L’Indo-Pacifique : de Tôkyô à Washington

Par Jessy Périé et Gabriel Solans

À l’aube du XXIesiècle, la construction géopolitique de l’Asie-Pacifique est progressivement devenue trop restreinte. Au cours des années 2000, l’émergence de l’Inde d’une part, et la fulgurante ascension de la Chine d’autre part, qui s’applique à développer sa stratégie du « collier de perles »[1], mettent en évidence le lien entre océans Indien et Pacifique. Après le pivot américain vers l’Asie, le concept géopolitique d’Indo-Pacifique semble plus approprié pour décrire les logiques qui traversent cette zone, et cette vision est progressivement adoptée par l’ensemble des acteurs internationaux.


L’espace Indo-Pacifique est le socle d’une stratégie promue par le Quadrilateral Security Dialogue, ou « Quad ». En 2007, un discours du Premier ministre japonais Shinzô Abe devant le Parlement indien a lancé cette alliance, qui promeut un dialogue stratégique informel entre le Japon, les États-Unis, l’Inde et l’Australie. En novembre 2017, lors du sommet de l’ASEAN à Manille, les leaders de ces quatre pays se sont rencontrés et ont convenu de relancer cette initiative entre-temps délaissée, notamment en raison des tensions irrésolues en mer de Chine méridionale. Au sein de ce quatuor, cœur battant de la promotion de l’espace Indo-Pacifique, le Japon est particulièrement actif et prend soin de renforcer ses relations avec ses partenaires, les États-Unis en tête.

L’archipel est à l’origine de cette résurgence du Quad et tient donc une place de premier plan dans la promotion d’une Free and Open Indo-Pacific Strategy. C’est d’ailleurs l’une des priorités officielles définies par le Ministère des Affaires étrangères japonais. Il s’agit ainsi d’élaborer un contrepoids face à la Chine, qui suit une politique ambitieuse de rayonnement mondial en séduisant un grand nombre de pays non occidentaux désireux d’occuper une place sur l’échiquier des puissances internationales. Son projet OBOR – One Belt One Road, ou nouvelles routes de la soie en français – en est le cœur. Son ambition ultime est de sécuriser les approvisionnements chinois jusqu’en Afrique et en Europe, par voies terrestre et maritime. Les États-Unis, dans ce quatuor Indo-Pacifique, sont essentiels, par leur poids historique dans la région, leur influence et leurs liens avec nombre de pays de la zone.

Mais alors, quel intérêt les États-Unis pourraient-ils trouver dans cette alliance ? Washington souhaite préserver une liberté de navigation absolue. Le transit commercial, par le détroit de Malacca notamment, mais surtout le transport des troupes militaires au Moyen-Orient, nécessitent en effet une voie sécurisée à travers les deux océans. La présidence Trump a saisi ce concept en faisant de la Free and Open Indo-Pacific Strategy le nom de sa politique extérieure en Asie orientale.

Les intérêts du Japon dans la résurgence du Quad

Dans son discours devant le Parlement indien, Shinzô Abe mentionne clairement « la confluence des deux mers », à travers un « couplage dynamique » des océans Indien et Pacifique. Le Premier Ministre japonais considère que son pays et l’Inde ont la capacité, mais aussi la responsabilité, de mettre en œuvre une « Asie élargie ». Ainsi, se profile déjà la perspective d’un sous-ensemble Indo-Pacifique dont les puissances japonaise et indienne seraient les principaux supports.

Shinzô Abe décrit cette « Asie élargie » comme englobant tout le Pacifique, et incluant par là même les États-Unis et l’Australie, tandis que la Chine n’est pas mentionnée. Ce Quadrilateral Security Dialogue a été à plusieurs reprises associé à la défense de valeurs de liberté, des droits humains fondamentaux, de transparence et de prospérité, autant de notions que les États-Unis imposent dans les textes des différents accords qu’ils signent et qui indiquent que le Japon estime que la participation de Washington est incontournable.

Cette résurgence du Quad, qui a ensuite été réaffirmée par le Japon lors du dernier sommet de l’ASEAN en novembre 2017, est au cœur d’une stratégie d’alliance pour faire face à une prépondérance chinoise dans la région. Une stratégie d’espace Indo-Pacifique libre et ouvert permettrait non seulement au Japon d’affirmer son statut de puissance et de référent en Asie, mais aussi d’élargir son influence vers l’Afrique. Le Ministère des Affaires étrangères japonais place cet objectif comme une des six priorités dans sa politique extérieure. À travers cette Free and Open Indo-Pacific Strategy, il s’agit de renforcer les liens avec l’Asie et l’Afrique, prioritairement à travers des aides humanitaires, sécuritaires et des échanges commerciaux. On peut constater une volonté de s’affirmer sur une ligne d’expansion à travers le continent africain déjà empruntée par la Chine.

Créer un contrepoids face au projet mondial de la Chine

C’est d’ailleurs à ce projet que le Japon cherche à s’opposer. Cette initiative des routes de la soie est le socle du développement de l’influence chinoise sur terre et sur mer, jusqu’en Afrique et en Europe. En Asie également, le conflit en mer de Chine méridionale cristallise les ambitions hégémoniques chinoises, la Chine revendiquant 90 % de la zone et utilisant sans hésitation des rapports de force à son avantage. Le Ministère des Affaires étrangères japonais évoque d’ailleurs dans ses priorités pour 2017 sa responsabilité et son intention « d’assurer la liberté et la sécurité de navigation en mettant pleinement en œuvre l’état de droit dans les océans (…) et d’intensifier la fourniture de matériel et d’équipements qui contribueront à renforcer la capacité des autorités répressives ». Une manière de suggérer une position affirmée du Japon comme puissance de premier plan dans sa région, et qui confirme la volonté de Shinzô Abe de développer la capacité de défense japonaise, particulièrement face à la Chine, qui a multiplié par dix son budget militaire en quinze ans.

La politique étrangère chinoise étant résolument mondiale, il serait illusoire de vouloir affirmer une quelconque prépondérance face à Pékin en n’agissant seulement au niveau régional. Toujours dans le cadre du projet OBOR, parallèlement aux prétentions territoriales en mer de Chine méridionale et en Afrique, l’alliance de la Chine avec le Pakistan lui ouvre notamment des portes sur l’océan Indien. En renforçant ses liens avec l’Inde, le Japon pourrait faire contrepoids dans cet espace.

Par cette politique internationale active, le Japon cherche avant tout à résoudre des questions de politiques intérieures dont sa stabilité dépend. Sa nature insulaire a créé un réflexe de protection, qui a souvent rimé avec une fermeture à l’extérieur. Aujourd’hui, le gouvernement nippon a compris qu’il était indispensable d’ouvrir et d’élargir sa politique extérieure afin de mieux compenser ses faiblesses. Il doit notamment défendre la souveraineté d’une ZEE de 4,4 millions de kilomètres carrés, composée de plus de 6800 îles dont seulement 430 sont habitées. Au-delà de cette problématique essentielle, le point crucial reste sans nul doute l’approvisionnement énergétique pour un pays qui importe 87 % de son pétrole depuis le Moyen-Orient, malgré ses efforts pour diversifier son bouquet énergétique. Le port pakistanais de Gwadar, où la Chine investit 1,62 milliards de dollars dans le cadre des routes de la soie, pourrait constituer un élément-clé pour Pékin afin d’utiliser cette faiblesse japonaise comme levier d’influence.

Une présence américaine incontournable pour le Japon

Le Japon avait déjà placé de grands espoirs dans le Transpacific Partnership (TPP), sous le mandat Obama. Cet accord de libre-échange, le plus large du monde, offrait la perspective de standards commerciaux occidentaux en Asie-Pacifique, et donc un relatif équilibre avec la Chine. Le bilan de ce projet s’est cependant révélé largement en demi-teinte à la fin de la présidence Obama, et Donald Trump a ensuite retiré son pays de l’accord. Même si le Japon a défendu la signature d’un TPP sans Washington, il est indéniable que la portée en sera largement moindre.

En outre, une résurgence du Quad, et plus largement d’un espace Indo-Pacifique libre et ouvert doit donc se faire avec la collaboration des États-Unis si le Japon entend réellement faire contrepoids. Washington demeure la première puissance mondiale, disposant du premier budget militaire au monde – très loin devant la Chine en seconde position. L’alliance Japon / États-Unis, étroite depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, est un pilier dans la diplomatie japonaise puisque 54 000 soldats américains sont stationnés de manière permanente sur l’archipel et que ce dernier bénéficie d’un « parapluie nucléaire ».

 

Shinzô Abe et Donald Trump en février 2017, à la Maison Blanche. Crédits : Wikimedia Commons.

En mai 2016, Shinzô Abe a par ailleurs déclaré lors du sommet bilatéral entre les deux pays qu’il espérait « renforcer un réseau de paix et de prospérité avec l’alliance nippo-américaine comme son pivot ». En vertu de sa Constitution, Tôkyô est dépendant de Washington sur le plan de la défense. Lors de l’élection de Donald Trump, Shinzô Abe a poursuivi son travail de renforcement des relations nippo-américaines. Au cours de la tournée asiatique du président américain, sur fond de tensions nord-coréennes, le Premier Ministre japonais a affirmé son adhésion à la ligne dure de Donald Trump sur ce dossier. L’important pour le dirigeant nippon est de s’assurer de la poursuite de l’alliance avec les États-Unis dans un contexte de stagnation économique pour l’archipel. Les tensions nord-coréennes, centrales en 2017 comme en en 2018, représentent ainsi un levier politique pour le gouvernement japonais. Cette menace permet de populariser une ligne plus militariste auprès de l’opinion publique et de renforcer l’alliance nippo-américaine.

Une puissance mondiale qui possède encore toute son influence

Au-delà du volet sécuritaire, les États-Unis représentent aussi un modèle politique, économique et culturel. En 2015, ils possèdaient 37 % de la richesse mondiale. Ils disposent d’un siège de membre permanent au Conseil de sécurité des Nations Unies – au même titre que la Chine – mais aussi de liens commerciaux solides avec les nations de l’espace Indo-Pacifique. Washington fait partie des partenaires commerciaux incontournables des plus grandes puissances de la zone comme l’IndeSingapourla Corée du Sud ou encore l’Indonésie. D’autres petits pays de l’ASEAN comptent sur leur alliance américaine – et japonaise – pour diminuer leur dépendance à la Chine, dans un contexte de contentieux territorial en mer de Chine méridionale, comme le Vietnam.

Cette position encore très forte mais aussi mondiale, donne aux États-Unis aux yeux du Japon un poids incontournable pour faire valoir cette alliance du Quad et donc défendre ses propres intérêts. Les États-Unis représentent, à tous les niveaux, une assurance pour l’archipel d’un contrepoids sérieux et solide face à la Chine, qui est elle aussi un partenaire commercial incontournable pour les membres du Quad et pour les pays de l’espace Indo-Pacifique.

Si ni le concept de Free and Open Indo-Pacific, ni la représentation d’une zone Indo-Pacifique formant un tout stratégique ne sont d’origine américaine, l’idée que les océans Pacifique et Indien forment un nouveau centre de gravité des affaires internationales est exprimée telle quelle[2] dès 2008 par Kurt Campbell, le penseur du fameux pivot vers l’Asie. Le géant indien n’est donc pas oublié, tant son potentiel de croissance et sa qualité d’allié de revers contre la Chine intéressent la puissance américaine.

Donald Trump et Narendra Modi lors du G20 à Hambourg, en juillet 2017. Crédits : White House.

Les enjeux stratégiques américains autour de la notion d’Indo-Pacifique

La question centrale est alors la nécessité de préserver la liberté de navigation. Les enjeux sont multiples : une grande partie du fret mondial passe de l’océan Indien à l’Asie-Pacifique via le détroit de Malacca, tandis que la Chine poursuit sa construction de ports dans le cadre de la Belt and Road Initiative au Myanmar, au Pakistan, au Sri Lanka, accélérant sur le plan matériel l’avènement d’une réalité Indo-Pacifique. Elle fait en outre de plus en plus concurrence aux États-Unis sur la côte Est de l’Afrique jouxtant l’océan Indien. Elle a par exemple installé sa première base militaire à l’étranger à Djibouti. Mais les États-Unis ont surtout cruellement besoin d’une jonction sécurisée entre les deux océans pour assurer le passage de troupes par voie maritime depuis leur côte Ouest vers les théâtres moyen-orientaux. La base militaire américaine de Diego Garcia, située en plein océan Indien, est en effet cruciale pour les opérations en Afghanistan et dans le Golfe Persique. Son ravitaillement se fait par Singapour puis par le détroit de Malacca. Or depuis les années 2000, la Chine a entrepris une militarisation croissante de la mer de Chine méridionale, essentielle pour le transit du commerce international maritime et l’approvisionnement énergétique de la Chine. Elle a redéployé ses sous-marins dans la base de Yulin sur la côte méridionale de l’Île de Hainan, donnant directement sur les eaux profondes de la mer de Chine méridionale et a développé des capacités dites d’Aeria-Denial/Anti-Access, consistant en des missiles balistiques anti-navires, des systèmes de défense aérienne, des mines maritimes avancées, ainsi que des satellites de surveillance et de détection pour le repérage des cibles. Le but est d’interdire ou de rendre très coûteux l’accès de la zone aux États-Unis en cas de conflit ouvert. La Chine a commencé à développer ce type de capacités à la suite de la troisième crise du détroit de Taïwan en 1995-1996. Bill Clinton avait alors envoyé sur place la flotte militaire la plus importante depuis la guerre du Vietnam, surclassant la Chine qui n’avait plus la moindre marge de manœuvre. Aujourd’hui une telle opération serait très difficile, depuis le développement des capacités d’AD/A2 chinoises. Le coût de la protection de Taïwan en cas de tentative d’annexion chinoise devient encore plus élevé pour les États-Unis.

Indo-Pacifique et pivot vers l’Asie

C’est donc tout naturellement que l’idée d’Indo-Pacifique s’est répandue dans les représentations et le discours américain durant le second mandat de Barack Obama, au sein de la très commentée stratégie du pivot vers l’Asie. Après une première année au pouvoir très optimiste où la deuxième administration Obama s’est montrée très optimiste à propos des relations sino-américaines, les accrochages de 2009-2010 lui ont fait comprendre que Pékin prenait toute main tendue pour de la faiblesse. Fin 2011, l’annonce du pivot par Barack Obama et Hillary Clinton devait répondre à l’assertivité grandissante de la Chine dans la zone Asie-Pacifique dans un contexte de sous-engagement américain en Asie et de volonté de se désengager de l’Irak et de l’Afghanistan. Or cet essor ne se manifestait pas qu’en mer de Chine méridionale, mais aussi dans tout l’océan Indien.

En mer de Chine méridionale tout d’abord, l’incident du Récif de Scarborough le 8 avril 2012 entre les marines chinoise et philippine a été le prélude à l’annexion par la Chine d’un certain nombre de récifs, îlots, destinés à la construction de structures militaires. La faiblesse de la réponse américaine lors de cet incident a fait comprendre à la Chine qu’elle pourrait coloniser sans problème la mer de Chine méridionale, posant une menace à long terme aux États-Unis pour leur marge de manœuvre stratégique dans une zone clef connectant l’océan Indien et l’Asie-Pacifique. L’installation en avril 2018 d’appareils de brouillage d’équipement électronique et des radars sur les îles Spratley par la Chine est une nouvelle étape dans cette volonté de contrôle de cet espace. Sur un autre plan, la Chine s’est investie de plus en plus en Afrique et dans l’océan Indien. Les voyages au Myanmar de Kurt M. Campbell, penseur du pivot et Assistant Secretary of State for East Asian and Pacific Affairs sous le premier mandat Obama, se sont effectués dans cette visée de contrebalancer l’influence chinoise dans cette zone. Les principales réalisations du pivot se situent aussi autour de cette émergence d’une connexion stratégique entre les deux océans : le détachement de 2 500 marines à Darwin en Australie, le basculement d’unités militaires depuis Okinawa au Japon à l’île de Guam bien plus au sud et les accès facilités à la Navy aux ports de Singapour et de Perth en Australie sont tous situés dans l’Asie du Sud-Est à la jonction entre les deux océans.

Trump et le Free and Open Indo-Pacific

C’est toutefois sous l’administration Trump que l’idée d’Indo-Pacifique s’est – au moins dans les discours – le plus épanouie : le Free and Open Indo-Pacific est maintenant le nom de la stratégie américaine pour l’Asie de l’Est. Comment ce terme est-il passé d’élément de langage de la deuxième administration Obama à concept-clé de la nouvelle stratégie américaine ? Une des réponses est à chercher du côté du Japon. Beaucoup a été dit sur la relation de proximité entre Donald Trump et Shinzô Abe. Les très nombreux appels qu’ont eus les deux hommes en 2017 sont une réalité. Neuf jours après la victoire électorale de Trump, le 17 novembre 2016, un entretien s’est déroulé avec Abe couplé le vendredi suivant à une visite à la Maison Blanche et à une sortie de golf à Mar-a-Lago, renvoyant habilement à la « diplomatie du golf » du Président Eisenhower avec le grand-père d’Abe, le Premier Ministre Nobusuke Kishi, dans les années 1950. Le terme est employé en décembre 2017 dans la National Security Strategy, censée représenter la vision présidentielle, mais ne constituant pas de ligne de route officielle pour le mandat. Il est aussi présent dans la National Defense Strategyde 2018, qui vise plus explicitement l’influence chinoise.

Mais l’importation du concept japonais est aussi à mettre sur le compte d’un manque de compétences au sein de l’administration Trump, dont la dénonciation n’est plus un tabou. En février 2017, lors de la visite de Shinzô Abe à Mar-a-Lago, la déclaration conjointe des deux chefs d’État aux essais nucléaires nord-coréens était éloquente : très courte déclaration de Trump, qui se tourne ensuite vers son homologue, bien plus loquace. En outre, un très grand nombre de postes est encore à pourvoir au sein du Département d’État, qui élabore la stratégie diplomatique des États-Unis. Susan Thornton, actuelle Assistant Secretary of State for East Asian and Pacific Affairs et diplomate de carrière, en charge de préparer la diplomatie pour toute l’Asie-Pacifique, n’a été nommée que le 24 décembre 2017, soit plus d’un an après la victoire de Trump. Elle était « acting » depuis le 9 mars 2017, mais Trump n’avait pas confirmé sa prise de poste. Elle avait donc peu de voix à faire entendre. Même cas de figure pour Alice Wells, Assistant Secretary of State for South Asia, chargée de la diplomatie dans le sous-continent indien. Enfin, il n’y a pas non plus d’ambassadeur en Corée du Sud, malgré la crise nord-coréenne. La candidature de Victor Cha a été refusée par Trump après sa critique de la bloody nose strategy, consistant en frappes préventives sur le régime de Pyongyang. D’une manière générale, Donald Trump accorde peu de confiance aux experts et fonctionne beaucoup avec sa garde rapprochée, comme en témoigne la place de Jared Kushner dans les relations sino-américaines jusqu’à sa disgrâce.

Mais qu’en est-il sur le terrain ? La matérialisation du Free and Open Indo-Pacificest en pleine émergence mais tarde toujours. Sans Traité Trans-Pacifique à même d’écrire les normes du commerce international en Asie-Pacifique, il est difficile d’envisager cette zone « Free and Open ». Sur le plan stratégique, il en est autrement. Mercredi 25 octobre dans le Nikkei, Taro Kono, Ministre des Affaires étrangères japonais, a proposé de faire revivre le Quadrilateral Security Dialogue. Il a affirmé en avoir discuté avec Rex Tillerson et Julie Bishop dans les coulisses d’un sommet régional à Manille le 9 août. Le but serait de sécuriser une zone maritime pacifique de l’Asie à l’Afrique. Selon lui, Shinzô Abe proposerait officiellement le partenariat à Donald Trump lors de son voyage en Asie le 6 novembre, avant qu’il n’aille en Chine. Ce renouveau du partenariat entre les quatre démocraties – Australie, Inde, Japon, États-Unis – abandonné une décennie plus tôt, répond à une préoccupation commune au sujet de la Chine. C’était bien Narendra Modi qui avait montré sa volonté de se rapprocher du Japon en premier. En 2015, New Delhi a proposé d’inclure le Japon dans le Malabar Exercise – les exercices navals auxquels se livrent Inde et États-Unis – que les Forces Japonaises d’Autodéfense avaient voulu rejoindre depuis des années. Lors de la visite de Modi à Tôkyô en novembre 2016, une déclaration conjointe des deux chefs d’État a été faite sur la protection de la liberté de navigation.

 

Les exercices Malabar en cours dans le Golfe du Bengale. Crédits : U.S. Navy

L’année 2017, première année complète de l’administration Trump, a toutefois montré d’autres priorités que la mise en forme d’une stratégie proprement indo-pacifique. C’est le dossier nord-coréen qui a été la priorité de Washington. Pendant ce temps, la Chine a continué à un rythme plus soutenu que jamais la militarisation des îles déjà créées dans la mer de Chine méridionale. Sans aucune condamnation de Washington, qui a juste repris ses Freedom of Navigation Operations, envoyant le 20 janvier, le 24 mai et le 10 août ses navires passer à 12 miles nautiques – la distance réglementaire – d’îles artificielles chinoises, après avoir informé les soldats chinois afin de prévenir tout dérapage aux conséquences imprévisibles. Accusés depuis plusieurs années de passivité face à la Chine par ses alliés asiatiques, les États-Unis n’ont pas réellement changé d’attitude sur le terrain, malgré les rodomontades trumpiennes durant la campagne présidentielle et sur Twitter. Mais les États-Unis ont trop besoin de la Chine sur le dossier nord-coréen pour la contrarier. La Chine est le seul pays asiatique disposant de suffisamment de leviers de pression et de contacts avec Pyongyang pour contraindre la Corée du Nord à négocier sur le dossier nucléaire, d’autant plus que Pékin se montre de plus en plus agacé par les gesticulations de son voisin. En 2018, c’est toutefois le commerce et la propriété intellectuelle qui sont pour le moment la priorité de l’administration américaine au sujet de la Chine, comme en témoigne la guerre commerciale que mène Trump depuis janvier.

Or le temps passe et la mer de Chine méridionale, comme le détroit de Malacca, seront bientôt potentiellement sous contrôle chinois. Cela ne signifie pas que la Chine bloquerait des flux commerciaux indésirables en temps de paix, mais elle pourrait restreindre et surveiller le passage de flottes militaires en cas de tensions, voire rendre très coûteuse une éventuelle intervention américaine dans la zone, notamment pour défendre le détroit de Taïwan. D’importation indienne puis japonaise, le concept d’Indo-Pacifique s’immisce donc dans la pensée stratégique américaine, aussi bien par le lobbying japonais que par la prise de conscience d’un réel danger de perte de suprématie pour l’US Navy, dans une zone devenant le centre de gravité des affaires internationales au XXIesiècle. Ce n’est pas le pivot anémique de Barack Obama qui suffira, pas plus que des exercices conjoints entre les quatre partenaires du Quad. La Third Offset Strategy, dévoilée par Chuck Hagel, secrétaire à la Défense, en novembre 2015 lors du Reagan National Defense Forum, se donne quant à elle pour but de surclasser les capacités chinoises par des avantages technologiques qualitatifs censés surmonter les désavantages quantitatifs sur le champ de bataille. L’idée est de coupler des avancées technologiques maîtrisées par les États-Unis – cyber, Big Data, intelligence artificielle, miniaturisation, robotique, véhicules autonomes ou commandés à distance – afin de surpasser tout ennemi potentiel. Cette stratégie pourrait s’inscrire entre autres à travers le Quad via des coopérations technologiques, même si rien n’est pour le moment annoncé. En fin de compte, avec ou sans Third Offset Strategy, les Chinois sont maintenant déjà présents, et il est impossible désormais de les débouter sans conflit ouvert et avec des conséquences potentiellement graves

[1]Cette appellation, « string of pearls » en anglais, a été pour la première fois utilisée en novembre 2004, dans un rapport du Département de la Défense américain, intitulé « Energy futures in Asia ». Elle est ensuite popularisée par la Washington Times en 2005. Cette expression désigne la politique chinoise d’investissements commerciaux et militaires pour dessiner une voie maritime jusqu’en Afrique, dans le cadre du projet One Belt One Road.

[2]« a shift in the center of gravity of international affairs from the Atlantic to the Pacific and Indian oceans. », Campbell Asia, p. 28, 2008.