Dans cette Coupe du monde, on marque beaucoup, non seulement dans les premières minutes, mais aussi dans les dernières. Cette tendance s’est accentuée lors de la phase à élimination directe : six matchs des seizièmes de finale se sont jusqu’ici décidés dans les cinq dernières minutes.

Mais il y a également une autre tendance : les difficultés rencontrées par de nombreuses équipes européennes face à des adversaires, sur le papier, plus faibles. 

  • On l’avait déjà remarqué lors de la phase de groupes, avec les éliminations décevantes de la Turquie, de la République tchèque et de l’Écosse, ainsi que les difficultés rencontrées par le Portugal et l’Espagne face au Cap-Vert et à la République démocratique du Congo, contre lesquels ils ont fait match nul.
  • Parmi les différentes explications possibles, il y en a une d’ordre tactique : ces dernières années, le football européen s’est uniformisé autour d’un jeu fondé presque exclusivement sur l’intensité physique et les duels individuels. Or, en jouant de cette manière, l’écart technique entre les équipes semble se réduire.

Pour donner quelques exemples, ces derniers jours, on a vu le Brésil (que l’on peut qualifier d’équipe « européenne », puisque presque tous ses joueurs évoluent en Europe et que son sélectionneur est italien) peiner à construire du jeu avec le ballon face au Japon, et il en a été de même pour l’Allemagne face au Paraguay, qui a fini par l’emporter aux tirs au but.

  • Le Brésil et l’Allemagne sont des équipes plus intenses qu’inventives, qui proposent un jeu pauvre en solutions et squelettique.
  • Si la technique pure ne fait pas tout pour gagner un match, un accent mis avant tout sur le physique et les duels individuels exclut le patrimoine qualitatif accumulé par les grandes écoles de football.

Hier, on l’a encore vu très nettement dans les matchs de l’Angleterre et de la Belgique, qui se sont toutes deux qualifiées, mais en jouant très mal et en risquant sérieusement l’élimination. Si la Belgique affrontait le Sénégal, une équipe de son niveau, la prestation de l’Angleterre face à la République démocratique du Congo, une équipe classée 42 places plus bas au classement FIFA, était bien plus surprenante.

  • La sélection africaine a ouvert le score à la 7e minute et a failli doubler la mise en fin de première période, en touchant le poteau.
  • L’Angleterre a eu du mal à réagir, et seul Harry Kane, son capitaine et joueur d’exception, l’a sauvée : il a égalisé d’une tête à un quart d’heure de la fin, puis a inscrit le 2-1 à la 86e minute d’une frappe très puissante à l’entrée de la surface.
  • Au-delà de l’exploit individuel de Kane, l’Angleterre a beaucoup déçu. C’est une équipe tactiquement disciplinée, peut-être même trop, et elle manque de joueurs inventifs capables de changer le rythme en attaque. Son jeu est prévisible et passe presque exclusivement par les ailes : hier, l’équipe a tenté 43 centres, un chiffre très élevé (alors que le centre est statistiquement une arme peu efficace).
  • L’Angleterre avait déjà montré ces problèmes lors de la phase de groupes, et le doute commence à s’installer : le sélectionneur Tuchel a-t-il eu tort de ne pas convoquer Phil Foden et Cole Palmer, deux meneurs de jeu plus créatifs et imprévisibles que ceux dont il dispose dans son effectif ?

La remontada de la Belgique, menée 2-0 pendant 86 minutes face à un excellent Sénégal, a été encore plus retentissante. En seconde période, l’équipe belge semblait morte, au bord de la crise, marquant la fin définitive de la « Génération dorée » qui avait atteint la demi-finale de la Coupe du monde 2018.

  • Puis, en moins de trois minutes, entre la 86e et la 89e, la Belgique a incroyablement égalisé, parvenant à arracher la prolongation.
  • C’est finalement un penalty très contesté, accordé à la dernière minute de la prolongation, à la 120e minute, qui a tout décidé. Tielemans l’a transformé, qualifiant ainsi la Belgique.

En huitièmes de finale, la Belgique affrontera les États-Unis, vainqueurs de la Bosnie-Herzégovine 2-0. Ce n’était pas sans difficulté, puisqu’ils ont dû jouer à 10 pendant presque toute la seconde période, après l’expulsion de Folarin Balogun, l’attaquant qui avait ouvert le score en première mi-temps.

  • Le carton rouge infligé à Balogun fait beaucoup débat aux États-Unis : le contact avec Muharemovic a été très rude, mais il semble aussi fortuit. 

Parmi les matchs de ce 2 juillet, il faudra suivre avec une attention particulière le duel entre le Portugal et la Croatie. Il s’agit de deux équipes qui n’ont pas brillé jusqu’ici, mais qui risquent de disputer leur dernier match en Coupe du monde, avec en jeu la présence de deux grands joueurs : Cristiano Ronaldo et Luka Modric. Les deux anciens coéquipiers du Real Madrid ont beaucoup gagné ensemble, notamment quatre Ligues des champions, dont trois consécutives sous la direction de Zidane.

  • L’Espagne contre l’Autriche promet également une confrontation entre deux écoles de football différentes : l’Espagne, qui place la technique au centre de son jeu, et l’Autriche, qui mise sur le physique, mais qui est aussi capable de séquences de jeu brillantes.

Observations et points d’intérêts

  • Après la qualification pour les huitièmes de finale, l’enthousiasme reste très fort aux États-Unis, où même les non-passionnés de football commencent à s’intéresser à l’équipe nationale.
  • L’administration Trump essaie également de « récupérer » le phénomène. Ces derniers jours, une publication sur les réseaux sociaux par le département de la Sécurité intérieure est devenue virale : on y voit trois joueurs de l’équipe américaine (Chris Richards, Sergiño Dest et Folarin Balogun) célébrer la victoire contre le Paraguay, avec l’inscription « NOUS DÉFENDONS LA PATRIE » accompagnée de la légende « NOTRE SOL ».
  • Il a semblé d’emblée ironique d’habiller de rhétorique chauvine une sélection remplie de footballeurs fils d’immigrés. Les joueurs eux-mêmes, qui figurent sur la photo, ne sont pas exactement des modèles d’Américains aux yeux de la droite : Sergiño Dest est un New-Yorkais d’origine néerlandaise, Richards a grandi en Europe et Balogun n’est Américain que par accident, car il est né à New York alors que ses parents nigériano-britanniques y étaient en vacances.
  • Malgré la rhétorique de l’administration, cette Coupe du monde a été une grande célébration de la diversité, même si le gouvernement américain a tout fait pour entraver le déplacement des visiteurs étrangers. Les effectifs des équipes regorgent de joueurs issus de la diaspora et les supporters haïtiens, congolais et capverdiens, déjà installés aux États-Unis, ont rempli les tribunes des stades.
  • Le football américain est justement le sport qui se prête le moins à l’instrumentalisation par la rhétorique souverainiste. Le 19 juin dernier, jour du Juneteenth (fête célébrant la fin de l’esclavage aux États-Unis), l’équipe a battu l’Australie grâce au but décisif d’un joueur noir, Alex Freeman. L’entraîneur de l’équipe est l’Argentin Mauricio Pochettino.