1. Que se passe-t-il dans l’Église ?

Lundi, Le Figaro a rapporté la nouvelle de la parution imminente, annoncée pour aujourd’hui, 15 janvier, d’un livre publié chez Fayard conjointement par le pape émérite Benoît XVI et le cardinal de curie Robert Sarah, Des profondeurs de nos coeurs. Cet ouvrage représente une défense théologique du célibat des prêtres, ainsi qu’une demande explicite au pape François de ne pas déroger à cette règle dans l’Église latine. En cela, elle s’élève contre les conclusions du synode pour l’Amazonie tenu en octobre dernier au Vatican, qui avait conseillé au pape d’ordonner en certains cas des hommes mariés, alors même que l’exhortation post-synodale du pape François, qui devrait officialiser ses préconisations, n’est pas encore parue. 

En quelque sorte, il s’agit d’une tentative de prendre le pape de court en mettant toute l’autorité symbolique et la compétence théologique de Joseph Ratzinger au service de l’opposition conservatrice à une réforme emblématique du présent pontificat, en ouvrant une crise de légitimité sans précédents. Pour comprendre cette séquence, pourtant, il faut saisir comment un Pape exerce le pouvoir et comment fonctionne son opposition.

2. Comment fonctionne l’opposition à un Pape ?

« L’opposition » aux réformes du pape François est un thème dont les médias sont friands. De nombreux commentateurs sont en effet prompts à plaquer sur les structures de l’Église catholique des schémas issus du monde politique contemporain, où une majorité au pouvoir doit affronter une opposition qui le brigue.

Or en principe il n’y a pas de place pour de telles réalités dans le gouvernement monarchique de l’Église, et encore moins dans sa conception spirituelle, qui est fondée sur l’unité visible autour du pape. Il en résulte que la grammaire des jeux de pouvoir doit s’y lire différemment. Si l’opposition au pape ne peut se dire ouvertement dans le système catholique, alors elle devra emprunter les voies détournées du secret ; or de celui-ci au complot, il n’y a qu’un pas, bien aisément franchi en esprit ou en vérité.

La croix du cardinal au Saint Siège Vatican

3. Qui est le cardinal Sarah ?

Le Guinéen Robert Sarah (né en 1945), est une des principales figures de la tendance conservatrice de l’Église. Il a été nommé évêque dès 1979, à l’âge de 33 ans, et a longtemps résisté à la dictature de Sékou Touré en Guinée. Il a été appelé par Jean-Paul II à la curie en 2001 comme secrétaire de l’Évangélisation des peuples, le dicastère du Saint-Siège chargé des missions ; Benoît XVI l’a élevé au cardinalat en 2010. Depuis 2014, il est préfet de la Congrégation pour le culte divin et la discipline des sacrements, soit le responsable de toutes les questions liturgiques et sacramentelles, un des plus hauts postes du Vatican. 

Le pape François l’a certes promu à la tête de la Congrégation pour le culte divin, mais il l’a aussi entouré d’hommes à lui, n’hésitant pas à remplacer en une seule fois tous ses collaborateurs ; ces derniers l’ont parfois contredit publiquement avec l’aval du pape. Le cardinal  Sarah, qui a été en grande partie formé en France dans les années 1960, a récemment acquis une grande notoriété dans les milieux conservateurs francophones en publiant plusieurs livres d’entretiens dans lesquels il se montre d’une grande fermeté doctrinale – dont, déjà, un de ces ouvrages, La Force du silence, préfacé par Benoît XVI. Beaucoup d’identitaires français rêvent de lui comme futur pape. Or l’érection de Sarah en principal opposant au pape est sans doute en partie une construction fantasmée : à de nombreuses reprises également, le cardinal guinéen a protesté de sa fidélité à François, allant jusqu’à affirmer récemment que ceux qui s’opposent au pape sont hors de l’Église. Il est à présent accusé d’avoir instrumentalisé Benoît XVI pour mettre en échec la réforme annoncée du célibat sacerdotal par François.

4. Qui sont les autres « opposants » au Pape ?

Il faut donc battre en brèche l’idée d’une curie uniquement préoccupée de faire chuter le pape ; l’opposition du collège des cardinaux sans cesse invoquée se réduit alors à quelques figures ressassées. Celles-ci viennent d’horizons divers. On peut citer en premier lieu le cardinal américain Raymond Leo Burke (né en 1949), canoniste réputé, nommé par Benoît XVI préfet du tribunal suprême de la Signature apostolique (à certains égards la cour suprême du Vatican) ; il n’est certes pas en grâce sous le pape François, qui l’a d’abord écarté de la stratégique congrégation pour les Évêques, puis l’a réduit au rôle tout à fait insignifiant de cardinal protecteur de l’ordre de Malte, doublé d’un commissaire apostolique. Si le cardinal Burke est indéniablement de tendance conservatrice, et si beaucoup de ses prises de paroles constituent des critiques assez transparentes du pontificat, il a aussi à de nombreuses reprises témoigné qu’il fallait, pour être catholique, rester fidèle au pape.

Derrière ces deux figures de proue, trois autres cardinaux, tous en retrait, ont publiquement exprimé leur désaccord avec des décisions du pape : Carlo Caffara et Joachim Meisner (respectivement archevêque émérites de Bologne et de Cologne) sont aujourd’hui décédés ; quant au  dernier, le cardinal Walter Brandmüller, ancien président du comité pontifical pour les sciences historiques, il a plus de 90 ans ; avec le cardinal Burke, ils ont soumis au pape des Dubia (« doutes ») sur l’interprétation exacte à apporter à l’exhortation apostolique Amoris laetitia, document du pape sur la famille ; comme leur nom l’indique, les Dubia ont pris la forme tout à fait classique de questions ouvertes au pape, lui demandant de préciser sa doctrine. Dans ses formes, la « fronde » des quatre cardinaux incriminée est plus proche d’une guerre en dentelles cardinalices que d’un conflit ouvert.

Finissons cette galerie des « opposants » en pourpre par le cardinal Gerhard Müller (né en 1947), ancien préfet pour la Doctrine de la Foi, aujourd’hui sans affectation. Il a lui aussi critiqué l’exhortation Amoris laetitia pour des raisons doctrinales, et avec une véhémence où perce beaucoup de désappointement. Il est intéressant d’observer que Müller semble bien plus « à gauche » que les cardinaux précédents : très proche de Benoît XVI, il s’est montré également ouvert à certains théologiens de la Libération1. Il faut enfin mentionner un cardinal qui critique l’action diplomatique du pape François en raison de sa connaissance des réalités locales : il s’agit de Joseph Zen (né en 1932), ancien archevêque de Hong Kong, qui a vigoureusement dénoncé l’accord Chine-Vatican comme un marché de dupes.

On le voit, une telle « opposition » reste assez modérée dans ses formes. Si l’on quitte ces hauts dignitaires, les critiques seront-elles plus acerbes dans les milieux traditionalistes, attachés au rite tridentin ? Certains évêques proches des traditionalistes, comme Mgr Schneider, archevêque d’Astana au Kazakhstan, se situent dans une opposition plus franche. Mais un nouveau paradoxe se fait jour quand on rappelle la situation de la Fraternité Saint Pie X (FSSPX), connue pour sa véhémence de ton à l’égard de Rome : alors que son opposition à Jean-Paul II l’avait conduite à l’excommunication en 19882, le processus de rapprochement, initié sous Benoît XVI en 2007-2009, semble se poursuivre inéluctablement sous François, qui entretenait déjà de bons rapports avec la branche argentine de la FSSPX, et lui a accordé la faculté d’administrer la plupart des sacrements licitement. Tout se passe comme si François montrait plus de compréhension pour les « intégristes », sans doute du fait de leur zèle pastoral, que pour les conservateurs modérés « ratzinguériens » ou « wojtyliens », parfois décrits comme « néoconservateurs ».

Manifestations contre le mariage pour tous catholiques ratzingeriens

5. Au-delà de la curie, qui critique vraiment le Pape François ?

Bien davantage que les réticences des clercs, l’opposition de groupes assez larges de laïcs catholiques au pape est une nouveauté du pontificat de François. Auparavant, les papes faisaient certes l’objet de critiques, mais le réflexe de fidélité au trône de Pierre dominait largement. Dans de larges secteurs de l’opinion publique européenne, souvent ceux qui sont précisément vulnérables aux thèses néo-populistes, les appels du pape François à l’accueil des migrants ne sont ni compris, ni acceptés, quand bien même ils s’inscrivent parfaitement dans la continuité des pontificats précédents3. Le pape, en restaurant de bonnes relations avec de grandes instances islamiques comme l’université Al-Azhar, est aussi accusé d’irénisme face à un islamisme conquérant. Ces critiques émanent souvent de laïcs peu pratiquants, assez peu informés des réalités religieuses, mais professant leur attachement à une identité européenne chrétienne. Outre-Atlantique, les mêmes critiques existent également, mais elles disposent peut-être de plus d’audience et de relais dans la hiérarchie ecclésiale.

C’est la thèse de Nicolas Senèze4, qui attribue un rôle actif d’agents déstabilisateurs du pontificat aux riches laïcs américains en désaccord avec le pape, selon lui pour des motifs avant tout économique : ces laïcs seraient blessés par la critique vigoureuse du néolibéralisme portée par le pape. Ils auraient en particulier été à l’origine de la lettre de Mgr Vigano, ancien nonce aux États-Unis, appelant à la démission du pape François, en septembre 2018. Disons-le d’emblée : une telle thèse n’emporte pas la conviction.

Il est fort possible qu’il existe des catholiques, aux États-Unis ou ailleurs, en désaccord avec la critique papale de l’économie libérale. Mais Nicolas Senèze leur prête une influence et un réseau absolument hors de proportion, mobilisant toutes les associations de laïcs catholiques américains, comme les chevaliers de Colomb, au service de sa démonstration. Une telle argumentation s’expose en outre à la rétorsion : la puissance financière et d’opinion que Nicolas Senèze prête aux Américains se retrouve, à un niveau encore supérieur, mais pour des orientations cette fois libérales, dans les très puissantes organisations allemandes de laïcs – l’Église d’Allemagne est en effet une des plus riches du monde, et exerce par là une influence sur le St-Siège inversement proportionnelle à sa vitalité démographique en berne.

Vigano

6. Quel est le rôle du pape émérite, Benoit XVI ?

Un dernier élément renforce le caractère inédit de l’opposition au pape : c’est la coexistence, au Vatican, du pape en exercice et d’un pape émérite, Benoît XVI. Celui-ci s’est en principe retiré de toutes affaires publiques, consacre sa vie à la prière et n’intervient pas dans le pontificat de son successeur, malgré les sollicitations de différents milieux : il a en particulier refusé d’intervenir à la suite du synode sur la famille. Or cette règle a déjà été écornée, et vient d’être franchement entaillée : Benoît XVI, on l’a vu, a préfacé le livre précédent du cardinal Sarah ; il a aussi exposé dans un courrier son désaccord à l’attribution d’un prix à un théologien progressiste, ou encore écrit une lettre au clergé bavarois sur la cause des scandales d’abus sexuels, dans laquelle il donne de ces derniers une interprétation avant tout spirituelle, résultant selon lui de l’oubli du sens de Dieu.

Mais il a aussi donné des marques publiques de soutien au pape François. Le statut de pape émérite pose malgré tout des problèmes canoniques et doctrinaux, et des voix s’élèvent désormais pour que Benoît XVI s’astreigne à un silence plus strict5.

La tentation est grande, pour les fidèles de la base, d’opposer les deux papes, voire de considérer l’élection de François comme suspecte du fait des conditions de la renonciation de Benoît XVI. Certains laïcs traditionalistes considèrent ainsi, dans une sorte de réaction affective, et sans rien connaître aux conditions canoniques réelles de validité de l’élection d’un pape, ou des conditions dans lesquelles il peut être déposé, que Benoît XVI est toujours « leur » vrai pape. Ils adoptent ainsi des comportements politiques contemporains, à l’exemple de militants politiques qui considèrent la victoire de leurs adversaires comme toujours entachée de fraude.

C’est ce qui rend sa dernière intervention étonnante, d’autant plus qu’elle s’est suivie d’une semi-rétractation, par la voix de son secrétaire particulier, Mgr Georg Gänswein, qui a expliqué que Benoît XVI ne voulait plus être considéré comme co-auteur du livre, tout cela résultant d’un malentendu avec le cardinal Sarah. Le gros de l’ouvrage paraît bien être en effet du cardinal Sarah, et Benoît XVI n’aurait écrit en propre qu’un chapitre de sept pages dans le développement. 

Enfin, au début de l’année 2020, ont refait surface des bruits selon lesquels François s’apprêterait lui aussi à démissionner, donc à institutionnaliser, en quelque sorte, le statut de pape émérite. Actuellement la charge de pape est viagère et sans limite d’âge (même si les cardinaux électeurs doivent être âgés de moins de 80 ans), contrairement à celle d’évêque : tous les évêques catholiques doivent présenter leur démission quand ils atteignent 75 ans, et ne peuvent être ensuite prolongés que pour un ou deux ans, avant d’avoir le statut d’évêque émérite. Or le pape François aime à rappeler qu’il est avant tout l’évêque de Rome (c’est ainsi qu’il s’est présenté le soir même de son élection), ce qui participe de sa mise en avant, au moins en paroles, d’un style de gouvernement plus collégial pour l’Église. Il ne serait donc pas surprenant de le voir réformer les attributions du pape en les rapprochant, au moins dans une certaine mesure, de celles des autres évêques. Dans cette optique, la fonction absolument  inédite dans l’histoire de l’Église de « pape émérite » serait ramenée à celle de simple « évêque émérite de Rome ». 

7. Et le synode de l’Amazonie ?

En apparence, le synode qui vient de s’achever il y a quelques mois sur l’Amazonie a ouvert la porte à des mesures plus révolutionnaires que le synode précédent, sur la famille, qui ont été votées à la majorité canonique des deux tiers. Le rapport final du synode amazonien a en effet proposé au pape l’ouverture de la prêtrise dans certaines conditions pour les diacres permanents mariés, sans doute dans le cadre d’un nouveau rite amazonien (sur le modèle des prêtres catholiques de rite oriental qui peuvent être mariés) ; il déclare aussi réfléchir à l’ordination diaconale des femmes. Ces mesures ne sont pour l’instant que des suggestions au pape sans aucun effet ; c’est seulement l’exhortation apostolique post-synodale, pas encore parue, qui les formalisera, lorsque François pourra décider de les reprendre à son compte. Bien que les changements mis en œuvre soient plus spectaculaires, en réalité, il se pourrait bien que les ruptures les plus significatives aient déjà eu lieu.

Un des points de discussion très controversé du synode sur la famille, qui s’est tenu en deux sessions en 2014 puis en 2015, a consisté dans l’accueil des divorcés remariés qui, selon la discipline traditionnelle, sont en état de péché mortel, et donc privés de la communion sacramentelle. Les courants progressistes revendiquaient depuis longtemps une meilleure intégration des divorcés remariés, et donc l’abolition des anciennes censures. Or il s’agit là d’un point de blocage, irréformable selon les défenseurs des positions traditionnelles, car relevant de la discipline immuable de l’Église, fondée sur les paroles du Christ dans l’Évangile (à l’inverse du célibat des prêtres, qui a moins trait à la doctrine qu’à la discipline). La proposition qui ouvre la communion aux divorcés remariés n’a obtenu qu’une majorité très fragile au synode. C’est pourquoi elle n’a pas été explicitement reprise par l’exhortation du pape Amoris laetitia : c’est seulement à la faveur d’une note de bas de page du document romain que l’on apprend que « dans certains cas, l’intégration des divorcés remariés peut aller jusqu’à l’accès aux sacrements ». C’est cette ambiguïté qui a généré les Dubia des cardinaux conservateurs qui se sont demandés quelle était la bonne interprétation de ce passage. L’épiscopat argentin a demandé également au pape si cette note ouvrait bien l’accès à la communion pour des divorcés qui continueraient leur vie commune. La réponse du pape a été positive, et il a loué la pratique des évêques argentins qui avaient déjà pris acte de ce changement. L’inscription de cette réponse de François, une simple lettre privée du pape, dans les Acta apostolicae sedis, le recueil officiels des actes du magistère, a représenté sans doute, en fin de compte, la véritable rupture. Car c’est par là que le pape François a vraiment pris le contre-pied de la politique suivie par ses prédécesseurs, et a inscrit ses propres mesures comme des actes magistériels. Il faut bien constater qu’il n’a entraîné à cette occasion ni schisme ni rupture formelle.

Est-ce à dire que le synode amazonien ne serait alors qu’un épiphénomène ? Il représente tout de même un enjeu crucial qui dépasse les simples questions locales. L’Amazonie est certes exemplaire de ces « périphéries » que la pape François veut replacer au centre de l’attention de l’Église ; mais elle ne concerne que quelques millions d’habitants, et pas tous catholiques. 

La publication du livre de Benoît XVI et de Sarah  théâtralise aussi les oppositions en ce qu’elle donne l’image d’un affrontement doctrinal entre deux papes, situation en principe inimaginable dans le catholicisme. 

8. Le coeur du problème : l’Église européenne

Cette crise institutionnelle est aussi une crise culturelle. La guerre de position qui consomme l’Église catholique a vu un moment d’intensification récemennent quand les évêques polonais ont proposé de nommer Karol Wojtyła, le pape polonais devenu saint Jean-Paul II en 2014, « patron de l’Europe et docteur de l’Église ». Comme le Grand Continent l’analysait ailleurs, cette relance de la question des racines chrétiennes de l’Europe s’insère dans un contexte qui voit une relation toujours plus étroite entre le PiS et l’Église catholique en Pologne, sur un fond orbanien d’une « Europe blanche et chrétienne ». Cette prise de position faisait suite au synode pour l’Amazonie qui s’était achevé le 27 octobre et à ses propositions progressistes concernant en particulier le statut du célibat des prêtres. 

Le conflit autour de la mémoire de Jean Paul II est un point particulièrement sensible pour l’unité des composantes de la catholicité contemporaine. Sa papauté présente la dernière synthèse entre un Pape capable de s’adresser aux foules du monde entier, tout en gardant une ligne cohérente avec la tendance conservatrice. Or François, par divers signes, a manifesté une certaine rupture avec l’héritage wojtylien. Cette volonté de continuer sur la lancée du concile Vatican II était par exemple sensible lors de la messe de canonisation de Jean-Paul II et Jean XXIII, le pape qui a ouvert le concile Vatican II : l’homélie de François a porté presque uniquement sur Jean XXIII et son fameux désir d’aggiornamento, son esprit d’ouverture, et seulement quelques mots convenus ont été dits sur Jean-Paul II à la fin de l’homélie, ce qui est inversement proportionnel à la longueur de leurs pontificats respectifs.

Derrière le souci pour les indigènes d’Amazonie, on voit poindre des questionnements qui concernent en réalité les Églises des sociétés occidentales, et en premier lieu l’Église d’Allemagne. La situation difficile des catholiques en Amazonie, par manque d’encadrement clérical, est certes plus grave que la longue crise des vocations des sociétés européennes ; cependant la situation de l’Amazonie n’est-elle pas ce qui risque d’arriver en Europe d’ici quelques années ? Les solutions concédées à l’Amazonie in experimentum pourraient alors être étendues demain à l’Allemagne, après demain à la France (où certains diocèses ne comptent qu’une infime minorité de prêtres encore en activité). Elles représenteraient alors un véritable tournant pour l’Église catholique entière, que certains appellent et que d’autres redoutent.

L’influence allemande sur les rives amazoniennes se lit aussi en filigrane dans le crédit dont les clercs germanophones jouissent longtemps sur les affaires sud-américaines, avec des échanges qui ont été depuis longtemps noués (Bergoglio est lui-même un très bon germanophone, et a séjourné en Allemagne pour sa thèse de théologie en 1986, alors qu’il voyageait très peu). L’un des prélats les plus médiatiques du synode amazonien est le missionnaire allemand Erwin Kräutler, qui n’est pas un cas isolé.

Un pape argentin dans la mondialisation

Il est donc raisonnable de penser que parler de la situation des cultures indigènes d’Amazonie a représenté une manière détournée d’évoquer les problèmes, autrement plus brûlants pour le Vatican, de l’Église d’Allemagne. Cette dernière, comme on l’a dit, est une des plus riches du monde grâce au système du Kirchensteuer (l’impôt ecclésiastique obligatoire pour les fidèles). Ses prélats, déjà têtes pensantes des mutations postconciliaires, ont encore aujourd’hui une puissance considérable sur le cours de l’Église universelle. Ils sont aujourd’hui sous la pression des associations de laïcs catholiques (regroupés au sein du Comité central des catholiques allemands), qui adoptent des positions bien plus progressistes qu’eux sur tous les sujets sociétaux, et réclament des réformes d’ampleur immédiates.

Confronté à cette pression de sa base, l’épiscopat allemand est tenté d’aller de lui-même en avant : il a déjà essayé d’ouvrir de sa propre initiative l’intercommunion entre catholiques et luthériens, avant de se faire rappeler à l’ordre par la curie romaine. Le cardinal Reinhard Marx, président de la conférence épiscopale allemande, l’a affirmé très franchement lors du synode sur la famille : « nous ne sommes pas une filiale de Rome ». Le pape François, à son habitude, s’est bien gardé de trancher cette initiative d’une Église particulière, pour peu qu’elle aille dans le sens qu’il encourage à mots couverts. Peu avant le synode sur l’Amazonie, la pression des catholiques allemands s’est intensifiée, avec des demandes d’abolition du célibat ecclésiastique et d’ouverture de la prêtrise aux femmes. Le synode sur l’Amazonie a donc représenté une réponse détournée à l’Église d’Allemagne. D’où l’opposition qu’il a également rencontrée dans les franges conservatrices. Mais François semble décidé à ne pas en tenir compte.

Pape François Bénoit XVI au Vatican se rencontre

9. Y aura-t-il un schisme ? 

L’Église catholique se trouve donc aujourd’hui dans une situation d’entre-deux. Le risque de schisme formel, où l’on pourrait imaginer un parti conservateur reconnaissant Benoît XVI pour seul pape légitime, est une éventualité inenvisageable. En fait, aucune des parties ne désire la rupture, mais chacune fait mine d’attendre la faute de l’adversaire qui la rendra irréversible.

Le risque du pontificat de François, bien plus subtil, est celui d’un schisme informel, non déclaré, silencieux. Il a pour cause directe le style de gouvernement imprévisible du pape, qui déroute aussi bien ses soutiens libéraux que ses adversaires. Ce schisme silencieux est double, et en réalité déjà bien entamé : d’une part, la masse des catholiques réclamant des réformes ne règlent plus leurs comportements selon les règles de l’Église – qu’ils concernent la pratique religieuse ou la morale sexuelle – tout en s’exprimant dans des mouvements contestataires, comme la conférence des baptisés en France ou le collectif « Wir sind Kirche » en Autriche ; la génération suivante quittera l’Église sur la pointe des pieds, voire ne se reconnaîtra plus comme catholique.

D’un autre côté, une autre frange de l’Église, elle aussi peu pratiquante et observante, mais en désaccord sur le positionnement politique du pape François, considère qu’il ne défend plus l’identité chrétienne, donc que le pape ne les représente plus, voire que les autorités de l’Église en général ont abandonné les chrétiens. À l’exception d’une minorité très militante et conscientisée, ces laïcs ne comprennent guère les raisons proprement doctrinales qu’il y aurait d’être en désaccord avec le pape François (qui sont pourtant celles qui motivent les oppositions au sein de la hiérarchie de l’Église). Il est frappant de constater que ces deux positions antagonistes relèvent toutes deux d’une mutation des comportements dans le même sens, tendant à une adaptation au monde moderne. De part et d’autre, la vision de l’Église se retrouve politisée, car on la considère selon des enjeux séculiers et temporels, ainsi que l’on ferait d’un parti politique ou d’une association humanitaire.

S’il est sans doute conscient de ces deux périls jumeaux, le pape François n’a guère d’autres solutions que de poursuivre dans la route déjà empruntée : la réforme par des voies détournées, alliant une grande autorité personnelle à l’encouragement d’initiatives locales, en somme la défense d’une Église à géométrie variable, où l’unité serait tendue à l’extrême sans jamais être formellement rompue, à l’exemple de ce qui se pratique dans beaucoup d’Églises protestantes. Tel paraît être le sens de l’Église « hôpital de campagne » que François a appelée de ses vœux. Ce serait une manière audacieuse et périlleuse de mettre en œuvre l’unité dans la diversité.

10. En bref, que se passe-t-il ?

Il n’existe donc pas d’opposition unifiée au pape François, mais un faisceau d’attitudes allant de la manifestation de réserves sur certaines actions du pape à la considération radicale qu’il est un intrus illégitime. Les raisons de ces attitudes, spirituelles, doctrinales, canoniques, identitaires, socioéconomiques ou affectives, sont tout aussi variées. Globalement, il faut distinguer les prises de positions des hiérarques de l’Église – Benoît XVI y compris –, qui interviennent sur des sujets précis et se signalent malgré tout par leur grande prudence, de celles des cercles de laïcs plus ou moins informés qui présentent une certaine tendance à la dramatisation des enjeux. Il n’en reste pas moins qu’une telle désaffection de la part de secteurs entiers de l’opinion catholique est en elle-même problématique. C’est en ce sens qu’on peut dire qu’il existe un état de schisme virtuel dans le catholicisme. Un schisme formel a en revanche très peu de chances d’éclater, car les membres de l’Église hiérarchique savent que chaque partie aurait trop à perdre.

Sources
  1. Comme Gustavo Guttierez
  2. Conduisant certains médias à parler déjà, à tort, d’un schisme, qui n’a pas été formellement consommé.
  3. C’est ce qu’a reconnu un de leur porte-parole, Laurent Dandrieu, dans Église et immigration. Le grand malaise, Paris, Presses de la Renaissance, 2017.
  4. Nicolas Senèze, Comment l’Amérique veut changer de pape, Paris, Bayard, 2019.
  5. C’est le cas du liturgiste Massimo Faggioli, grand soutien du pape François, pour qui Benoît XVI « commence vraiment à poser problème ».