Le groupe de hackers Black Mirror a publié hier, mardi 25 août, des documents produits par Sberbank – la première banque russe et le pilier financier du pays – relatifs aux scénarios possibles pour la suite de la guerre en Ukraine. Selon le groupe, cette analyse aurait été envoyée en avril par le PDG de la banque, German Gref, à un destinataire qui figurerait parmi les personnalités les plus influentes de Russie 1.

La banque estime la probabilité d’une victoire décisive russe à seulement 7 %.

  • Pour évaluer les probabilités des huit scénarios considérés, Sberbank s’appuie sur les données économiques récentes de la Russie, les équilibres sur le front, les avancées en matière d’innovation militaire, le soutien étranger, ainsi que l’état des opinions publiques européenne et américaine notamment.
  • La banque mobilise des concepts comme l’équilibre de Nash, la théorie des perspectives de Kahneman ou le concept de « spirale du silence » pour corriger les sondages d’opinion russes – jugés surestimés de 10 à 15 points –, et ainsi affiner l’évaluation du soutien réel à la guerre.

Premier scénario : avantage militaire décisif de la Russie (probabilité de 7 %)

Il s’agit du scénario recherché par Vladimir Poutine depuis 2022 : la Russie fait jouer son avantage industriel et démographique pour remporter la guerre d’usure, permettant à l’armée de prendre le contrôle du Donbass, de la région de Zaporijia, de Kherson et de Kharkiv. Dans ce scénario, Kiev est contraint de négocier la fin de la guerre dans une position de faiblesse absolue.

Ce scénario est l’un des moins probables.

  • Selon Sberbank : « Sans mobilisation, il n’y a pas d’hommes. Sans solution au problème de la défense aérienne de l’arrière, les frappes contre les infrastructures se poursuivront. Ces ‘sans’ rendent ce scénario peu probable, mais pas impossible : n’importe lequel de ces facteurs peut changer sur décision du commandant en chef suprême ».
  • La concrétisation de ce scénario repose également sur la capacité de l’armée russe à dominer technologiquement l’armée ukrainienne, notamment en étant la première à déployer des essaims de drones autonomes à l’échelle d’une division.
  • Pour le Kremlin, le plus risqué politiquement serait de procéder à une deuxième vague de mobilisation d’au moins 300 000 à 500 000 personnes, sans quoi les effectifs nécessaires à une offensive de grande envergure sont inatteignables.

Deuxième scénario : « épuisement de l’Occident », paix aux conditions de la Russie (12 %)

Là encore, il s’agit d’un objectif recherché depuis le début de la guerre par le Kremlin et qui fait l’objet d’une allocation considérable de ressources en matière de campagnes de désinformation notamment.

  • Selon Sberbank, ce scénario repose sur une conjonction de trois facteurs : un effondrement du soutien à l’Ukraine aux États-Unis sous la barre des 30 %, une crise énergétique en Europe durant l’hiver 2026-2027 et une crise politique interne en Ukraine.
  • Les enquêtes produites régulièrement en Europe ne montrent aucun signe « d’essoufflement » ou « d’épuisement » du soutien à l’Ukraine, mais plutôt l’émergence d’une nouvelle norme selon laquelle le soutien de la population reste stable du moment qu’il n’y a ni escalade ni augmentation significative des dépenses.

Troisième scénario : « deal de Trump », conflit gelé avec levée partielle des sanctions (32 %)

Il s’agit de l’accord le moins défavorable pour la Russie qui est considéré par Sberbank comme étant le plus probable. La banque considère en effet que la probabilité que Trump parvienne à négocier un accord avant les élections de mi-mandat, prévues pour novembre, s’élève à 32 %, ce qui en fait le scénario le plus probable parmi les huit.

  • Selon celui-ci, le conflit serait gelé sur les lignes actuelles, une partie des sanctions sur la Russie serait levée, et l’Ukraine n’accéderait pas à l’OTAN.
  • La banque estime que « tous les intérêts des acteurs coïncident » dans ce scénario : Trump veut un accord avant les élections de novembre, la Russie veut consolider ses territoires, l’Europe veut la stabilité, et l’électorat américain veut en finir avec la guerre.
  • L’évaluation de ce scénario par Sberbank semble toutefois principalement reposer sur le « levier d’influence » dont disposeraient les États-Unis sur l’Ukraine via son « aide militaire ». Or, celle-ci a pris fin en 2025 et c’est désormais l’Europe qui assure la quasi-totalité de l’aide matérielle militaire fournie à l’Ukraine.

Quatrième scénario : « gel type Corée », fin des affrontements sans accord formel (22 %)

Ce scénario a été considéré à plusieurs reprises comme étant plausible par les analystes depuis 2023 en raison de l’incapacité des deux armées à créer un avantage militaire suffisant pour générer des gains territoriaux significatifs. Le document ayant été rédigé en avril, celui-ci ne tient toutefois pas compte des plus de 700 km² de territoire repris par l’Ukraine au cours du premier semestre.

  • Dans ce scénario, l’intensité des combats diminue progressivement, la ligne de front se stabilise mais, sans traité de paix ni armistice, la guerre se poursuit juridiquement et via des incursions et affrontements de drones.
  • Sberbank convoque ici l’équilibre de Nash : aucune des parties ne peut améliorer sa position par une action unilatérale, mais un retrait serait pire que le statu quo pour les deux parties et une offensive serait trop coûteuse compte tenu du rapport de forces.
  • Les deux parties sont alors « enfermées » dans la configuration actuelle, avec le risque qu’un choc extérieur – changement de pouvoir, crise économique, percée technologique… – puisse à tout moment conduire à une reprise de la guerre.

Cinquième scénario : Guerre prolongée (2 à 3 ans de plus) (15 %)

La probabilité calculée par Sberbank semble relativement faible compte tenu des échecs des précédentes tentatives de négociations, de la violation par Moscou des cessez-le-feu et de l’absence totale de volonté du Kremlin de faire des concessions pour négocier un accord.

  • Les conditions fixées par Sberbank pour ce scénario n’ont d’ailleurs pas évolué depuis la conception du document il y a quatre mois : les initiatives diplomatiques échouent, Trump se désintéresse du conflit, l’Europe maintient son aide à l’Ukraine, la Russie n’est pas en mesure de mener des offensives d’ampleur et l’Ukraine peine à contre-attaquer pour provoquer un renversement des équilibres.
  • Ce scénario est l’un des moins souhaitables pour Moscou en raison de la dégradation de ses finances. Le déficit budgétaire du premier trimestre s’élève déjà à 4 580 milliards de roubles (47 milliards d’euros) – soit plus que l’objectif, fixé à 3 800 milliards (39 milliards d’euros) –, et la partie liquide du Fonds souverain pourrait être épuisée d’ici la fin de l’année, selon Sberbank.
  • L’Ukraine continuerait quant à elle de faire l’objet de frappes russes quotidiennes, et sa situation démographique se dégraderait davantage en raison de la mobilisation, de l’émigration et des pertes sur le front. L’économie resterait dépendante de l’aide extérieure.

Sixième scénario : paix de compromis (5 %)

La faible probabilité calculée par Sberbank de la signature d’un traité de paix assorti de concessions russes et ukrainiennes tient, selon la banque, à l’incapacité des deux parties à mener la transformation politique nécessaire, les sociétés des deux pays ayant « intégré le conflit à leur identité nationale ».

  • Une telle issue nécessiterait en effet, selon Sberbank, un affaiblissement significatif de la position de Poutine et un changement de pouvoir en Ukraine ou, du moins, une forte pression extérieure exercée sur la Russie et l’Ukraine.
  • Sberbank identifie les États-Unis, la Chine et l’Union comme les acteurs susceptibles d’exercer une pression suffisante pour obtenir une paix négociée, à la fois sous la forme de sanctions économiques, de menace d’augmenter les livraisons d’armes à l’Ukraine et d’une pression, du côté européen, par le biais des conditions d’aide et d’adhésion.

Septième scénario : paix aux conditions de l’Ukraine et de l’Europe (2 %)

Il s’agit, selon Sberbank, du scénario le moins probable parmi les huit considérés. La banque russe considère en effet qu’aucun indicateur « ne laisse entrevoir une évolution dans cette direction ». Ce scénario « nécessiterait un cygne noir, qui n’apparaît pas à l’horizon ».

  • Celui-ci pourrait se produire seulement en cas d’effondrement économique de la Russie – PIB en baisse de plus de 15 %, hyperinflation, défaut de paiement sur la dette intérieure –, d’une défaite militaire majeure ou d’un changement de régime.
  • Selon Sberbank, une telle issue produirait un traumatisme national de l’ampleur de celui de l’effondrement de l’URSS.
  • Moscou serait contraint de verser des réparations à Kiev, l’Ukraine adhérerait à l’OTAN, la Crimée ferait l’objet de négociations ou serait restituée et un régime de limitation des armements de la Russie serait mis en place.

Huitième scénario : « cygnes noirs » (5 %)

Ce scénario regroupe un ensemble de sous-scénarios jugés imprévisibles, allant d’une escalade nucléaire à un affrontement direct entre l’OTAN et la Russie. Sberbank estime que ces sous-variantes « ne peuvent être prédites à l’aide des méthodes d’analyse standard », et se situent ainsi « en dehors du “cône de probabilité” ».

  • Bien que considérés comme improbables, ces événements auraient le potentiel de modifier radicalement le cours du conflit, et ne peuvent ainsi être ignorés.
  • Une probabilité de moins de 1 % est notamment attribuée à un scénario de « surprise technologique », qui pourrait se traduire par une percée dans le domaine du pilotage par IA d’essaims de drones ou par une cyberattaque d’une portée telle qu’elle paralyserait les capacités d’un des deux pays à poursuivre la guerre.
  • Sberbank attribue également une probabilité inférieure à 1 % à un scénario de nucléarisation du conflit. Les analystes de la banque considèrent en effet que le Kremlin utilise la rhétorique nucléaire « comme un moyen de pression, et non comme une véritable stratégie ».