La lettre du lundi 11 novembre 1918

Cent ans jour pour jour après la fin de la Première Guerre mondiale s’est ouvert hier le Forum de Paris sur la Paix. Puisque l’objectif affiché par les organisateurs de cette manifestation est de démontrer qu’en 2018 le multilatéralisme est encore vivant, il est sans doute de meilleur ton de l’inaugurer un 11 novembre 2018 plutôt qu’un 28 juin 2019. À tout prendre, mieux vaut en effet commémorer ensemble l’arrêt de quatre ans de combats d’une violence inouïe que de se souvenir de la paix ratée que le Traité de Versailles symbolise encore aujourd’hui.

Le 11 et le 12 novembre 1918, la nouvelle de la signature de l’armistice entre l’Allemagne et les puissances alliées fait rapidement le tour d’un monde où l’information est déjà mondialisée. Ces deux jours-là, la presse européenne et mondiale célèbre à l’unisson la possibilité d’un retour rapide à la paix et au monde d’avant 1914. Cependant, sous les gros titres souvent euphoriques, un certain nombre d’éditoriaux et de brèves suggère qu’en Europe, dans les esprits comme sur le terrain, le chemin depuis la cessation des combats jusqu’à la réconciliation des belligérants pourrait bien se révéler long et accidenté.

Les extraits de la presse reproduits et traduits pour composer ce à quoi aurait pu ressembler notre lettre du lundi un 11 novembre 1918 attestent que de quelque côté qu’on se place, l’Europe est avant tout en désordre, ce qui conduit l’éditorialiste du Manchester Guardian à affirmer dès le lendemain : “L’ancien ordre européen est mort. Le nouveau est loin d’être né et personne ne sait à quoi il ressemblera.”

Dans les villes victorieuses ou libérées, ce désordre est festif. La liesse y est avant tout nationale et patriotique, de même que les déclarations des dignitaires alliés et les éditoriaux de la presse. Même le journaliste britannique cité plus haut, qui se distingue de la plupart de ses homologues des pays alliés ou neutres en tentant de proposer une vision européenne de l’armistice, ne peut s’empêcher de conclure à la responsabilité allemande. Si les combats sont suspendus le 11 novembre, le nationalisme, pourtant identifié par la plupart des contemporains comme la principale source du conflit s’achevant enfin, a lui encore cours.

Ailleurs en Europe, le désordre peut être social ou révolutionnaire. L’Allemagne défaite est loin d’être la seule touchée par des protestations émanant des mouvements ouvriers. Des pays restés neutres comme la Suisse ou le Luxembourg connaissent le 11 novembre 1918 des niveaux de protestation sociale rarement atteints dans la suite de leur histoire.

Ce jour d’armistice est enfin propice aux revendications indépendantistes des peuples qui ont longtemps coexisté au sein des empires centraux désormais vaincus. Néanmoins, seul le Reich allemand a déjà disparu. Si les Polonais sont en mesure de déclarer leur indépendance le jour même de l’armistice, ce n’est pas le cas des « nations » rassemblées au sein d’un Empire austro-hongrois persistant jusqu’à la fin du mois. Quant à l’Empire ottoman, pourtant considéré comme l’homme malade de la Triplice, il n’est pas concerné par cet armistice. Les puissances alliées continuent à le combattre jusqu’au dernier jour de novembre 1918 tout en s’attelant sur le terrain occidental à une nouvelle bataille : gagner la paix.


Dossier coordonné par Lucie Rondeau du Noyer et Nathanaël Travier, 

avec la collaboration de François Hublet, Meric Tanic, Ediz Topcuoglu et Kinga Torbicka

La liesse nationaliste dans les pays vainqueurs
Australie : Une tornade de coups de fil
Brésil : la fête à l’Ambassade de France
Paris : Les mots manquent pour dire ce que fut Paris !

Révolutions et indépendances dans les empires centraux vaincus
Allemagne : Les soldats contre les intrigants
Allemagne : L’impossible !
Łódź : enfin la libération polonaise !
Pologne : la transfert du pouvoir militaire à Józef Piłsudski

Le retentissement de l’armistice et de la révolution allemande dans les pays neutres
Suisse : Premier jour d’une grève générale sans précédent
Parole d’exilés belges à Londres : “Le Congrès de la Paix devrait se tenir à Bruxelles”
Retour du gouvernement en Belgique : Plus de matelas !
Bruxelles : Lendemain de fête

Quel nouvel ordre européen ?
Angleterre : une tentative de bilan historique immédiat de la Première Guerre mondiale
France : L’« Affaire est dans le sac ! »
France : La signature de l’armistice

Cartes
Les clauses territoriales de l’Armistice en cartes.
Les peuples de l’Autriche-Hongrie.
Les territoires occupés par l’Italie en vertu de l’armistice du 29 octobre.
La situation sur le front de l’Ouest le 5 novembre 1918.


La liesse nationaliste dans les pays vainqueurs


Australie : Une tornade de coups de fil

« Adelaide, Australie. UNE TORNADE DE COUPS DE FIL. Hier, le personnel du central téléphonique d’Adelaide s’est retrouvé confronté à une pression sans précédent. Les standardistes ont travaillé dans des conditions particulièrement éprouvantes et ceux qui les appelaient ont dû faire preuve d’une patience certaine avant d’être mis en relation avec leurs correspondants. L’interconnexion des lignes a également été retardée par des sonneries incessantes. Chacun cherchait à en savoir plus sur l’universel sujet de conversation d’hier : la capitulation allemande. »

Source : The Register, 12 novembre 1918


Brésil : la fête à l’Ambassade de France

« Rio de Janeiro. Lorsque nous étions aujourd’hui à l’ambassade de France, les représentants de ses colonies traversaient en nombre toujours croissant le parc de la représentation pour venir saluer M. Paul Claudel. C’est avec enthousiasme et émotion que chacun a regardé le drapeau tricolore flotter au-dessus de la façade du palais. Nous avons également eu l’occasion de saluer le représentant de cette glorieuse nation, Son Excellence M. Claudel. Il était toujours sous le coup de l’émotion des dernières nouvelles qu’il avait reçues de France au cours de la journée. Il a affirmé que, parmi elles, c’étaient les manifestations de la population strasbourgeoise en délire qui le touchaient le plus.

« Je ne peux pas exprimer combien je suis content, a déclaré Son Excellence, de constater que la guerre est terminée et que les soldats qui se sont si durement sacrifiés au cours de ces années de combats sanguinaires vont bientôt retourner dans leurs foyers. Mais ce qui m’exalte plus encore, c’est de savoir que la France est complète, à l’image d’un mutilé qui aurait retrouvé ses membres autrefois coupés. La France est en effet composée de différentes populations. Chacune possède ses propres traditions et coutumes. Chacune tient son rôle propre pour composer la remarquable autorité morale de notre pays. Avec le retour de l’Alsace et de la Lorraine, nous aurons la région métallurgique la plus riche du monde et nous réaliserons plus du tiers de la production mondiale de métal. ».

M. Claudel s’est soudainement interrompu avant de s’écrier dans la seconde partie de son discours :

« Cependant, tout cela est secondaire. Ce qui nous passionne à cet instant précis, c’est notre victoire et la défense de notre pays ; et mes amis pourront mieux comprendre ma joie, si je me permettais de raconter un souvenir personnel. ».

Son Excellence a procédé en relatant un épisode fondateur de son enfance qui l’a marqué à vie. Très jeune, au cours de la guerre franco-prussienne, Monsieur Claudel avait assisté, stupéfait et effrayé, à l’invasion de l’Est de la France en 1870 par les « troupes barbares ». Le garçon résidait alors à Bar-le-Duc où il fut arrêté par des soldats allemands qui voulaient le faire descendre sur le bas-côté du chemin pour laisser passer les troupes. L’impression durable de ces scènes d’enfance a sans nul doute joué un rôle important dans l’exultation de Son Excellence. »

Source : A Noite, 12 novembre 1918


Paris : Les mots manquent pour dire ce que fut Paris !

« Paris. C’est la victoire !

Ils ont signé. Ce n’est donc pas vainement que le sang a été versé ! Ils ont signé.

On le disait déjà, – on le chuchotait, on le murmurait, – mais on n’osait y croire, quand, au loin, un coup de canon… C’était vrai, bien vrai ! Il était onze heures. Assourdies par la brume, les salves se succédaient. L’une après l’autre, les cloches des paroisses se prirent à carillonner. C’était vrai ! Des gens qui ne s’étaient jamais vus s’embrassèrent. Des femmes se mirent à pleurer. Et tout à coup, comme si quelque invisible messager l’eût, en même temps, dite à chacun, tout le monde connut la nouvelle. On l’avait déjà répétée et l’on interrogeait encore ; car, au fond de l’être, on ne pouvait se résoudre à croire tout à fait que ce fût vrai, – tant on l’espérait. C’était vrai, bien vrai ! Alors ce fut fête, fête telle qu’aucun de ceux qui vivent aujourd’hui ne vit jamais. Les enfants sortirent des écoles [note : L’Écho de Paris, daté du même jour, nous apprend que « les écoles seront en congé aujourd’hui », que « toutes les administrations, tous les ateliers, toutes les usines donnèrent congé à leur personnel »], les ouvrières des ateliers, des usines ; les employés des bureaux, les oisifs de chez eux, les commerçants de leur boutique ; les étudiants se promenèrent en monôme [note : dans le vocabulaire des grandes écoles, un monôme est un cortège, en file indienne, organisé pour des occasions remarquables comme la fin des examens.] ; et tout ce monde se répandit dans les rues. On avait besoin d’être ensemble, de vois des visages joyeux d’une même joie.

Déjà les balcons s’étaient couverts de drapeaux de toutes nations, de toutes grandeurs, de toutes étoffes apparus comme sous un souffle puissant les corolles d’une gigantesque et subite floraison. Ils flottaient à plus lourds, le long des édifices, par faisceaux, par touffes ; ils s’agitaient, régulièrement espacés, aux fenêtres des maisons ; ils virevoltaient dans les mains des enfants ; ils s’élevaient au-dessus des têtes, dans la foule. Dans cette foule, innombrable, grossie à chaque instant de nouveaux arrivants, il ne fut corsage, boutonnière, chapeau, chevelure qui n’eût pas sa cocarde, sa pochette, son bout de ruban aux couleurs alliées. Tout ce qui pouvait être emblème le fut.

On forma des cortèges en tête desquels on plaçait de force des soldats enrubannés, enguirlandés, pavoisés par dix mains à la fois et l’on défila de par la Grand’Ville aux cris : « Vive la France ! », aux accents de la Marseillaise. Et tour à tour, tous ces cortèges se dirigeaient vers le ministère de la Guerre et là, ils acclamaient longuement : « Vive Clemenceau ! Vive Clemenceau ! ». Les premiers qui vinrent rendre hommage au président du Conseil furent les élèves des lycées et des grandes écoles. Ils s’étaient rencontrés, boulevard Saint-Michel, ceux de Louis-le-Grand, de Saint-Louis, de Henri-IV, ceux de Saint-Cyr, de Navale, de Polytechnique, de Centrale ; juristes et carabins se joignirent à eux et, en un immense monôme, ils se dirigèrent vers la rue Saint-Dominique.

Ils pénétrèrent dans la cour d’honneur et bientôt M. Clemenceau parut à la fenêtre. Il fut acclamé frénétiquement. Très ému, le chef du gouvernement, du geste, demanda le silence. On se tut. Il dit seulement : « Vive la France ! Criez avec moi : Vive la France ! On se découvrit et une grande clameur s’éleva : « Vive la France ! » Puis, en bon ordre, en chantant la Marseillaise, les étudiants se dirigèrent vers la statue de Strasbourg. Des voitures passaient, hérissées de fanions. Des grappes, des pyramides humaines s’accrochaient, se dressaient sur les camions des soldats américains ; des hommes, des enfants grimpaient sur leurs épaules et eux, les grands garçons vêtus de beige, clamaient aussi, sans arrêt : « Vive la France ! ». La foule répondait : « Vive l’Amérique ! » Et les Yankees, délirant d’enthousiasme, tiraient des coups de revolver en l’air. Le général Moinier passa ; on l’acclama. Le maréchal Foch fut reconnu alors qu’il rentrait chez lui, avenue de Saxe, pour déjeuner. La foule envahit l’avenue et ne cessa d’acclamer. Le vainqueur parut au balcon ; ce fut du délire. Il sourit, salua et dit, presque timidement : « Maintenant, je vais déjeuner. » Il se retira. On acclama encore sous ses fenêtres, longtemps, longtemps.

La foule grossissait sans cesse. Il venait des gens de la banlieue, de la campagne. Les autobus et les taxis, hérissés de fanions, durent chercher des itinéraires de fortune. On enleva des canons allemands de la place de la Concorde et des hommes les traînèrent à travers la Ville ; d’autres portaient des lance-mines ; on se disputait des permissionnaires. Des femmes en grand deuil, le regard fixe, et semblant, dans le brouillard, chercher très loin une auréole autour d’une croix de bois, portaient haut des drapeaux. Des soldats anglais, sur des tables de café, chantaient des hymnes ou haranguaient. Les cortèges se confondaient, se soudaient. Sur les boulevards, la masse humaine devint si compacte que l’on ne pouvait plus bouger ; d’un bout à l’autre des immenses voies montaient, formidables, les chants de triomphe.

Non, vraiment, Paris ne vit jamais cela, ni lors de la mobilisation, ni même, peut-on penser, aux plus grandes époques de notre passé.

Cela dura toute la soirée, presque toute la nuit. On fit de la lumière, – de la vraie lumière, comme on n’en avait vu depuis plus de quatre ans. Les monuments étaient illuminés. Sans se lasser, la foule bruyante, énorme, gigantesque, suivait les clairons, les tambours ; on avait allumé des lampions. Devant des écrans on applaudissait l’effigie des deux maréchaux, des généraux, du président du Conseil. Plus de quarante mille personnes stationnaient devant l’Opéra. M. Noté lança deux coups de clairon, – car M. Noté sonne du clairon, – et Mlle Chenal parut, drapée des trois couleurs, coiffée du nœud alsacien, le drapeau à la main. Elle chanta la Marseillaise ; la foule reprit le refrain, en choeur. M. Noté, d’une voix puissante, entonna la Brabançonne, le chant national de son pays. M. Gresse fit entendre le God save the King et la Marchia réale ; puis les trois artistes chantèrent The star spangled Banner. On réclama encore la Marseillaise que durent interpréter, tour à tour, Mlle Lapeyrette, Lucienne, Barval et Bourdon. Des projecteurs déversaient sur les assistants des lueurs bleues, blanches et rouges, tandis qu’ils s’éloignaient en un remous formidable.

Depuis longtemps il n’y avait plus de lumière que des groupes encore chantaient, clamaient encore la victoire.

Paris a célébré magnifiquement ceux qui ont sauvé la France. »

Source : Le Petit Parisien, 12 novembre 1918


Révolutions et indépendances dans les empires centraux vaincus


Allemagne : Les soldats contre les intrigants

« Berlin. Comme un vent de tempête, la révolution a balayé les fondements institutionnels du vieil Empire allemand. L’évolution a dépassé à pas de géants la forme parlementaire de la vie politique. La république socialiste a face à elle des lois totalement nouvelles qui sont nées avec elle. Dans un mouvement spontané, le socialisme s’est créé partout, en dehors de la mécanique pesante des élections au Reichstag, son nouvel organe pour l’opinion publique : les conseils d’ouvriers et de soldats. Ils sont apparus sans plan préconçu, dans un hasard apparent, et souvent plusieurs côte à côte. Ainsi se sont formés à Berlin presque simultanément un conseil de soldats composé des partisans de la social-démocratie sous la présidence d’Arthur Molkenbuhr, et suivi par presque tous les grands corps de troupes berlinois, un autre conseil de soldats au Reichstag sous la direction des Indépendants ; s’y ajoutent des foules de soldats armés qui se regroupaient autour du groupe spartakiste.

Il a fallu attendre la réunion de dimanche au cirque Busch, les élections dans les usines et les casernes et la séance d’hier au Reichstag pour que la situation se clarifie et que s’organise de manière plus ferme le conseil unitaire des ouvriers et des soldats. Les choses étaient peu différentes en ce qui concerne le gouvernement. Il y avait, d’une part, le chancelier impérial Ebert, nommé par l’ancien gouvernement populaire et les socialistes majoritaires. Face à eux, les Indépendants et les Spartakistes revendiquaient tout autant le pouvoir. Le rapport de forces avec les conseils d’ouvriers et de soldats qui se formaient partout était des plus confus qu’on puisse imaginer. Dans ce domaine aussi, la réunion au cirque Busch a clarifié la situation : le pouvoir politique est dans les mains des conseils d’ouvriers et de soldats, qui bientôt, seront convoqués depuis toutes les provinces de l’Empire pour former un Congrès national. Face à eux, le gouvernement joue seulement le rôle d’un conseil des représentants du peuple, sur la composition duquel le conseil des ouvriers et des soldats a déjà fait pression.

Le régime politique ainsi formé, la République populaire socialiste, est une chose nouvelle, que l’on ne peut appréhender que par comparaison avec les concepts institutionnels du passé. Ainsi, la République socialiste est proche du système parlementaire en ce que le gouvernement est intégralement dépendant de la volonté du peuple. Mais, en même temps, un organe lui manque qui puisse être considéré comme l’expression de la véritable volonté populaire. Car les conseils d’ouvriers et de soldats ne représentent toujours qu’une représentation de la volonté de certains des cercles de la population. Et ils ne veulent rien être d’autre, puisque, précisément, ils sont l’opinion publique d’un état purement ouvrier. »

Source : Berliner Volks-Zeitung, 12 novembre 1918


Allemagne : L’impossible !

« Berlin. Les conditions de l’armistice, que Foch nous a transmises par l’entremise de Flieger, sont bien plus terribles encore que ce que nous attendions. L’Allemagne a dû les accepter sous la contrainte de fer de la nécessité. Mais, cela ne fait aucun doute, leur mise en œuvre, même menée avec la volonté la plus honnête du nouveau gouvernement, est tout simplement impossible.

Dans sa note à Lansing, dans laquelle il a transmis aujourd’hui à Wilson la demande d’allègement de ces conditions, le Secrétaire d’État Solf a insisté avec raison sur le fait que l’entretien des troupes d’occupation ennemies, couplées au maintien du blocus, condamnerait sans aucun doute des millions d’Allemands à mourir de faim. Ce d’autant plus que l’obligation de livrer 5000 locomotives, 150 000 wagons et 10 000 véhicules paralyserait d’avance toute conduite ordonnée de l’approvisionnement en nourriture du pays, mais aussi le transport de charbon et toute la circulation des marchandises. Et ce dans un moment où l’évacuation de la Belgique, de la France et de l’Alsace-Lorraine, qui doit être accomplie un délai de quinze jours, réquisitionne déjà la plus grande partie de tous les moyens de transports pour acheminer les troupes.

L’Entente ne peut avoir douté un seul instant de l’effet de ses conditions. Il est tout à fait évident que c’est à dessein que l’on a imposé à l’Allemagne une tâche irréalisable. L’esprit de réconciliation que le colonel House devait représenter au nom de Wilson à la Conférence de Versailles a capitulé honteusement devant la volonté de pillage impérialiste des tenants d’une politique de la violence, anglais et français. Selon toute apparence, l’Entente entend de cette manière contraindre l’Allemagne à signer une paix sans conditions. Les conditions de l’armistice nous donnent un petit avant-goût du contenu de cette paix.

Quant à savoir si Wilson est encore en capacité, dans ce contexte, d’imposer à ses alliés un assouplissement des conditions, cela apparaît assez douteux. Le seul espoir qu’il nous reste désormais est la conscience des peuples de l’Entente, qui commence à s’exprimer dans les manifestations des socialistes français et dans les négociations au sein du parti travailliste anglais. La note à Lansing évoque déjà que rien ne peut davantage nuire à l’esprit d’une union des peuples, ainsi que Wilson tentait de la réaliser en signant la paix, qu’un viol de la nouvelle Allemagne. Car alors, plutôt qu’une disposition à une entente mutuelle, un sentiment de la haine nationale s’enflammerait avec violence. Les dirigeants de l’entente sauront-ils entendre cet avertissement ? »

Source : Berliner Volks-Zeitung, 11 novembre 1918 (édition du soir)


Łódź : enfin la libération polonaise !

« Łódź, 12 novembre 1918. Le grand moment que les générations ont toujours attendu est venu.
Les chaînes ont été brisées, les entraves qui liaient la Pologne depuis plus de 100 ans ont été appelées à lâcher. Enfin nous sommes libres. Complètement libres.
Le fouet de Dieu a atteint trois de nos envahisseurs : le gouvernement des tsars de Moscou s’est effondré, la construction des Habsbourg s’est effondrée, le granit s’est effondré, cet édifice invincible symbole de la captivité et de l’oppression des horribles Hohenzollern.
Leurs propres peuples ont détruit les oppresseurs du monde.
Nous sommes complètement libres maintenant!
Enfin, nous sommes devenus des hôtes dans notre propre pays.
Les bras s’étirent pour agir. A ce moment historique, le coeur explose de joie et de volonté de se sacrifier pour la Patrie – le sang bouillonne dans nos veines – le cœur bat à tout rompre…
Toute la nation polonaise comprend la gravité du moment… Nous commençons à construire la République de Pologne libre !

Un grand effort est nécessaire aujourd’hui : celui-ci est un acte de commune unité.
Et surtout, le sang-froid et le calme, qui sont indispensables en période de percée, l’est particulièrement aujourd’hui, lorsque, sur les terres polonaises abandonnées par les envahisseurs, nous devons rétablir l’ordre.
Oui, les envahisseurs ont cédé le passage … ceux qui, au cours des quatre années d’occupation, nous ont infligés plus de 100 ans de violence sur notre terre …

Nous devons mettre de l’ordre…
Et combien avons-nous de travail !
Effectuons-le le plus rapidement possible, nous rendant ainsi digne de nos autorités polonaises, dans les meilleurs délais et avec la meilleure organisation possible dans les domaines de la sécurité, de l’administration, des transports, du trafic postal, etc.
Dans la mesure du possible, aidons les autorités polonaises à ce que le grand travail de construction de notre vie administrative soit achevé dans les meilleurs délais et sur des fondations solides.

Hier, le sang a coulé dans les rues de Łódź ! Sang polonais innocent ! La malheureuse nation polonaise doit toujours payer de son sang ! Hommage à ceux qui ont payé de leur sang pour la libération de Łódź de la violence de la Prusse.

Nous devons nous soumettre à notre pouvoir – ce gouvernement existe pour nous permettre de convoquer une assemblée nationale le plus rapidement possible. (…)

Vive l’assemblée constituante !
Vive un gouvernement fort et énergique !
Vive l’ordre et la paix !
Vive la Pologne unie ! »

Source : Kurjer Łódzki. Quotidien en sciences politiques, sociales et littéraires, 12 novembre 1918


Pologne : la transfert du pouvoir militaire à Józef Piłsudski

« Face au danger imminent externe et interne, pour l’unification de tous les ordres militaires et le maintien de l’ordre dans le pays, le Conseil de Régence transfère l’autorité militaire et le commandement suprême de l’armée polonaise et de ses subordonnés au Brigadier Józef Piłsudski.

Après la création du Gouvernement National, aux mains duquel le Conseil de Régence, conformément à ses déclarations antérieures, confie à un représentant du pouvoir de l’État, le Brigadier Józef Piłsudski, une autorité militaire faisant partie de l’autorité supérieure de l’État, oblige le gouvernement national à se soumettre, ce qui est confirmé par la signature de la présente proclamation.

Varsovie, le 11 novembre 1918.

Aleksander Kakowski
Józef Ostrowski
Zdzisław Lubomirski
Józef Piłsudski »

Source : Dziennik Praw Państwa Polskiego, n° 17, article 38, 1918


Le retentissement de l’armistice et de la révolution allemande dans les pays neutres


Suisse : Premier jour d’une grève générale sans précédent

Quoique la Suisse demeure neutre pendant toute la durée de la Première Guerre mondiale, elle n’en prend pas moins dès l’été 1914 des mesures exceptionnelles pour défendre sa souveraineté, y compris la mobilisation générale de son armée et la délégation de pouvoirs étendus au général Ulrich Wille. Le maintien d’un pouvoir fort entre 1914 et 1918 n’empêche pas le développement de tensions autant communautaires que sociales. Au début de novembre 1918, afin d’éviter que le premier anniversaire de la Révolution d’Octobre donne lieu à la répétition de « l’émeute de Zurich » du 17 octobre 1917, Wille fait déployer préventivement des troupes dans la même ville. Cette décision motive l’appel ci-dessous et résulte dans la plus grande grève générale de l’histoire helvétique : elle réunit pendant trois jours quelque 250 000 ouvriers avant que la force armée impose la fin du mouvement social.

« Berne, le 11 novembre 1918. “A la classe ouvrière ! Au peuple laborieux de la Suisse !”

La classe ouvrière de presque toutes les gran­des villes de la Suisse a protesté avec une force inattendue et une rare unanimité par une grève de 24 heures contre la mobilisation provocatrice du Conseil fédéral. Le Comité d’action d’Olten, représentant légitime des organisations ouvrières suisses a, en corrélation avec cette grè­ve de protestation, qui a eu un cours aussi bril­lant, demandé le retrait immédiat des troupes. Cette revendication a été refusée par le Con­seil fédéral. A une époque où la pensée de la démocratie et de la liberté triomphe à l’étranger, au moment historique où les Etats jusqu’ici mo­narchistes vacillent, où les couronnes roulent dans la poussière, au moment solennel où les peuples de l’Europe se réveillent d’une nuit d’horreur et de terreur et veulent prendre eux-mêmes leurs destinées en mains, le Conseil fé­déral de la « plus vieille démocratie de l’Europe » s’empresse d’étrangler le peu de liberté dont jouit encore le pays, de proclamer l’état de siège et de dominer le peuple au moyen des baïonnet­tes et des mitrailleuses.

Un tel gouvernement prouve qu’il est incapa­ble de suffire à cette période historique et à ses besoins. Sous le prétexte de maintenir la tran­quillité et l’ordre, de sauvegarder la sécurité in­térieure et extérieure du pays, il met délibéré­ment en jeu la tranquillité et l’ordre, la sécurité intérieure et extérieure de ce même pays. Avec une arrogance à laquelle il n’a aucun droit, il se donne comme un gouvernement de la démocratie et du peuple. En vérité, la démocratie et le peuple ont retiré leur confiance aux dirigeants ac­tuels du pays. Ces autorités ont perdu tout droit de parler au nom du peuple et de la démocratie par les­quels elles ont été désavouées. Elles ont perdu le droit de fixer la destinée d’un peuple qui re­fuse son assentiment à sa politique. Le moment est venu où le peuple laborieux doit prendre une influence décisive sur le développement ultérieur de la vie de l’Etat. Nous demandons la réforme immédiate du gou­vernement actuel du pays, conformément à la volonté présente du peuple . Nous demandons que
le nouveau gouvernement s’engage à réaliser le programme minimum suivant :

1 . Renouvellement immédiat du Conseil natio­nal d’après la proportionnelle.
2 . Le droit de vote et l’éligibilité de la femme.
3 . Introduction du devoir de travailler pour tous.
4 . Introduction de la semaine de 48 heures dans toutes les entreprises publiques et privées.
5 . Organisation d’une armée essentiellement populaire.
6 . Accord avec les producteurs agraires, as­surer le ravitaillement.
7 . Assurance vieillesse et invalidité.
8 . Monopole de l’Etat pour l’importation et l’exportation.
9 . Paiement des dettes publiques par les pos­sédants.

Il est inutile de motiver ce programme plus amplement. C’est le minimum de ce que le peuple laborieux a le droit de réclamer .
L’expérience a démontré que l’on ne peut ob­tenir aucune concession efficace des autorités par la voie des négociations ; elles n’ont de la compréhension que pour les intérêts des possé­dants ! elles ménagent les accapareurs et les spé­culateurs et refusent leur protection au peuple travailleur. Il faut que le peuple s’aide lui-même s’il ne veut pas à l’avenir être livré sans défense aux riches et aux puissants. C’est pour cette raison que les directions des organisations soussignées ont décidé à l’unanimité, et après mûres réflexions sur la situation intérieure et extérieure, de proclamer la grève générale dans tout le pays. La grève commencera lundi, 11 novembre 1918, à minuit . Elle doit comprendre les ouvriers et les ouvrières de toutes les entreprises publi­ques et privées . (…)

Vive la solidarité ! Vive les temps nouveaux !
Le Comité d’action d’Olten »

Source : La Sentinelle, 11 novembre 1918


Parole d’exilés belges à Londres : “Le Congrès de la Paix devrait se tenir à Bruxelles”

« Dans notre numéro du 7 octobre, nous développions cette idée qu’au point de vue pratique comme au point de vue moral, c’est à Bruxelles que le congrès de la paix devrait tenir ses assises.

Notre très estimé confrère de Londres l’Observer a bien voulu appuyer cette manière de voir, et il l’a fait en excellents termes : “Nous restons profondément convaincus, dit l’Observer que pour que le Droit International soit vengé de façon à produire une impression ineffable sur la conscience du genre humain, il faut que le Congrès se réunisse à Bruxelles.

On ne pourrait pas placer la question sur une base plus solide ni sur un plan plus élevé.

En effet, ce ne sont pas les facilités de tout genre offertes par la capitale belge, les ressources variées qu’elle présente, le nombre de ses hôtels, sa situation au carrefour de l’Europe, sa proximité des grands centres, qui mieux que les autres capitales, la désignent à l’attention des gouvernements.

C’est avant tout le rôle moral joué par la Belgique pendant la guerre qui justifie ce choix et l’impose en quelque sorte.

La guerre, entreprise par l’Allemagne dans un simple but de rapine a pris, du fait de la violation de la neutralité belge, un caractère spécial qui la différencie de tous les conflits des temps passés. De simple lutte pour la suprématie, la guerre est devenue une croisade du Droit contre la Force brutale comme l’a si bien dit un homme d’Etat anglais.

Or, c’est à Bruxelles qu’a été consommée la violation la plus flagrante de tous les principes supérieurs de la civilisation par la remise de l’ultimatum du 2 août. C’est de Bruxelles qu’est parti le premier défi du Droit outragé lorsque le gouvernement et le peuple belges ont fièrement décidé de résister par les armes à la lâche agression du garant de la veille et ont ainsi amené l’Angleterre, encore indécise, et plus tard les États-Unis, à jeter dans la balance le poids de leurs forces de terre et de mer.

Aussi, il nous semble que c’est à Bruxelles qu’il convient de tenir les assises d’où sortira un ordre des choses meilleur, fondé sur la Justice et le Droit.
Le lieu du délit doit être celui de la réparation.” (…)

Source : L’Indépendance belge, 12 novembre 1918 (publié à Londres)


Retour du gouvernement en Belgique : Plus de matelas !

Le soir de l’arrivée des membres du Gouvernement belge à Bruges, plusieurs ministres cherchèrent en vain l’hospitalité dans les hôtels. Hélas ! Il n’y avait plus de lits.
L’un deux se rendit chez M. Visart de Bocarmé, l’héroïque bourgmestre qui, malgré ses quatre-vingt-deux ans, avait tenu si courageusement tête aux Allemands.
– Mon cher bourgmestre, dit-il, permettez-moi de vous demander de quoi dormir ?
– Un lit ?… Avec plaisir. Suivez-moi, je vais vous indiquer votre chambre. La voici.
Mais de matelas, point : Les Allemands avaient volé jusqu’au dernier flocon de laine.
– Qu’à cela ne tienne, fit en riant le bourgmestre ; j’ai de quoi vous satisfaire : tenez, voilà, dans ce placard, un peu de paille et de vieux journaux… Je vais vous en faire une couchette…
Et M. Visart de Bocarmé, aidé par une brave vieille servante, bourra la toile de paille et de papier.
– Eh ! bien, fit le ministre à son lever, ma foi, je n’ai pas trop mal dormi !
– Il y a plusieurs années que je jouis de ce régime, riposta le bourgmestre ; et je pense bien qu’après cette longue épreuve, un matelas de laine serait trop moelleux…
Un autre membre du gouvernement reçut l’hospitalité à l’évêché ; le même grabat l’attendait.

Source : Le Bruxellois, 12 novembre 1918


Bruxelles : Lendemain de fête

“A voir la foule en délire qui déambulait dans nos rues dimanche soir, bras dessus-dessous, avec les soldats allemands, les embrassant et dansant en rond avec eux, on eût pu se croire transporté à quelques années d’ici et assister à une farandole carnavalesque… C’était trop beau pour durer ! A Bruxelles surtout, les belles choses ne durent pas longtemps… Hier, on chantait La Marseillaise ; aujourd’hui crépite la mitrailleuse… La crapule bruxelloise – j’entends par là cette lie du peuple qui sort de tous les bas-fonds de la capitale aux heures douteuses pour pêcher en eaux troubles – a fait des siennes… Il ne suffisait pas seulement du vandalisme terriblement bête qui a réduit en cendres les aubettes de librairie et de journaux allemands ; il a fallu du sang, il a fallu en descendre quelques-uns coûte que coûte… Sept soldats, nous dit-on, d’autres disent neuf, ont été tués ; d’autre part un agent de police, une vieille dame, un réfugié ont trouvé la mort là où ils ne la cherchaient sans doute point.

Fini de pavoiser, voici qu’on peut rengainer drapeaux et oriflammes ! Au surplus, pourquoi pavoiser ? Les Alliés sont-ils rentrés triomphalement dans Bruxelles ? Ou est-ce pour célébrer la révolution allemande, qui peut certes inspirer des sympathies, mais n’est point motif à pavoiser pour nous Belges… à moins d’arborer des drapeaux rouges. Pourquoi de préférence brailler la Marseillaise plutôt que la Brabançonne ? Sommes-nous Français ou Belges ? Autant d’anomalies qui dénotent la triste mentalité d’un grand nombre. La jeunesse des écoles moyennes et supérieures pourrait également se dispenser de semer intempestivement l’enthousiasme et de réserver celui-ci pour plus tard, pour bientôt. Cet enthousiasme est au moins prématuré, en tout cas intempestif, et ne peut servir qu’à déchainer des troubles dont les innocents paient les pots cassés.

D’aucuns m’appelleront un empêcheur de danser en rond ! Que non ! Mais à tous je me fais un devoir : Pères et mères de famille, bornez-vous aux courses indispensables pour votre ménage et pour le surplus, restez chez vous. Il n’y a rien à gagner dehors sinon des pruneaux et des horions. La belle chose, n’est-ce pas, qu’un innocent rapporté comme une loque sanglante à sa femme et à ses enfants ? Mais chacun se dira involontairement tout en le plaignant : “Qu’allait-il faire dans cette galère ?”. Que diable ! Voici quatre ans passés que nous patientons, que nous nous morfondons ; pourquoi ne serions-nous attendre encore dix ou quinze jours de plus ?”

Source : Le Bruxellois, 12 novembre 1918


Quel nouvel ordre européen ?


Angleterre : une tentative de bilan historique immédiat de la Première Guerre mondiale

« La guerre est terminée. Dans un million de foyers, des pères et des mères, des épouses et des sœurs vont pouvoir reprendre leur souffle. Ils sont enfin délivrés de la peur de recevoir le bref message qui a brisé les espoirs et la joie de tant d’autres. La guerre est terminée. Le rideau tombe.

Après des années monotones, un cinquième acte court et brutal, plein de retournements rapides et surprenants, a débuté le 21 mars dernier. L’anglais ne possède pas de terme équivalent à celui que les Grecs réservaient à ces drastiques et soudains changements de fortune et dont ils faisaient la matière de l’acte final d’une tragédie. Dans l’histoire, rien d’aussi brusque que le retournement à l’oeuvre depuis le 18 juillet n’était arrivé depuis le début de la retraite napoléonienne hors de Russie. Rien n’avait depuis lors autant pulvérisé le perdant. Depuis le 18 juillet, les succès se sont enchaînés coup sur coup, avec une rapidité qui a presque désorienté les vainqueurs et certainement stupéfié l’ennemi.

L’ancien ordre européen est mort. Le nouveau est loin d’être né et personne ne sait à quoi il ressemblera. Demain, nous serons confrontés aux épineux et immédiats problèmes posés par sa reconstruction. Auparavant, prenons le temps de considérer la position où nous nous trouvons et efforçons-nous de résumer au mieux, comme le ferait un historien, les conséquences de ces quatre années extraordinaires de la guerre.

Entre Waterloo et Mons, il s’est écoulé presque un siècle. La première partie de cette période a été marquée par la paix, le progrès, l’industrie et l’optimisme. Cependant, en profondeur, bouillonnaient les forces que constituent le nationalisme et la démocratie. Elles eurent tôt fait de se manifester et de tempérer les excès de confiance des hommes d’État. Mais pour les penseurs, de telles forces étaient pleines d’espoir, et les hommes du milieu du XIXe siècle croyaient en un ordre meilleur, une humanité civilisée, une race toute entière dédiée aux œuvres de paix et dévouée à la poursuite d’une vie plus douce et pourtant plus noble. Vers la fin du siècle, un tel optimisme a cédé la place à une vision plus sombre. L’inquiétude et l’anxiété se sont emparé des esprits les plus élevés. La démocratie avait certes progressé partout mais elle n’avait apporté nulle part la guérison.

Le fardeau des armements écrasait les nations et le nuage de guerre pesait sombrement sur l’horizon. Ce changement provenait avant tout du succès du système prussien de Bismarck. L’année 1870 divise la période que nous venons d’évoquer en deux moitiés presque égales : progrès et espoir d’un côté, réaction et appréhension de l’autre. Si l’union de l’Allemagne fut en effet acceptée, voire célébrée, par les hommes ouverts d’esprit, en tant qu’elle était l’aboutissement tardif d’un long et malheureux labeur politique, la manière dont elle fut accomplie s’avéra plus fatale à l’Allemagne et au monde que son accomplissement en lui-même.

A partir de 1870, les hommes ont commencé à souscrire à la doctrine du sang et du fer. Les idées, les arguments et les appels en faveur du droit et de la justice ont pris de moins en moins de place. Sous couvert de leur usage minutieux, la force et la duplicité sont devenus plus populaires. L’idée prussienne a retiré tout le prestige lié à son immense succès. Soutenue par ce prestige, la prééminence de l’Allemagne, est devenue une évidence dans le champ intellectuel et dans de nombreux domaines éducatifs.

L’idée d’humanité a reculé au profit de celle de l’État, la liberté a cédé la place à une discipline et à une organisation de fer, la raison à la passion, la retenue à l’ambition. Pendant ce temps, de pays en pays, le sentiment d’instabilité est apparu. On a commencé à penser que les choses ne pouvaient pas durer telles qu’elles étaient. Les piles d’armements devenaient de vastes accumulateurs électriques qui n’attendaient que d’être déchargés.

En Angleterre, ces influences ont pénétré plus lentement, mais à partir du moment où l’Allemagne est devenue incontestablement une grande puissance navale, nous nous sommes sentis, nous aussi, attirés. Pendant de longues années, et même encore en 1914, beaucoup d’entre nous espéraient que notre propre puissance maritime ferait contrepoids, que nous pourrions l’exercer afin de dissuader les deux grands camps du Continent de faire le grand saut. Mais il n’en fut pas ainsi.

L’idée prussienne a égaré l’Allemagne loin d’elle-même. Elle a définitivement prouvé au monde à quel point elle est délétère. Les circonstances de la guerre furent telles que, à quelques rares exceptions près, elle a réuni tout l’enthousiasme humanitaire, tout l’amour politique de la liberté, qui aujourd’hui servent la paix, en faveur d’une résistance sévère, menée à tout prix jusqu’à une victoire incontestable. Dès le début du conflit, M. Asquith a déclaré à juste titre que la défaite du prussianisme était l’objectif qui recouvrait tous les autres. Le prussianisme est une idée et un système ; ce n’est pas une nation ou une armée. Il est aujourd’hui désespérément vaincu. Son emprise sur la destinée du monde a disparu, et, balayé de fond en comble, l’esprit humain se trouve débarrassé de sa pire idole. Voilà quelle est la victoire réelle et décisive dans la guerre.

Des centaines de milliers de jeunes hommes sont morts dans l’espoir d’un monde meilleur. Ils nous ont ouvert la voie. Si, en tant que peuple, nous pouvons être aussi sages, tolérants et justes dans la paix que nous avons été déterminés dans la conduite de la guerre, nous construirons pour eux le monument aux morts qu’ils méritent : un monde délivré de la force militaire, de la tyrannie des nations et des oppressions de classe, un monde à la recherche de plus de justice, un monde guidé par l’esprit d’une religion plus humaine et plus profonde. »

Source : Manchester Guardian, 12 novembre 1918


France : L’« Affaire est dans le sac ! »

« Ecoutez ! Je sais bien, depuis quelques jours, ce que je veux vous dire ; je le sais, je le sens ; cela m’angoisse, me fait chaud au cœur ; j’en ai comme un frisson de volupté. Et, pourtant, il me semble que je ne pourrai jamais le dire ou, plutôt, il me semble que je ne puis faire autrement que de le dire sans ordre, au hasard, comme ces bambins qui envoient leurs petits baisers de leurs menottes, à l’aventure, de tous les côtés.

C’est aussi qu’il est délicieux et affolant et stupéfiant de songer que, depuis quelques heures, l’ « affaire est dans le sac », que nous sommes victorieux et que rien ne peut plus nous enlever la victoire, et que le résultat du grand match est irrévocablement acquis et que la Patrie sort, de l’aventure sanglante, immensément grandie, objet de respect éternel pour l’humanité toute entière, mère désormais de tous les peuples, symbole de toutes les libertés, synthèse de tous les courages, de toutes les persévérances, de toutes les noblesses.

Ah ! Mon cher Pays, de quelles souffrances n’avons-nous point acheté ta divine Résurrection, de quels doutes affreux parfois, de quelles angoisses ! C’est que sont lointains les jours où notre belle jeunesse s’élançait aux frontières avec, dans ses yeux clairs, de magnifiques résolutions de vaincre. Qu’elle était belle notre France ! Qu’ils étaient beaux tous nos petits ! Qu’elles étaient magnifiques toutes nos femmes, prêtes aux douloureux sacrifices ! Qu’il est loin le temps où nous sentions dans nos cœurs les charges superbes de toutes nos indignations, de toutes nos révoltes contre le barbare, de tous nos désirs, de toutes nos volontés de retrouver la belle place que nous avions toujours occupée dans l’Histoire !

Et que d’heures funèbres ensuite ! Que de deuils ! Que de désespérances lorsque la brute germanique avait sur nous l’avantage de sa méthodique préparation ! Triste époque où, lorsqu’on écrivait, autant pour se rassurer soi-même que pour calmer les inquiétudes autour de soi, lorsqu’on écrivait que la victoire était certaine, de pauvres intellectuels vous accablaient de leur mépris et cassaient encore des encensoirs sur des groins boches.

Mais quoi ! C’est du passé tout cela ! Pourquoi regarder le gros nuage noir déjà lointain quand l’arc-en-ciel est brillant qui nous apporte la certitude des jours heureux et des ciels bleus ? Ne nous suffit-il pas que la France ait été la plus belle, la plus grande, la plus forte ?

Mais oui, ne pensons qu’à cela et promenons maintenant sur le monde qui s’incline devant nous, nos Orgueils légitimes.

Pourquoi, nous a-t-on souvent reproché, écrivez-vous sur la guerre ? Est-ce votre rôle de sortir ainsi de vos matières sportives ? Éternelle histoire de l’esprit et de la lettre ! Et à quoi bon l’Éducation Physique et le Sport s’ils ne servent pas à dresser devant l’ennemi héréditaire les remparts indestructibles de nos pectoraux, de nos muscles et de nos volontés trempées dans les exercices corporels ?

Et voilà, précisément, l’occasion de ne plus parler de la guerre puisqu’elle est gagnée, puisque le Boche est battu, puisque le résultat est acquis. Est-ce que le boxeur triomphant s’inquiète de son adversaire ? Notre œuvre, à nous, très modeste, est désormais accomplie et nous rentrons, dans nos foyers sportifs, heureux d’avoir été une parvula pars dans tous ces énormes événements.

Tirons un trait. Laissons-nous vivre. Assistons à la réfection de la carte mondiale. Jouissons de la punition qui va être infligée aux Boches. Et ne nous souvenons plus que de deux choses :
Qu’il ne faut jamais pardonner à ces dégoûtants-là ;
Et que notre rôle désormais, après avoir donné trop de notre temps à la « guerre détestée par les mères », est de le donner tout entier à la tâche qui consiste à faire de la beauté sociale.

Au revoir, les Boches, et bonjour chez vous !

Henri Desgranges (signé H. Desgreniers) »

Source : L’Auto, 11 novembre 1918


France : La signature de l’armistice

« Hier, magnifique journée d’allégresse générale. Journée joyeuse où notre peuple entier acclama la paix revenue, la fin des angoisses mortelles et des deuils quotidiens. Après tant de sacrifices et d’épreuves, Paris et la France ont enfin pu saluer, avec l’écroulement des derniers empires militaristes, la victoire de la République universelle.

A la Chambre, M. Clemenceau donna connaissance des clauses de l’armistice. Inutile de dire au milieu de quelle intense émotion.

Nous reconnaissons volontiers que certains des articles de ce document capital sont empreints de sentiments d’humanité.

Les Alliés s’engagent à procurer tout de suite des vivres à l’Allemagne affamée, pour atténuer autant qu’il sera possible les souffrances des habitants d’outre-Rhin. Il nous plaît de souligner ce premier geste de générosité du vainqueur.

Mais parmi les 36 stipulations dont il nous fut donné lecture, il en est sur lesquelles nous devons faire d’expresses réserves.

Au point de vue militaire et naval, les gouvernements de l’Entente devaient, sans aucun doute, prendre des garanties sérieuses. Celles qui furent imposées sont une immense humiliation pour l’orgueil des Tirpitz, des Reventlow et des autres adorateurs de la force qui tentèrent, il y a quatre ans, leur mauvais coup. Il importait de châtier le prussianisme ; et les exigences des Alliés ne semblent pas dépasser les limites requises. Mais voici ce qui nous semble inacceptable.
Nous n’avons pas lu sans étonnement que l’injonction donnée à l’armée allemande de quitter le front oriental n’était pas formelle. Le texte dit : « Les troupes allemandes qui séjournent en Russie rentreront dans leur pays, compte tenu de la situation intérieure des territoires qu’ils occupent. » Qu’est-ce à dire ? Et pourquoi chargeons-nous l’armée allemande de rester en Ukraine et dans les pays baltes !

Il y a, malheureusement, une addition à ce texte inattendu : Les Alliés se réservent de pénétrer eux-mêmes dans les pays slaves par Dantzig ou par la Vistule, « afin de pouvoir ravitailler les populations et dans le but de maintenir l’ordre. »

Des explications seront nécessaires. S’il s’agit pour les Alliés de lutter directement ou indirectement contre la Russie révolutionnaire, au Nord et au Sud ; s’il s’agit d’une intervention déguisée, nous persistons à la juger plus que jamais inopérante, inefficace, dangereuse. Nous nous élevons contre elle de toutes nos forces.

L’armistice est signé : c’est la préface à la paix qui va suivre dans quelques jours. Nous répéterons ici sans nous lasser que pour en régler les conditions définitives les Alliés devront tenir compte de la situation nouvelle créée en Allemagne.

L’empereur, ses hobereaux, ses chefs militaires, les rois et les princes, toute la vieille féodalité criminelle se sont définitivement évanouis. Un gouvernement populaire à forme socialiste va remplacer toute cette odieuse réaction déchue.

Les Alliés se doivent de ne pas l’oublier. L’intérêt de l’Europe et du monde, la garantie de la paix de demain veulent – toutes justes réparations accordées – qu’on laisse vivre en liberté la République présidée par l’ouvrier sellier qui vient de prendre la succession de l’empereur.

Marcel Cachin »

Source : L’Humanité, 12 novembre 1918


Cartes.


Les clauses territoriales de l’Armistice en cartes.

Source : L’Illustration, 16-23 novembre 1918.
Légende : Ligne atteinte par les armées alliées le 11 novembre et schéma des clauses territoriales de l’armistice : occupation de la rive gauche du Rhin et de trois têtes de pont, sur la rive droite, de 30 kilomètres de rayon ; neutralisation d’une zone  de 10 kilomètres, en territoire allemand, parallèlement au Rhin et aux têtes de pont (bande pointillée)


Les peuples de l’Autriche-Hongrie.

Source : L’Illustration, 9 novembre 1918.


Les territoires occupés par l’Italie en vertu de l’armistice du 29 octobre.

 

Source : L’Illustration, 16-23 novembre 1918.


La situation sur le front de l’Ouest le 5 novembre 1918.

Source : L’Illustration, 9 novembre 1918.

Légende : Les progrès des armées alliées, à la date du 5 novembre ; la progression s’est accentuée le 6, comme l’expose le texte ci-contre.

Un commentaire sur “La lettre du lundi 11 novembre 1918

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