Esquisse d’une anthropologie européenne

François Foret est professeur de science politique à l’Université Libre de Bruxelles et chaire Jean Monnet. Spécialiste de l’Union Européenne, il a travaillé sur la dimension symbolique et la légitimation des ordres politiques. Il produit une pensée originale sur la symbolique du pouvoir européen, ses interactions avec le religieux (Religion and politics in the European Union. The Secular Canopy, 2015) et son protocole peu codifié. 

Propos recueillis par Chloé Ridel

Groupes d’Études Géopolitiques – Au miroir de votre définition de la « légitimation du pouvoir », existe t-il un pouvoir européen légitime ?

François Foret – La légitimité d’un ordre de pouvoir n’est jamais acquise une fois pour toute car il n’existe pas d’optimum de satisfaction politique. C’est pourquoi je préfère parler de légitimation, en référence à la dynamique constante d’ajustement entre l’ordre de pouvoir idéal tel que les citoyens se le représentent et les institutions politiques existant en pratique.

Il y a naturellement des critères de légitimité formelle, qui découlent de la mise en œuvre correcte des principes de la démocratie représentative et participative et de l’état de droit. Le pouvoir européen dans ses différentes configurations est à cet égard légitime. Il respecte les traités et les règles, et l’UE constitue peut-être même le système juridique le plus codifié au monde. Mais comme toujours, il peut y avoir tension entre l’esprit et la lettre du droit. Il est arrivé que l’UE comme tout ou certaines de ses composantes (et en premier lieu les États membres) prennent des libertés avec telle ou telle norme. Pensons aux applications asymétriques des critères budgétaires ou de la politique migratoire.

Si la légitimité renvoie aux variables du consentement et de la satisfaction des citoyens et de leur sentiment d’être entendus, le bilan européen demeure très incertain. Beaucoup de critiques se font entendre sur les formes et modalités de l’intégration européenne et les effets de ses politiques. Son principe continue cependant à bénéficier d’un large soutien même si elle a été de facto remise en cause par le Brexit et d’autres scénarios de « sortie ».

Un dernier type de légitimité, fréquemment mis en avant par les institutions européennes et leurs théoriciens, est celui lié aux résultats obtenus, à l’efficacité d’un système pour offrir des biens publics aux citoyens (prospérité, sécurité, etc.). L’antienne de « l’Europe c’est la paix » a prouvé sa résilience mais aussi ses limites en étant à la fois tenue pour acquise et contestée par des épisodes violents (terrorisme, guerres de voisinage, etc.). Les succès économiques et sociaux de l’UE ont été soumis à rude épreuve par les crises successives et ont été de plus en plus critiqués comme générateurs d’inégalité.

Quel bilan faites-vous de la politique « symbolique » de l’Union européenne ? Existe-t-il une symbolique européenne ?

Depuis les années 1980, l’UE oscille entre deux types de politique symbolique qui coexistent, et prennent périodiquement le pas l’une sur l’autre. La première émule les méthodes de construction de l’État-nation : histoire et mémoire mobilisées pour élaborer un « grand récit », célébration d’une culture partagée comme ferment d’une identité commune, territorialisation du politique et des allégeances, marqueurs d’un « nous » par rapport aux « autres », etc. La création – avec un succès variable – du drapeau aux douze étoiles, de l’hymne européen, d’une série de récompenses, du passeport européen et même dans une certaine mesure de l’euro participent de cette philosophie.

Une symbolique politique reflète la réalité autant qu’elle la fait advenir. Celle de l’UE est donc le miroir des réalisations concrètes de l’Europe, d’un vivre-ensemble résilient malgré ses remises en cause successives.

Le second type de politique symbolique s’inspire davantage du répertoire des grandes entreprises ou des institutions internationales. Il s’adresse à l’individu autant comme citoyen que comme consommateur pour montrer en quoi l’Europe sert son intérêt particulier. Il souligne la rationalité et l’efficacité de l’action publique européenne, les vertus de la mobilité permise par l’effacement des frontières et se décline à la façon du slogan « l’Europe dans votre poche » ou « Europe on the move ».

Europe on the Move, un programme de la Comission Européenne pour moderniser la mobilité en Europe.

Une symbolique politique reflète la réalité autant qu’elle la fait advenir. Celle de l’UE est donc le miroir des réalisations concrètes de l’Europe, d’un vivre-ensemble résilient malgré ses remises en cause successives, en même temps que de ses incertitudes résiduelles. Avant de juger de manière trop optimiste ou pessimiste l’acquis européen en la matière, il faut souligner deux éléments prépondérants. D’une part, aucune identité européenne n’a capacité (ni vocation) à se substituer aux allégeances et cultures nationales. D’autre part, le lien politique a considérablement évolué depuis la grande époque du « nation-building » et les États nationaux eux-mêmes ne correspondent pas au modèle d’homogénéité fantasmé par certains.

Les élections européennes poussent à leur paroxysme ces difficultés contemporaines du vote comme acte fondateur de la démocratie.

Les élections européennes approchant, que dire du « rituel » électoral européen ?

Les effets légitimateurs du rituel électoral se sont affaiblis à tous les niveaux de gouvernance du fait de la crise de représentativité des institutions, de l’allongement et de la complexification des chaînes de responsabilité et de l’action publique, ainsi que des effets déstabilisateurs de l’évolution des médias et réseaux sociaux. Les élections européennes poussent à leur paroxysme ces difficultés contemporaines du vote comme acte fondateur de la démocratie.

En termes concrets, le scrutin européen ne coche pas toutes les cases du « rituel », même s’il a progressé en la matière. Il ne respecte pas totalement l’unité de temps et de lieu dans la mesure où le vote s’étale sur plusieurs jours et varie dans sa forme à travers l’UE. La barrière linguistique entrave la codification d’un discours commun. Des avancées sont à noter concernant les aspects juridiques (modalités du scrutin, statut du député européen). De même, des efforts ont porté sur un renforcement de la « dramaturgie », notamment à travers l’instauration – toujours controversée – de candidats mis en avant par chaque famille politique comme potentiels présidents de la Commission en cas de victoire.

Le refus du cérémoniel est un moyen de se démarquer de la pompe de l’État national pour afficher sa modernité.

Vous avez écrit sur le protocole de l’Union européenne. Vous définissez le protocole comme « une hiérarchie qui classe les acteurs et leur prescrit des comportements », et comme une « mise en scène qui invite le spectateur à faire allégeance à ces acteurs ». Que révèle la faible codification du protocole de l’UE ?

La faible codification du protocole européen est à la fois une nécessité, l’UE n’ayant ni la légitimité ni les compétences pour imposer ses propres hiérarchies et préséances ; et un choix, celui de s’afficher comme un système d’acteurs moderne, misant sur l’informel et l’auto-adaptation des décideurs, ainsi que cela se pratique dans le monde de l’entreprise et conformément à ce qui est attendu du bon Européen (qu’il soit étudiant Erasmus, travailleur mobile et flexible, etc). Le refus du cérémoniel est un moyen de se démarquer de la pompe de l’État national pour afficher sa modernité et la célébration de la « famille européenne » en leitmotiv (pensons à la fameuse « photo de famille » concluant les sommets). Le protocole est toujours perçu comme quelque chose de dérisoire mais n’en continue pas moins à susciter des controverses, que cela soit pour des questions de préséances ou pour tourner en ridicule des tentatives de solenniser la vie politique européenne.

Vous avez travaillé sur le rôle et l’influence de la religion dans la politique européenne. Quels sont-ils ?

Il est difficile en quelques mots de circonscrire un si vaste sujet. Disons que l’influence de la religion sur la politique européenne reflète les réalités socio-culturelles d’une Europe qui poursuit sa sécularisation, entendue comme l’affaiblissement et la mutation du croire plutôt que comme sa disparition. La religion à l’échelle sociétale est aujourd’hui plus affaire d’individus que d’institutions, elle s’inscrit davantage dans l’espace privé et public que dans l’espace politique, elle est moins là où on l’attend (notamment dans les lieux de culte) et surgit là où on ne l’attend pas (dans l’alimentation, la mode, la finance, etc). Selon les formules forgées par les sociologues des religions, elle est mémoire, héritage, identité et valeurs et opère moins comme une doctrine d’autorité prescriptrice au niveau collectif. On retrouve, comme toujours de manière accentuée par le prisme grossissant des processus européens, ces facteurs au niveau supranational et transnational.

Le fantasme d’une Europe vaticane régie par un lobby catholique est largement cela, un fantasme. Les forces catholiques exercent une influence, que cela soit via la diplomatie pontificale ou les canaux classiques de la représentation d’intérêt. Elles remportent parfois des succès ponctuels (dans la politique scientifique ou le développement, etc.). Le plus souvent cependant, elles ne constituent que des voix parmi d’autres ou sont simplement absentes des débats du fait du « réalisme » dominant les politiques européennes. Le délitement de la démocratie chrétienne comme force politique organisée illustre cet affaiblissement structurel du catholicisme. Ce qui est vrai de la religion majoritaire, dotée d’une hiérarchie et de ressources importantes, l’est plus encore des confessions minoritaires.

L’histoire des relations Églises-États et l’impact des héritages confessionnels continuent à alimenter des différences nationales vigoureuses.

Il ne faut cependant pas passer la religion par pertes et profits. L’appartenance et la pratique religieuses, quoique déclinantes, restent des déterminants du vote (et jouent plutôt en faveur des attitudes pro-intégration). L’histoire des relations Églises-États et l’impact des héritages confessionnels continuent à alimenter des différences nationales vigoureuses. Enfin, la religion a resurgi comme objet d’action publique à travers une série de problèmes : terrorisme à référence religieuse, crises internationales mettant en jeu la liberté d’expression ou de religion, migrations, controverses sur les pratiques sexuelles et reproductives, etc. Les institutions européennes doivent donc se saisir bon gré mal gré de cette question religieuse. Leur logique séculière de distance, d’ignorance ou d’indifférence par rapport au religieux – et non d’hostilité par principe – les laissent souvent démunies dans leur rapport à un monde et à des sociétés qui continuent à parler le langage du divin.

Edition : Léo Boitel