Séjour dans les monts Fuchun présente une valeur picturale et historique exceptionnelle : c’est une part de l’identité chinoise que renferme ce rouleau du XIVe siècle. Cette longue peinture horizontale se déploie avec une amplitude bien plus grande que nos tableaux occidentaux, délimités par un cadre.
Son auteur, Huang Gongwang, est un peintre qui a vécu sous la première dynastie mongole de l’histoire chinoise. Il commence sa carrière au sein de la cour impériale en tant que lettré, puis devient maître taoïste et se retire dans les montagnes, où il vit de ses pratiques divinatoires. C’est seulement sur le tard qu’il se met à peindre.
L’inscription figurant à l’extrême gauche de l’œuvre est celle de l’artiste, qui donne des détails sur sa conception : il aurait réalisé ce rouleau entre 1347 et 1350, c’est-à-dire entre son 78e et son 82e anniversaire. S’il a très vite mis au point la structure de l’œuvre, c’est-à-dire son étendue spatio-temporelle, il lui a fallu bien plus de temps pour y insérer tous les détails précieux issus de ses longues réflexions dans la montagne.
Cette œuvre de Huang Gongwang a suscité l’admiration des collectionneurs et des artistes les plus réputés de l’époque, ce qui explique son excellente conservation. Elle a fini par rejoindre les collections impériales officielles, comme en témoignent les sceaux rouges qui la parcourent et qui servent de marques d’authentification. En plein règne mongol, ce lettré, qui n’a jamais embrassé la prestigieuse carrière de fonctionnaire qui semblait pourtant toute tracée, a préféré vivre en ermite. De quoi devenir le symbole d’une résistance à un pouvoir usurpé, non chinois, qui s’est fortifiée dans les montagnes, loin des affaires.
D’un point de vue esthétique, ce rouleau est considéré comme un modèle de la peinture chinoise traditionnelle.
Sa technique a longtemps conditionné l’apprentissage de la peinture, et même de l’architecture : Wang Shu, prix Pritzker 2012, a réalisé un centre culturel dans la province du Zhejiang, dans la vallée de Hangzhou, entourée de montagnes et d’un grand lac, en hommage à cette figure tutélaire de l’art chinois. La Chine contemporaine bâtit d’ailleurs ses villes avec pour mot d’ordre un concept directement hérité de Huang Gongwang : le « shanshui », la montagne et l’eau réunies. Les habitations se nichent au cœur de ces deux éléments fondateurs.
C’est par la droite que commence ce séjour dans les monts Fuchun. Comme le début d’un récit ou les premiers plans d’un film, la peinture met d’abord en mouvement des tracés horizontaux relativement effacés, à l’encre très pâle. Des ensembles de points plus foncés apparaissent ensuite, représentant des éléments plus en détail, comme des frondaisons. On peut distinguer des rochers, ainsi que de petites cabanes blotties au creux des arbres. Au-delà des berges, il n’y a plus qu’un blanc immaculé. Seule une ligne très fine, tracée au lavis, surmonte cet espace vide, suggérant ainsi le sommet d’une montagne.
Le blanc représente une étendue d’eau. On ne le comprend qu’en laissant glisser son regard jusqu’en bas de la page, où l’on distingue des pêcheurs sur de frêles esquifs.
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Plus à gauche encore, l’étendue d’eau s’agrandit. C’est un exemple de « lointain profond », c’est-à-dire un espace où le regard se perd dans l’immensité, au-delà des spectacles immédiats. Un horizon se dessine sans même que le peintre n’élabore de perspective : le ciel se confond avec l’eau, ou inversement. Il n’y a ni reflets, ni ombres portées, ni réverbération du soleil. Tout se définit par la densité du trait, plus ou moins clairsemé : les arbres, d’abord généreusement garnis et branchus, appuyés par une encre foncée et humide, sont maintenant plus petits et plus secs, car le passage des saisons les a effeuillés. Huang Gongwang ne nous fait pas seulement goûter un paysage, il l’enrichit d’une dimension temporelle. Séjour dans les monts Fuchun est un espace-temps.
Après le vide méditatif qui permettait de projeter son regard vers l’ailleurs ou, au choix, vers sa propre intériorité, le trajet se poursuit avec l’apparition d’une montagne particulièrement imposante qui occupe toute la hauteur du rouleau. Le spectateur peut alors éprouver le « lointain haut », c’est-à-dire l’envie de franchir, de prendre de la hauteur. C’est d’ailleurs par une partie qui relevait du « lointain haut » que débutait la peinture originale de Huang Gongwang, mais celle-ci a été perdue lors d’un incendie. La marche de l’homme méditatif commence par le franchissement d’une montagne — « lointain haut » —, puis se poursuit par la contemplation apaisante de ce qui a été dépassé — « lointain profond ».
De petits chemins nous guident à travers la montagne et nous mènent à un village. Après les pics, nous arpentons les contreforts, au plus près des petits ruisseaux. Nous arrivons alors au milieu exact du rouleau, où l’œil attentif peut s’attarder sur un petit pêcheur à bord d’un canot qui se déplace vers la gauche. Notre regard, ainsi dirigé, tombe nez à nez avec un arbre, sans doute un pin, dont les branches sont étrangement dressées vers le haut. Non loin de là, des oies s’ébattent au bord de l’eau.
Un nouveau personnage apparaît alors, penché sur une balustrade, vers la gauche. C’est là que réside sans doute le cœur de l’œuvre de Huang Gongwang, sa signification secrète. La région du Zhejiang, où nous nous trouvons, est une région refuge dans laquelle de nombreux lettrés et poètes chinois se sont installés, fuyant l’avancée des Turkmènes et des Tatars qui avaient conquis le nord de la Chine (par où les Mongols sont également arrivés).
Wang Xizhi, l’un des plus grands calligraphes chinois, en fait partie. Il est l’auteur de la préface au Pavillon des orchidées, texte inaugural d’un ensemble de poèmes composés par quarante-et-un lettrés qui s’étaient réunis autour de lui pour une joute poétique, à l’occasion de la fête de la Purification. Cette joute avait eu lieu dans son jardin, le Pavillon des orchidées, en 353. Les annales chinoises rapportent surtout que Wang Xizhi aurait compris l’art de la calligraphie en observant les oies se mouvoir dans l’eau, et en admirant le mouvement à la fois souple et syncopé de leur cou. Le personnage que l’on voit sur la balustrade est donc une référence limpide à ce calligraphe célèbre, auquel Huang Gongwang rend hommage sur les terres mêmes où il a vécu, près de 1 000 ans après sa disparition. Le pêcheur sur son bateau, à droite du personnage, peut donc être vu comme la représentation du peintre lui-même, de son ami, de son disciple.
En poursuivant notre chemin vers la gauche, nous découvrons un autre pêcheur, cette fois muni d’une canne à pêche. Pour ceux d’entre vous qui ont la vue qui flanche, ajustez votre pince-nez pour distinguer le fil très mince plongé dans l’eau.
Ensuite, alors que nous touchons à la fin du rouleau, nous parvenons à un endroit qui illustre le troisième principe associé au « shanshui » : le « lointain plat », qui consiste à apprécier un paysage à hauteur d’yeux.
Si le rouleau s’achève sur l’inscription du peintre, sa dernière scène picturale représente un personnage debout sur un petit pont, la canne dirigée vers la droite. Il s’agit d’une invitation à rebrousser chemin et à relire le rouleau à rebours. On peut alors découvrir de petites maisons : c’est le refuge de l’ermite, représenté avec une attention scrupuleuse portée aux principes fondateurs de la peinture chinoise, à savoir le yin et le yang, l’horizontal et le vertical, qui sont indispensables à l’épanouissement de la vie. Le yin correspond à la partie de la montagne qui n’est pas éclairée et à l’étendue d’eau qui la borde ; le yang en est la partie dure et verticale, fortement éclairée. Grâce à cet alliage de l’horizontal et du vertical, du dense et du clairsemé, du foncé et du clair, de la sécheresse et de l’humidité, matérialisés par une encre tantôt fanée, tantôt onctueuse, Huang Gongwang offre à voir une cosmogonie en actes.
C’est une invitation à se fondre dans la montagne, à devenir soi-même la montagne. Alors que la vie est tristement limitée et courte, la montagne rayonne d’éternité.
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