Le 24 août, l’archevêque Paul Richard Gallagher, « secrétaire pour les relations avec les États » depuis 2014, c’est-à-dire ministre des Affaires étrangères du Saint-Siège, est arrivé à Moscou pour un voyage de quatre jours, une durée notable à cet échelon de la hiérarchie vaticane.
- L’importance de ce voyage se mesure également au niveau des personnalités russes que Mgr Gallagher a rencontrées : si on ne lui a pas accordé d’audience personnelle avec Vladimir Poutine, l’envoyé du Vatican a eu un entretien d’une heure, le 25 août, avec Sergueï Lavrov, en quelque sorte son homologue pour la Fédération de Russie.
- Il était à cette occasion accompagné de l’évêque italien Giovanni d’Aniello, nonce apostolique en Russie depuis 2020. Le lendemain, il a eu un autre entretien avec Iouri Ouchakov, le conseiller diplomatique du président Poutine.
- Mgr Gallagher a également rencontré le hiérarque Antoine de Volokolamsk, cette fois son homologue pour l’Église orthodoxe russe, puisqu’il est le chef du service des Relations extérieures du Patriarcat de Moscou, et a le rang de métropolite, c’est-à-dire d’archevêque dans la tradition orthodoxe.
- Tandis que le voyage de Mgr Gallagher a été révélé dès le 6 août par l’agence Tass, la rencontre avec Sergueï Lavrov a été annoncée seulement quatre jours auparavant par Maria Zakharova, porte-parole du ministère russe des Affaires étrangères ; on ne peut d’ailleurs se défendre de l’impression que le Kremlin a voulu réaliser un coup diplomatique en révélant précocement la visite.
Si la longueur de ce voyage peut surprendre, il est à noter que Mgr Gallagher s’est tout de même auparavant rendu à Kiev le 20 juillet dernier, où il avait été reçu par Volodymyr Zelensky et son ministre des Affaires étrangères Andrii Sybiha.
- À Kiev, Mgr Gallagher avait été précédé de quelques jours par le cardinal Matteo Zuppi, archevêque de Bologne, président de la Conférence épiscopale italienne, et envoyé spécial du Vatican pour la guerre en Ukraine depuis 2023.
- Proche de la communauté Sant’Egidio, ayant déjà une expérience de médiation à la fin de la guerre civile au Mozambique (1990), le cardinal Zuppi aurait sur le dossier ukrainien une ligne quelque peu différente de celle de la secrétairerie d’État dirigée par le cardinal Parolin, plus axée sur son rôle traditionnel de facilitatrice discrète des échanges entre les parties (c’est la tradition diplomatique des « bons offices » du Saint-Siège, moins lourds à assumer qu’une médiation formelle), là où Matteo Zuppi se concentrerait davantage sur les aspects humanitaires de la guerre et les souffrances des populations civiles : il a ainsi visité un camp de prisonniers russes en Ukraine.
- De toute manière, ces visions s’opposent moins qu’elles ne se complètent, et se retrouvent par exemple dans les efforts du Vatican pour obtenir le retour des enfants ukrainiens enlevés en Russie, ou pour faciliter les échanges de prisonniers, qui constituent l’un des rares succès des tentatives de pourparlers entre les deux belligérants.
- Courant septembre, le cardinal Zuppi devrait également se rendre à Moscou.
- Comme l’a souligné dernièrement Mikael Corre, il faut également être attentif à la temporalité de ce voyage, qui a en quelque sorte remplacé la visite en Russie et en Ukraine de Steve Witkoff et Jared Kushner, et finalement reportée, et s’est déroulée au même moment que la visite du directeur de la CIA John Ratcliffe à Moscou. Pour les analystes du ministère des Affaires étrangères russe, il n’est pas indifférent que le pape soit américain, et considéré comme un opposant à Donald Trump. En tout état de cause, le rôle de Mgr Gallagher d’homme de confiance du pape se voit ici confirmé.
Pour le Saint-Siège, qui est habitué à maintenir des contacts diplomatiques avec les États les plus rétifs à l’ordre international, le Kremlin représente toutefois un partenaire de négociations particulièrement retors et difficile à convaincre.
- À plusieurs reprises, le Saint-Siège a proposé d’accueillir des négociations entre les délégations russe et ukrainienne : Léon XIV a notamment réitéré cette offre peu après son élection en mai 2025.
- À l’issue de sa rencontre avec Sergueï Lavrov, Mgr Gallagher a réitéré l’appel général du Saint-Siège à mettre fin au conflit, mais sans formuler de conditions ou de résolutions sur des points plus précis ou techniques de la cessation des hostilités, ce qui est le signe que la partie russe offre très peu de prises à une négociation plus poussée.
- Un des rares points de convergence entre les diplomaties russe, vaticane et états-unienne réside dans la volonté affichée de défendre les chrétiens en butte aux persécutions dans le monde. Selon Sergueï Lavrov lui-même, Mgr Gallagher se serait inquiété des restrictions à la liberté religieuse en Ukraine, avec le projet d’interdiction de l’Église orthodoxe liée au Patriarcat de Moscou : une version sujette à caution.
Dans le refus de Moscou, se joue aussi la vieille hostilité au monde catholique de l’Eglise russe orthodoxe, qui constitue elle-même une part de son animosité culturelle contre « l’Occident collectif », instrumentalisée par la propagande du Kremlin ; un des griefs du Patriarcat de Moscou contre l’Eglise orthodoxe ukrainienne, émancipée de sa tutelle, est d’ailleurs que celle-ci chercherait à se rapprocher de l’Eglise catholique, dans une visée œcuménique.
- En Ukraine, la position du pape François, qui avait semblé renvoyer agresseur et agressé dos-à-dos, et était allé jusqu’à dénoncer les « aboiements de l’Otan » à la frontière ukrainienne, avaient choqué jusque dans les rangs de l’Eglise gréco-catholique d’Ukraine.
Au-delà de la guerre en Ukraine, l’archevêque Gallagher est également venu conforter la petite communauté catholique russe, en butte aux tracasseries du pouvoir.
- Il a célébré une messe pour la paix dans la cathédrale catholique de l’Immaculée Conception de Moscou, construite au début du XXe siècle pour la communauté polonaise, et sécularisée durant la quasi-totalité de l’ère soviétique, de 1938 à 1991.
- L’Eglise catholique en Russie compte moins de 400 000 fidèles (soit à peine 0,3 % de la population), répartis en 4 diocèses de rite latin (Moscou, Saratov, Novossibirsk et Irkoutsk, tous de fondation récente, dans les années 1990), une préfecture apostolique (à Sakhaline, héritage des missions au Japon), et un ordinariat pour les gréco-catholiques de rite byzantin.
- Selon les chiffres les plus récents de l’Annuaire pontifical, elle compte 216 prêtres, 181 religieux et 228 religieuses répartis dans environ 200 paroisses, dont plusieurs ont fusionné ces dernières années, après une période d’expansion consécutive à la chute de l’URSS.
L’Eglise catholique russe se trouve actuellement dans une situation délicate ; depuis le début du conflit de haute intensité en février 2022, les organisations caritatives catholiques doivent se faire encore plus discrètes, sous peine d’être accusées de déstabilisation extérieure.
- Toutes les paroisses et les communautés religieuses doivent être enregistrées auprès des autorités, et certaines rencontrent de grandes difficultés. En outre, depuis le 2 mai dernier, l’archidiocèse catholique de Moscou est vacant, avec la renonciation inattendue, officiellement pour raisons de santé, de Mgr Paolo Pezzi, 65 ans, archevêque d’origine italienne, qui occupait ce siège depuis 2007.
- Spécialiste du catholicisme sibérien, à propos duquel il a rédigé une thèse, proche du mouvement de laïcs Communion et Libération qui a les faveurs du pape (on l’a encore vu récemment lors du voyage de Léon XIV à Rimini), Mgr Pezzi est très représentatif du clergé catholique en Russie, qui est soit missionnaire, les ordres religieux y jouant traditionnellement un très grand rôle, soit diasporique, à l’image de fidèles très souvent d’origine polonaise, ukrainienne, allemande ou lituanienne.
- L’évêque de Novossibirsk, l’ex-jésuite Joseph Werth, appartient ainsi à la minorité russe de langue allemande, tandis que son confrère Clemens Pickel, évêque de Saratov, est quant à lui originaire d’Allemagne de l’Est, et que l’évêque d’Irkoutsk a quant à lui des origines polonaises.
- Mgr Nikolaï Doubinine, religieux franciscain qui exerce l’intérim à la tête du diocèse de Moscou en tant qu’administrateur apostolique, après en avoir été l’évêque auxiliaire, présente quant à lui une singularité : il est le premier évêque catholique en Russie, depuis plus d’un siècle, à être originaire du pays.
- En raison de cette nature diasporique, qui fait que pour nombre de Russes le catholicisme est une religion fondamentalement exogène à la culture de leur pays, les catholiques de rite latin sont paradoxalement davantage tolérés que les gréco-catholiques de rite byzantin, totalement interdits à l’ère soviétique et spécialement mal vus du Patriarcat de Moscou, qui les considère comme des renégats, symptomatiques de la tentation impérialiste « uniate » de l’Eglise catholique à destination du monde orthodoxe.
- Si les relations entre l’Eglise catholique et le Patriarcat de Moscou, glaciales sous Jean-Paul II, se sont réchauffées au début du pontificat de François, au point de permettre la première rencontre entre le pape et le patriarche Kirill à Cuba en 2017 – un lieu emblématique de la diplomatie pontificale « non-alignée » du pape argentin – ; elles connaissent à nouveau de grandes difficultés depuis l’invasion de l’Ukraine, justifiée puis bénie par Kirill.
- Mgr. Gallagher a d’ailleurs précisé que sa rencontre avec le métropolite Antoine de Volokolamsk, qui entretient aujourd’hui des rapports plus cordiaux avec le monde catholique que le patriarche Kirill, ne s’inscrivait pas dans le cadre du dialogue œcuménique, qui est de la compétence à Rome du Dicastère pour l’Unité des chrétiens, non de la secrétairerie d’Etat.
La venue de Mgr Gallagher aurait aussi pour but de sonder le terrain pour trouver un nouvel archevêque de Moscou. Si officiellement, les autorités russes n’interviennent à aucun moment du processus de désignation épiscopale, officieusement, il est très probable que Mgr Gallagher les consulte quant au profil du nouvel archevêque.