Le manifeste politique de Carlo Calenda

Depuis sa fondation, le GEG vise à l’émergence d’un véritable débat politique à l’échelle continentale: pour ce faire, notre récente rubrique « Archives et discours » a pour but de connaître des textes susceptibles de nourrir un tel débat. Il y a deux semaines, pour éclairer la croissance des néonationalistes, nous traduisions et commentions le discours programmatique et inquiétant de Viktor Orbán. Aujourd’hui, pour étayer une réflexion sur la crise et la potentielle refondation des social-démocraties, nous vous proposons de lire le récent manifeste politique que Carlo Calenda a fait paraître en Italie, doublé d’un entretien qu’il nous a accordé il y a peu.

Encore peu connu en France, Calenda fut longtemps une figure de la gauche indépendante italienne. Compagnon de route du Partito Democratico (PD) pendant les gouvernements Letta et Renzi, dans le gouvernement duquel il occupa la fonction de ministre du Développement économique entre mai 2016 et juin 2018, il a décidé de rejoindre le PD, alors même que celui-ci a enregistré une déroute historique en mars 2018 (18% des voix). Comme le démontrent les lignes suivantes, Calenda considère qu’il faut réformer de l’intérieur ce qui existe déjà en ancrant réellement à gauche les combats du PD qui, selon lui, se serait égaré dans les considérations de la Troisième voie.

Le directeur de Il Foglio nous a permis de publier une traduction française du manifeste de Calenda originellement paru dans son journal : qu’il en soit vivement remercié.


Cher directeur,

Depuis 1989, les partis progressistes ont adopté une vision simpliste et idéologique de l’histoire. L’idée qu’un monde uniforme, fondé sur le marché ouvert, le multiculturalisme, l’abandon de l’Etat-nation, l’accroissement général de la prospérité et de la mobilité sociale, émergerait naturellement suite à la chute du communisme, s’est révélée erronée.

Aujourd’hui l’Occident est déchiré, nos sociétés sont nettement divisées entre vainqueurs et vaincus, la classe moyenne s’est appauvrie, la répartition des richesses est redevenue aussi inégalitaire que dans les années 1920, l’analphabétisme fonctionnel augmente parallèlement à d’autres phénomènes d’exclusion sociale toujours plus radicaux. La démocratie libérale est entrée en crise dans le monde entier, et des formes restreintes ou populistes de démocratie s’imposent aussi en Occident. L’histoire est impérieusement de retour sur la scène du monde occidental.

Inversement, la mondialisation a apporté progrès et abondance en Asie et dans de nombreux pays émergents, où les inégalités sociales et culturelles s’accentuent, mais dans un contexte de croissance globale. Au sein même des sociétés occidentales, la compétition et les marchés ouverts ont poussé au développement de savoir-faire industriels et technologiques, mais ils ne sont pas suffisants pour répandre la prospérité.

L’Union européenne est issue d’une phase de “l’Occident triomphant”, à partir de laquelle elle a adopté un modèle de gouvernance politique faible, lent et interétatique. Au contraire, la zone Euro a choisi une gouvernance financière rigide inspirée par un profond manque de confiance entre “le Nord et le Sud”, incapable de favoriser la convergence, de gérer les chocs sans les répercuter sur les couches sociales défavorisées, et de promouvoir la croissance et l’inclusion. Ces failles sont le résultat des choix des Etats membres, et non de la Commission Européenne ou de l’Europe en tant que telle.

La crise de l’Occident a abouti à la crise des classes dirigeantes progressistes qui ont présenté des phénomènes complexes, la mondialisation et l’innovation technologique avant tout, comme positifs, inévitables et incontrôlables, et ceci de façon univoque, éloignant ainsi les citoyens de la participation à la politique. De la même manière, l’idéalisation du futur comme un temps dans lequel, grâce à la mécanique du marché et de l’innovation, le monde résoudra toutes ses contradictions, a réduit la narration progressiste à une pure politique de motivation. Le résultat pour les citoyens a été la suppression du droit d’avoir peur, et la disparition de toute représentation pour ceux qui éprouvent cette peur. Les progressistes sont inévitablement devenus les représentants de ceux qui vivent le présent avec satisfaction, et qui voient dans le futur une opportunité.

Les 15 années à venir seront probablement parmi les plus difficiles que nous aurons eu à affronter depuis un siècle, en particulier pour les pays occidentaux.

L’enjeu se joue entre aujourd’hui et 2030. Dans la décennie actuelle, les forces du marché, de la démographie et de l’innovation vont vers une collision dramatique, à moins d’en corriger et d’en contrôler les trajectoires. Le vieillissement de la population va porter le rapport entre population en âge de travailler et population retraitée proche du ratio 1 pour 1. Ceci aura deux conséquences majeures: la non-viabilité du système de retraites et la diminution structurelle de la croissance des économies. En effet, au cours des dernières 65 années, un tiers de la croissance a directement dérivé de l’augmentation de la population active. L’effet potentiellement positif sur les salaires et sur l’emploi de la réduction de la main-d’œuvre disponible (moins de main-d’œuvre donc plus de demande et moins d’offre) sera contrebalancé par l’automatisation. A une augmentation de la productivité liée à l’innovation technologique, proche de 30% d’ici 2030, correspondra la disparition de 20 à 25% des emplois qui existent aujourd’hui. L’augmentation de la productivité et la diminution des emplois disponibles ne seront toutefois pas distribuées de manière homogène dans les différents secteurs. Les nouvelles professions qui se développeront avec l’innovation ne seront en mesure de compenser les emplois perdus que si des politiques publiques adéquates sont mises en oeuvre immédiatement.

Si ce n’est pas le cas, les inégalités augmenteront entre les différentes catégories de travailleurs, ainsi que l’écart entre les salaires et les profits.

Le changement de paradigme économique adviendra alors à une vitesse encore jamais vue dans l’histoire. Nos démocraties, frappées par une gestion superficielle de la mondialisation, ne pourront pas survivre à un second choc de dimension bien supérieure. Le scénario décrit plus haut exigera un engagement direct de l’Etat à une échelle jamais expérimentée jusqu’à présent.

L’Italie, maillon faible – financièrement et géographiquement –  d’un Occident très fragile, est la première grande démocratie occidentale à tomber sous un gouvernement qui se situe au croisement entre souverainisme et refus de la réalité. Il est nécessaire de réorganiser le camp des progressistes pour faire face à cette menace mortelle. Pour ce faire, il faut définir un manifeste de propositions et de valeurs, et renforcer la représentation de parties de la société qui ne peuvent être résumées sur la seule base de leur classe. Un front républicain qui va au-delà des partis existants, et rassemble les acteurs de la représentation économique, sociale, de la culture, du secteur tertiaire, des métiers, de la société civile. Nous avons besoin d’offrir un instrument de mobilisation aux citoyens qui ne soit pas seulement une collection de partis mal en point, et qui ait un programme qui ne s’y limite pas, dans le simple objectif de sauver la République du “souverainisme anarchique” de la Lega et du Movimento 5 Stelle.

Les priorités de ce programme sont :

  1. Maintenir l’Italie en sécurité. Sur le plan économique et financier : il faut clarifier une fois pour toutes que chaque allusion à la sortie de l’euro de l’Italie nous rapproche du défaut. Le déficit et la dette sont maintenus sous contrôle, non pas parce que l’Europe nous le demande, mais parce c’est indispensable pour trouver des investisseurs pour notre dette publique. Sur le plan de la gestion des flux migratoires, il faut poursuivre le “plan Minniti” pour stopper les débarquements. Accélérer le travail sur les accords de réadmission et de gestion des migrants dans les pays de transit et d’origine selon le schéma “Migration Compact”, proposé par l’Italie à l’Union. Créer des voies d’accès légales et sélectives. Enfin, il faut réaffirmer avec force notre appartenance à l’Occident, à l’Alliance atlantique et au groupe des pays fondateurs de l’Union, comme garantie de stabilité, de sécurité et de progrès.
  2. Protéger les “vaincus”. Renforcer les instruments comme le revenu d’inclusion, les nouveaux amortisseurs sociaux, les politiques d’activation de l’emploi, et l’appareil de gestion des entreprises en difficulté, en particulier quand ces difficultés sont causées par la concurrence déloyale de pays qui utilisent les fonds européens et les avantages résultant d’un niveau de développement plus faible pour capter nos emplois. Mettre en place le salaire minimum pour ceux qui ne sont pas protégés par des contrats nationaux ou des contrats d’entreprise. Étendre à d’autres secteurs fragiles le modèle du protocole sur les centres d’appels, pour responsabiliser les entreprises et les contraindre à s’engager sur les salaires et le “non” aux délocalisations.
  3. Investir dans les transformations, dans les infrastructures matérielles et immatérielles (universités, écoles et recherche), pour élargir la base des “vainqueurs”. Financer un plan de formation continue pour accompagner la révolution digitale. Poursuivre le plan “Entreprise 4.0” et porter à 100 000 le nombre de diplômés des Instituts Techniques Supérieurs. Mettre en oeuvre la Stratégie Énergétique Nationale et débloquer rapidement les 150 milliards d’euros prévus pour atteindre les objectifs environnementaux de la COP21. Augmenter la dotation des contrats de développement et du fond central de garantie pour reconstruire au Sud la base industrielle dont il a besoin pour se relancer. Revoir le code des marchés publics pour accélérer les procédures d’appels d’offres. Respecter nos engagement sur la loi annuelle pour la concurrence. Prévoir un mécanisme automatique de redistribution des recettes de la lutte contre l’évasion fiscale, et leur allocation à la diminution des impôts, en premier lieu les cotisations sociales.
  4. Promouvoir l’intérêt national au sein de l’Union et dans le monde. Reconnaître qu’aujourd’hui, les conditions historiques ne sont pas réunies pour dépasser l’idée de nation. Au contraire, nous avons besoin d’un fort sens de la patrie pour exister dans le monde et dans l’Union. Nous participons au processus de construction d’une Union toujours plus forte, en particulier dans son action vis-à-vis de l’extérieur (migrants, défense, commerce), et nous faisons partie du noyau des membres historiques, mais nous réaffirmons notre opposition à l’introduction du pacte budgétaire dans les traités européens et au durcissement des règles bancaires. Promouvoir la suppression des délais pour la mise en oeuvre des réformes et des investissements, approuvée sous la présidence italienne de l’Union. Soutenir la conclusion d’accords de libre-échange pour ouvrir de nouveaux marchés à nos exportations, mais maintenir une position intransigeante sur le dumping, en renforçant les clauses sociales et environnementales dans les traités.
  5. Connaître. Plan de choc contre l’analphabétisme fonctionnel, en commençant par la délimitation des zones de crise sociale complexe, où une génération entière risque l’exclusion sociale. Extension du temps plein1. Programmes d’initiation à la lecture, aux langues, à l’éducation civique et au sport pour les jeunes enfants. Utilisation  du patrimoine culturel pour éduquer les enfants à l’idée, pas seulement esthétique, de beauté et de culture. C’est notre ferme conviction qu’une démocratie libérale ne peut pas cohabiter avec le niveau actuel de culture et de connaissances. L’idée de liberté comme projet collectif doit être remise au centre du projet de refondation des progressistes.

 

Le carrefour de l’histoire que nous sommes en train de traverser alimente des peurs qui ne sont pas irrationnelles ou signes d’ignorance. Nous avons devant nous des questions historiques, auxquelles personne ne peut donner de réponses simples. La technologie restera-t-elle un instrument pour l’homme, ou fera-t-elle de l’homme son instrument ? Le déplacement du pouvoir vers l’Orient, conséquence de la mondialisation, déclenchera-t-il une guerre, ou se déroulera-t-il, pour la première fois dans l’histoire, pacifiquement ? Nos sociétés sont-elles destinées à une stagnation séculaire ? 

Il faut affirmer avec force que la peur a droit de cité. Et rétablir sur ce principe l’idée que c’est le rôle du politique de représenter, aussi et surtout, les doutes des citoyens. La compétence ne peut pas se substituer à la représentation, de même que l’inexpérience ne peut être confondue avec la pureté. Cela signifie qu’il faut prendre soin du présent et gérer les transitions plutôt que d’idéaliser le futur, exorciser les peurs et faire confiance à la théorie économique, à la mécanique du marché et à l’innovation technologique, comme processus naturels qui rendent chaque action du gouvernement inutile et chaque perturbation inévitable.

Pour accomplir tout cela, il faut retrouver un État fort, mais pas invasif, qui garantisse en premier lieu aux citoyens les instruments pour comprendre les mécanismes du changement et pour trouver leur place DANS ces mécanismes de changement, mais qui ne gaspille pas l’argent public pour nationaliser Alitalia2ou Ilva3. Un État fort veut dire une bureaucratie efficace et donc une révolution dans la manière de concevoir, réguler et rétribuer l’administration publique. L’Italie a aussi besoin d’une architecture institutionnelle qui confère une autonomie majeure aux régions, avec une clause de suprématie des intérêts nationaux, qui l’emporte sur les votes locaux le cas échéant. Il existe un autre ennemi à battre, et cet ennemi c’est le cynisme et l’apathie d’un vaste pan de la classe dirigeante italienne. Des médias à la classe politique, des associations de représentation aux intellectuels, l’idée que tout sens civique ait disparu, et qu’on puisse contempler “Rome brûler” avec “la lyre dans les mains” et en profitant du spectacle, est devenue une posture tellement répandue qu’elle en devient insupportable. La bataille qui nous fait face se gagne aussi en combattant le cynisme des partisans du “pays en kit”, “à monter soi-même”.

Nous pouvons le faire: l’Italie est plus forte que ceux qui la veulent faible !

  1. Note du Grand Continent Dans la plupart des établissements scolaires italiens, les cours ont lieu très majoritairement la matinée et les élèves ne les fréquentent pas après 13 h ou 14 h. La généralisation du « temps plein » est cependant dans le pays un débat récurrent depuis la fin des années 1960 à toutes les écoles.
  2. Note du Grand Continent : Première compagnie italienne fondée en 1964, Alitalia a été privatisée en 2008. Elle est sous tutelle du gouvernement depuis mai 2017 ; la date-butoir de sa cession initialement fixée au 30 avril a été repoussée à octobre suite à l’incertitude liée à la période électorale. Alors que Calenda a rappelé publiquement fin mai son opposition totale à la nationalisation de la compagnie, le contrat de gouvernement du nouvel exécutif affirme le besoin d’une « compagnie aérienne nationale compétitive » et rappelle que les leaders de la LN et du M5S s’opposent à la vente « par morceaux » d’Alitalia
  3. Note du Grand Continent : Société sidérurgique et propriétaire de la plus grande aciérie d’Europe installée à Tanrente, Ilva est passé sous le contrôle de l’Etat italien en 2015. Un accord de rachat a été conclu avec ArcelorMittal en 2017 ; cependant, le nouveau gouvernement a repoussé la prise de contrôle effectif d’Ilva par ArcelorMittal du 1er juillet au 15 septembre, sous prétexte de réexaminer les dispositions environnementales et sociales de l’accord.

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