-il pas acrobatique d’être à la fois straussien et schmittien ? Ces intellectuels tentent-ils de faire de Strauss un réactionnaire ? Ou cherchent-ils à le remplacer par des penseurs comme René Girard ou Carl Schmitt au sein du panthéon de la droite états-unienne ?

Laura FieldAlors que j’achevais mon livre, j’ai pris conscience que l’actualité du secteur technologique était bien plus riche que je ne le pensais et j’ai songé à ajouter un chapitre supplémentaire. 

Thiel et Yarvin sont des figures clefs de la scène technologique, notamment sur le plan financier. En 2025, les avancées de Musk et l’omniprésence de Yarvin ont clairement montré que cet aspect était crucial. Cependant, cet univers était un domaine que je n’avais pas suivi en détail, j’ai donc décidé de laisser cet élément de côté. J’ai également négligé l’aspect technologique, car il m’était tout simplement invisible — et que je ne goûtais pas particulièrement la lecture de Curtis Yarvin. 

Bien sûr, nous pourrions avoir une discussion à part sur l’importance relative des différentes factions. Ces deux ouvrages examinent différents aspects de l’écosystème politique et Les Lumières sombres se concentre sur un aspect extrêmement pertinent du paysage idéologique. 

S’il est vrai que la première administration Trump constituait un mouvement populiste, je pense que les germes du mouvement néoréactionnaire étaient déjà présents à l’époque — ils n’avaient simplement aucun impact. C’est sous l’administration Biden que tous ces éléments se sont cristallisés. 

S’il fut un temps où, certes, l’alt-right s’était effacée de la scène politique, je pense qu’il serait exagéré de dire qu’elle a réellement disparu. Certaines figures comme Richard Spencer, ont perdu de leur importance politique mais le mouvement, dans son ensemble, a continué à se radicaliser de différentes manières. Le mouvement des « Groypers », par exemple, que je n’ai pas inclus dans mon livre, est une version « dopée » de l’alt-right. Il a toujours existé et n’a cessé de prendre de l’ampleur. 

C’est pourquoi je ne pense pas que la théorie d’une rupture totale entre le premier et le deuxième mandat soit fondamentalement très utile. 

En ce qui concerne la question de savoir si Leo Strauss aurait en quelque sorte fait école chez les conservateurs américains, ses disciples et ses élèves affirmeraient sans doute qu’il existe autant de factions au sein du monde straussien qu’au sein du mouvement de la Nouvelle Droite MAGA. 

Je ne m’intéresse pas particulièrement à l’héritage de Strauss en tant que philosophe politique — ce qui ne signifie pas pour autant que je le dénigre : il était un penseur profond dont il est intéressant de lire les œuvres et de s’inspirer. Je ne pense pas qu’il ait été schmittien ou fasciste refoulé — même si certaines personnes, comme Costin Alamariu, le pensent , ce qui suppose une grande part de mauvaise foi dans l’interprétation. Cependant, je ne pense pas non plus qu’il était réellement libéral, ou alors seulement dans un certain sens. Il écrivait à une époque où il était profondément préoccupé par le nihilisme, la fin des vérités transcendantales et les catastrophes idéologiques qui en découleraient. Ses écrits et son style constituaient une réponse à ces préoccupations. Il écrivait de manière sobre et opaque, ce qui le rendait difficile à interpréter et permettait à toutes ces factions et écoles de s’épanouir. Mais ce n’est pas propre à Strauss, c’est un phénomène qui traverse en fait le XXe siècle. En somme, je n’ai pas d’intérêt particulier dans cette affaire, mais je me considère plutôt comme une défenseuse de Leo Strauss au sens où je ne pense pas du tout qu’il soit responsable du renouveau du conservatisme que l’on connaît au début du XXIe siècle, et encore moins du trumpisme.

D’ailleurs, les straussiens de la côte ouest se qualifient eux-mêmes de « paléo-straussiens », ce qui est en soi un oxymore. Ils s’inscrivent dans la tradition d’Harry Jaffa, un fervent admirateur de Lincoln et de la Déclaration d’indépendance. S’il avait ses défauts et pouvait se montrer fanatique à d’autres égards, il était l’ennemi des paléoconservateurs, comme en témoignent les débats publiés dans la National Review. Lorsque Michael Anton se qualifie de « paléo-straussien », il s’agit d’une perversion du straussisme de la côte Ouest, qui s’éloigne des principes de la Déclaration et embrasse le nativisme, ce qui, selon moi, aurait été très étranger à Jaffa — voire carrément toxique pour Strauss.

Perspectives

Il est clair que le trumpisme n’est pas une idéologie au sens traditionnel d’un ensemble cohérent d’idées devant être mise en œuvre par le politique. Pour mieux comprendre ce qui se joue, ne serait-il pas utile d’introduire dans cette discussion la notion de backlash en tant que forme politique distincte de la politique idéologique ou organique ? Une grande partie du trumpisme ne pourrait-elle pas relever de cette « politique du backlash » contre un libéralisme perçu comme dictant aux personnes la manière dont ils devraient vivre ?

Laura K. FieldVous avez raison de dire que cette réaction s’explique non seulement par l’incapacité du libéralisme à nous fournir des repères pour vivre, mais aussi par l’impression que les libéraux nous dictent notre mode de vie et que le libéralisme est prédominant. C’est un point que les libéraux doivent vraiment prendre en compte, et cette réaction revêt une certaine légitimité.

Le trumpisme et le mouvement MAGA ne sont pas des « non-idéologies ». 

Une idéologie délibérée est à l’œuvre au sein de ce mouvement, qui a eu un impact considérable. Elle exploite de nombreux sentiments, comme la colère et les griefs, qui font également partie du mouvement. Mais il y a bien sûr une part d’opportunisme dans tout cela.

L’une des raisons pour lesquelles je rejette l’idée selon laquelle il ne s’agirait que de prétextes ou de rationalisations a posteriori est que le mouvement MAGA, précisément, ne raisonne pas ainsi. Dans le même temps, il est difficile d’imaginer une idéologie, même le marxisme, qui ne soit pas intimement liée aux émotions humaines et qui n’exploite pas les sentiments et les griefs des gens. Nos pulsions spirituelles et psychologiques sont toujours étroitement liées à la manière dont nous les exprimons et les utilisons comme outils rhétoriques pour faire appel aux sentiments d’autrui : il n’existe pas d’idéologie pure. 

Il est indéniable que certains de ces intellectuels ont cherché de manière opportuniste à justifier Trump — mais il y avait aussi davantage que cela. Je ne prétends pas qu’une idéologie pure soit le moteur de tout ce à quoi nous assistons aux États-Unis, mais je m’inscris en faux contre l’idée selon laquelle ces personnes chercheraient simplement à fournir une excuse à Trump parce qu’elles se moquent de lui ou du trumpisme. Elles s’y intéressent en réalité de différentes manières, mais elles ont également vu en Trump quelque chose qu’elles ont transposé dans leur propre cadre idéologique préexistant — puis développé à partir de là d’une manière que je trouve tout à fait sincère. D’une certaine manière, ce serait bien moins inquiétant s’il ne s’agissait que d’un simple ajustement. Mais tel n’est pas le cas : il s’agit d’un projet bien plus profond, fanatique, doté d’un pouvoir plus grand que nous ne le pensons.

Marlène LaruelleSi l’on considère que le terme « idéologie » désigne un ensemble de valeurs ancrées dans la vie des gens et la manière dont ils interprètent le monde à partir de leurs expériences, alors, dans ce sens, il y a une idéologie. Elle est ancrée dans des réalités telles que les émotions, les griefs, le ressentiment et l’interprétation du monde à travers ces émotions. Si l’on adopte l’interprétation d’Althusser selon laquelle l’idéologie est une expérience vécue, on la perçoit je pense clairement au sein de la Nouvelle Droite du mouvement MAGA. 

Si l’on considère l’idéologie comme une doctrine — un ensemble de textes écrits et imprimés stables auxquels il faut se conformer —, on retrouve certains éléments doctrinaux, ce que Laura Field a étudié. Ainsi, lorsqu’on affirme que le trumpisme serait incohérent, faisons-nous référence à Trump lui-même en tant que président et à la manière dont il exerce le pouvoir ? On pourrait arguer que l’exercice du pouvoir par une administration et un individu ne correspond pas nécessairement au contenu doctrinal qu’ils portent. Dans le cas de Trump, le contenu doctrinal est cohérent, tout comme l’expérience vécue par ses électeurs. Trump lui-même — et non le trumpisme — ainsi que l’administration présentent toutefois aussi une certaine cohérence dans leur stratégie globale. Le chaos et la surprise sont des éléments tactiques : l’administration change d’avis tous les jours mais elle a toujours une vision globale de la manière dont elle pense que cela servira les intérêts américains. 

C’est pourquoi nous devons distinguer l’expérience vécue de l’idéologie en tant que doctrine, et de l’idéologie en tant que pratique du pouvoir. Nous devons également prendre en compte la stratégie globale et les tactiques quotidiennes visant à déstabiliser les adversaires et à atteindre ses objectifs.

Si l’on entend l’idéologie dans ce sens, il existe alors une vision cohérente du monde qui a du sens. Ils la mettent peut-être en pratique de manière incohérente — mais ils essaient en tout cas. 

La dimension de « backlash » est également centrale. Il ne faut pas considérer le mouvement de rejet comme étant uniquement négatif. Idéalement, le libéralisme et le progressisme s’accompagneraient d’une vision positive de l’avenir, auquel cas le mouvement de rejet illibéral n’aurait plus de projet politique. Il est important de reconnaître que ce mouvement de rejet correspond à un projet de nouvel ordre politique et social, plutôt que de le voir simplement comme un groupe de personnes qui s’opposent à l’ordre établi sans proposer d’alternative. Ceux qui le formulent ont bien un plan et une vision pour reconstruire l’ordre social.

Arnaud MirandaÀ mon sens, le concept d’idéologie est justement intéressant parce qu’il permet de penser ensemble la production théorique et la pratique politique, ou — si l’on veut — la conviction et l’opportunisme. Une idéologie comporte nécessairement une dimension opportuniste, précisément parce qu’elle est orientée vers l’action.

Dans les années 1990 et au début des années 2000, le clivage entre paléoconservateurs et néoconservateurs était marqué au sein du paysage politique de droite américain. Avec la guerre d’Iran, est-il en train de refaire surface ?

Laura K. FieldQuoi qu’il se passe en Iran, les intellectuels de la Nouvelle Droite ne s’en réjouissent pas. Il existe manifestement des tensions au sein du Parti républicain. Certaines franges de la Nouvelle Droite sont toujours en désaccord avec l’appareil gouvernemental, le Pentagone et les personnes qui y ont occupé diverses fonctions. C’est également l’une de ces questions qui sont étroitement liées à la personnalité de Trump : ses incohérences, son image et ses aspirations. 

Certaines personnes au sein de l’appareil de sécurité ont peut-être souhaité cette intervention en Iran et il pourrait y avoir une sorte de renaissance du néoconservatisme, mais je ne pense pas que ce mouvement soit très fort. La plupart des acteurs sont plutôt mécontents de la situation actuelle en Iran, qui est considérée comme un échec majeur.

Mais sur le plan intellectuel, l’Iran a finalement fait l’objet de peu de débats.

Arnaud MirandaIl faut être bien au clair sur ce qu’on appelle le néoconservatisme. 

Il ne suffit pas d’être interventionniste ou du côté d’Israël pour être néoconservateur. Le néoconservatisme suppose une certaine grammaire idéologique de justification de l’interventionnisme. Or, celle-ci me semble relativement absente aujourd’hui, en tout cas par rapport au début du siècle.  

Ensuite, il faut préciser que tous les acteurs de la Nouvelle Droite que décrit Laura Field ne sont pas opposés à la guerre. Les néoréactionnaires, comme Yarvin et Bronze Age Pervert, sont favorables à la guerre. Yarvin était ravi de l’opération au Venezuela. Ils se réjouissaient même, pour certains, de l’intervention en Iran — même si l’enlisement a depuis changé la donne.

Marlène LaruelleLe discours néoconservateur est absent de la justification de la guerre actuelle. 

On y trouve plutôt une interprétation différente de ce que signifie « America First ». Pendant longtemps, au cours de la campagne et après l’élection de Trump, nous avons pensé qu’« America First » signifiait l’isolationnisme. 

Nous avons ensuite découvert que cela ne s’appliquait pas nécessairement au Mexique, au Canada ou au Groenland. L’idée de l’Amérique d’abord demeure donc, mais avec une domination sur ce qu’ils appellent l’hémisphère occidental — les Amériques. Cependant, « America First » peut également être interprété comme étant impérialiste, unilatéral et agressif — comme nous le voyons avec la guerre en Iran. 

Cette transformation a pris de court de nombreuses personnes issues du milieu intellectuel dépeint dans Furious Minds, car leur conception de l’« America First » était différente.

Laura K. FieldC’est vrai, mais je pense aussi que tout discours sur la construction d’un monde démocratique a disparu. C’est là une autre différence assez notable par rapport au néoconservatisme — pour le meilleur ou pour le pire. Une certaine hypocrisie a disparu.

Dans cet ouvrage, il est parfois fait mention de la médiocrité philosophique des écrivains de la Nouvelle Droite aux États-Unis : sont-ils des intellectuels ?

Laura K. FieldCompte tenu de leur propension à manipuler les textes et les traditions en s’écartant des pratiques universitaires courantes, dans quelle mesure peut-on se fier à ce qu’ils disent ? Il faudrait sans doute répondre au cas par cas si l’on voulait être tout à fait rigoureux — et il faut l’être.

Certains de ces universitaires sont intellectuellement médiocre — mais il faut également se demander quelle est notre référence en la matière. Il est difficile de se prononcer à ce sujet si l’on n’est pas soi-même immergé dans le monde universitaire et familier avec ses traditions, ses méthodes de recherche et ses schémas épistémiques. 

Dans mon livre, j’ai pris quelques libertés pour dire les choses telles que je les voyais. Je me suis sentie à l’aise de le faire compte tenu de la position dominante occupée politiquement par les personnes qui sont l’objet de cette enquête. Dans le même temps, je tenais également à dire aux enseignants-chercheurs libéraux que je connais qu’ils ont parfois tendance à juger des personnes très intelligentes comme des intellectuels médiocres simplement parce qu’elles abordent les grands classiques différemment. On ne lit pas Platon de la même façon que l’on soit analytique ou straussien. 

J’ai donc essayé de faire une place à ces penseurs dans le livre. Ils osent aborder les grands récits historiques d’une manière qui met la plupart des universitaires mal à l’aise — parfois pour des raisons valables, mais parfois aussi par lâcheté. Rares sont en effet ceux qui souhaitent développer des arguments cavaliers, s’exprimer dans un langage accessible au grand public ou formuler des affirmations ambitieuses d’une manière non académique.

Il y a aussi beaucoup de snobisme. 

J’ai une grande expérience des diplômés des universités de l’Ivy League aux États-Unis. Issue de grandes universités publiques, j’ai constaté à maintes reprises que l’on méprisait totalement une grande partie de ce à quoi j’accorde de l’importance dans le monde universitaire et la recherche intellectuelle.

Au total, il est évident qu’il faut mettre en évidence les moments où ces intellectuels ne sont pas à la hauteur des standards académiques pour articuler leurs convictions. Il nous revient de souligner leurs contradictions et de leur reprocher leur manque de cohérence. Mais il y aurait un risque à généraliser cela. Certains d’entre eux sont peut-être intellectuellement médiocres, mais d’autres sont très intelligents. Si nous ne le reconnaissons pas et que nous nous contentons de les mépriser, je pense que nous courons un réel danger.

Sources
  1. Michael Anton, « The Flight 93 Election », Claremont Review of Books, 5 septembre 2016.
  2. Patrick J. Deneen, Why Liberalism Failed, New Haven, Yale University Press, 2018.
  3. Yoram Hazony, The Virtue of Nationalism, New York, Basic Books, 2018.
  4. Patrick J. Deneen, Regime Change : Toward a Postliberal Future, New York, Sentinel, 2023.