Le Danemark périphérique

Par Dorian BIANCO, en visite d’étude annuelle à l’Université de Copenhague avec pour terrain d’étude l’ensemble des territoires urbains et ruraux danois. Il écrit pour le Grand Continent les articles sur le Danemark

Traditionnellement marqué par un Etat-Providence fort et une structure politico-administrative unitaire, le Danemark a longtemps garanti le principe d’égalité territoriale à ses différents départements, notamment grâce à des mécanismes de solidarité financière intrarégionaux.

Mais depuis le dernier quart du XXe siècle, les dynamiques spatiales de la mondialisation économique ont finalement atteint le Danemark en entraînant la métropolisation des grandes aires urbaines (Copenhague et Aarhus principalement), et fait apparaître des zones périphériques où revenu par habitant, lignes ferroviaires et création d’emplois ne cessent de reculer : c’est la ‹‹ banane pourrie ››.

Ce nouveau modèle inégalitaire de développement a contribué à l’émergence dans le champ politique et les médias de la notion d’‹‹ Udkantsdanmark ››, le ‹‹ Danemark périphérique ›› qui ressemble très fortement aux polémiques et débats hexagonaux sur la ‹‹ France périphérique ››.

Cet article se propose de montrer comment les territoires français et danois sont soumis aux mêmes dynamiques spatiales à l’échelle européenne et construisent la même interrogation politique sur l’avenir de l’égalité sociale et territoriale dans les démocraties occidentales.

En France, nous connaissons dans le domaine de l’anthropologie et de la géographie sociale la notion d’‹‹ exils intérieurs ››, exploitée par les analyses démographiques d’Emmanuel Todd et de Hervé Le Bras[1]. Elle caractérise les nouvelles stratifications de la société française par la relocalisation en zones périphériques de nombreuses catégories populaires. Ce phénomène serait imputable aux dynamiques spatiales créées par la mondialisation et la métropolisation[2] : loin des centres de la décision économique et politique, les ouvriers ont quitté les villes pour les zones péri-urbaines et rurales (récemment accompagnés par les employés), ‹‹ les professions culturellement dominées [se réfugiant] à la campagne ››[3]. La migration intérieure révèlerait les disparités territoriales qui distinguent d’une part les centres urbains où se crée la richesse économique, composés des (nouvelles) classes moyennes supérieures (la ‹‹ gentrification ››[4]) et de classes populaires majoritairement d’origine étrangère récente[5], d’autre part les espaces en voie de marginalisation socio-économique où se reconstitueraient des classes sociales majoritairement composées d’ouvriers et d’employés refoulés hors des grandes villes.

Cette partition latente de la géographie sociale et anthropologique française présuppose de remettre en cause la viabilité même de la notion de ‹‹ classe moyenne ›› et la persistance d’un ‹‹ modèle républicain ›› censé garantir universellement la capacité des individus à ‹‹ monter ›› sur l’échelle sociale. Ainsi, à l’instar d’autres pays occidentaux, l’idéal pavillonnaire et individuel d’une grande partie de la population française, ayant accédé à la classe moyenne après la Seconde Guerre mondiale, tendrait à disparaître à cause de cette fragilisation socio-économique. La transformation dans le débat public et la sphère médiatique de ces enjeux a débouché, depuis le début des années 2010, sur le réemploi, électoral et polémique, de l’expression de ‹‹ France périphérique ››[6], dont la réception académique, très discutée[7], continue de structurer la vie politique française dans son rapport à la mondialisation et à la construction communautaire.

Dans le village d’Abild (Région Danemark du Sud) où l’on craint de fermer l’école communale, une pancarte proclame, par un jeu de mot, « Développement plutôt que régression »

Dans la mesure où ces migrations internes et cette fragilisation sociale sont directement liées aux effets de la mondialisation (désindustrialisation et métropolisation)[8], il est également possible d’observer les mêmes dynamiques dans les autres pays occidentaux, au Royaume-Uni, au Benelux, en Scandinavie ou aux États-Unis. Au Danemark, tant sur le plan médiatique que dans la sphère académique, il existe un ‹‹ Danemark périphérique ›› dont les évolutions socio-économiques des cinquante dernières années demeurent analogues à celle des territoires métropolitains français, conformément au constat de Todd et de Le Bras. C’est un Danemark angoissé[9] que la mondialisation désavantage toujours plus en y faisant régresser la création d’emplois, un Danemark nostalgique de l’âge d’or de la social-démocratie et qui opte parfois pour le discours social et identitaire du Dansk Folkeparti[10], ou choisit plus rarement de faire confiance à la gauche anti-libérale[11], voire aux formations traditionnelles qui promettent le retour de la prospérité.

La ressemblance avec la France est si forte que même l’apparition du concept de ‹‹ Danemark périphérique ›› y a connu un destin analogue : la notion de ‹‹ Udkantsdanmark ›› est devenu un thème récurrent dans les médias danois au début des années 2010 (même s’il est apparu pour la première fois en 1992 dans le Weekendavisen[12]). La recherche universitaire s’est timidement penchée dessus afin de nuancer le tableau négatif souvent dressé des périphéries danoises[13].

Le présent article propose de comprendre comment deux pays d’Europe occidentale ayant connu des évolutions sociales analogues, la France et le Danemark, ont pu faire émerger dans les ‹‹ débats publics ›› les mêmes concepts à la même époque et refléter des évolutions socio-spatiales similaires. Les sociétés française et danoise, aux yeux comparatifs d’un anthropologue, d’un sociologue ou d’un géographe, partagent étonnamment à peu près les mêmes traits généraux, au point qu’il serait possible de décrire les évolutions sociales générales en interchangeant les adjectifs ‹‹ danois ›› et ‹‹ français ››. Certes, la différence d’échelle, modifiant le champ d’action des politiques territoriales et leur compréhension[14], constitue une limite bien réelle à cette comparaison. Mais, et c’est le cœur de l’analyse, les disparités sociales, spatiales et économiques engendrées par la pression qu’exercent le néolibéralisme et la mondialisation en tant que modèles inégalitaires de développement, peuvent apparaître relativement bien « amorties » au Danemark grâce au rôle toujours puissant de l’État-Providence[15].

Maisons abandonnées ou à vendre, magasins fermés sont plus courants dans le Danemark périphérique qu’ailleurs

Il s’agit donc bien de comprendre en quoi l’État social a continué, en France comme au Danemark[16], d’exercer, ne serait-ce que partiellement ou sectoriellement, un modèle résistant aux dynamiques inégalitaires. Contrairement aux représentations collectives qui tendent à séparer en deux mondes de ‹‹ raisonnables et modernes ›› pays nordiques ‹‹ qui auraient fait les réformes ›› et la France ‹‹ latine ››, ‹‹ incapable de modernité et de réforme[17] ››, il n’y a qu’un schéma économique appliqué aux deux pays : la réduction des dépenses publiques et la pression politique exercée par le néolibéralisme et le libre-échange sur les consciences collectives[18].

Ce nouveau schéma fait apparaître une autre ligne de démarcation, entre d’un côté la France et les pays scandinaves où l’État-Providence n’a pas été entièrement démantelé, et les pays de l’anglosphère et l’Allemagne de l’autre où les politiques néolibérales ont érodé plus fortement les revenus de la classe moyenne. En miroir du débat français, il faudra alors conclure l’étude en se demandant si la ‹‹ classe moyenne ›› et la cohésion sociale, constitutifs du modèle danois d’État-Providence construit au cours du XXe siècle, demeurent encore des concepts pertinents pour notre époque.

Le Danemark « brisé » et la France des « oubliés » : définitions et problèmes

« Udkantsdanmark »[19] d’un côté, France périphérique de l’autre. Le « Danmark Knækker » [qui se brise] et la « France des oubliés ». Ces formulations, essentiellement présentes dans le champ médiatique et les débats politiques, manquent de nuance en raison de leur écho médiatique et de leur usage électoral par le Front National. Ils masquent indéniablement des trajectoires sociales diversifiées au sein de ces zones à la périphérie des centres urbains. Cependant, ils désignent bien une dynamique réelle issue de l’intégration inégalitaire des territoires à la mondialisation.

Au Danemark, la catégorie spatiale de la « périphérie » ne recouvre pas seulement un usage médiatique, c’est aussi un concept reflété dans la recherche scandinave en sciences sociales et dans les rapports publics et ministériels. Urbanistes, anthropologues et géographes évoquent des ‹‹ villages gagnants ›› (Vinderlandsbyer) et ‹‹ des villages perdants ›› (Taberlandsbyer)[20] rappelant la fameuse distinction entre gagnants et perdants de la mondialisation réinvestie à l’échelle locale pour montrer l’intégration inégale des territoires danois à la globalisation économique et la métropolisation.

Le Landdistriktsredegørelse de 2004 (rapport annuel sur les territoires du ministère danois des affaires commerciales) définit une commune « périphérique » [udkant] selon les critères suivants : son groupement de population principale (« ville » [by]) possède moins de 3 000 habitants et se situe à plus de 40 kilomètres des cinq « principaux centres urbains » (les métropoles selon la géographie française) que sont la région Capitale (Region Hovedstaden, Copenhague), Aarhus, Odense, Esbjerg et Aalborg. Cette classification géographique permet de cerner assez bien statistiquement la production de dynamiques spatiales inégalitaires.

En raison d’une cure de rigueur par la droite libérale en 2007, le nombre de communes a été réduit de 271 à 98, formant des communautés de villes à l’intérieur de chaque division communale. Cette division affaiblit la visibilité géographique de l’Udkantsdanmark, et surtout sa diversité sociale. Selon un article de 2010 du Jyllandsposten, il y aurait 16 communes périphériques représentant 8 % de la population totale du Danemark. Ces délimitations, assez arbitraires, ne cessent d’évoluer, à l’exemple de la commune de Slagelse, située à l’est de l’île de Sjælland à 100 kilomètres de Copenhague, tantôt classifiée comme ‹‹ udkant ››, tantôt rapprochée de la métropole. Dans un article du Berlingske en date de 2012, il était estimé que 30 communes danoises étaient périphérisées et que ce phénomène de fragilisation socio-spatiale toucherait désormais l’ensemble des communes autour de l’agglomération de Copenhague[21], dans un périmètre qui correspondrait en France à la fois au ‹‹ péri-urbain subi ›› et aux espaces ruraux au-delà des zones périurbaines.

Il n’existe pas en France de définition institutionnellement admise du concept de France périphérique, ce qui pose un frein à la méthode de comparaison, de sorte qu’il s’agit de comparer des dynamiques analogues et non des phénomènes quantifiables de manière précise. La définition de Christophe Guilluy, marquée par un excès de schématisme, est la suivante : il s’agit de l’ensemble des espaces situés en dehors des 25 plus grandes métropoles françaises (soit plus de 60 % de la population française), regroupant espaces ruraux ainsi que petites et moyennes villes. La France périphérique est constituée par des classes moyennes et moyennes inférieures en voie de fragilisation socio-économique (à l’exclusion des classes moyennes inférieures des grandes métropoles)[22].

Comme le Danemark périphérique concerne un nombre plus restreint de communes, une comparaison France-Danemark doit inviter à la prudence en raison de la différence d’échelle et de critères dans le choix des indicateurs : la France périphérique intègre des villes petites et moyennes[23], là où le Danemark marginalisé, selon Jørgen Møller, ne concerne que les communes (rassemblements de ‹‹ villes ››, équivalent des petites villes et des villages en France) de moins de 20 000 habitants, soit un peu plus de 10 % de la population totale[24]. En effet, là où Guilluy, au risque de masquer la diversité des évolutions locales, n’hésite pas à classer comme périphériques des espaces diversifiés dits en voie de fragilisation, la classification de Møller exclut lesdites zones intermédiaires en voie de périphérisation (à l’exemple des communes à 80 kilomètres de Copenhague) et ne retient que les espaces à très faibles revenus par rapport à la moyenne nationale. Mais il y a bien une dynamique analogue : il existe donc le même phénomène de stratification spatiale et sociale des zones en marges des centres urbains comme effet de la métropolisation.

Une géographie sociologique de l’inégalité des territoires au Danemark

Classes populaires dans les centres urbains

Au Danemark, quand on parle des catégories populaires, on pense souvent aux immigrés. Les classes moyennes inférieures des grandes métropoles tendent à s’installer dans ‹‹ les quartiers ›› (Ghettoerne) où se concentrent principalement la population d’origine étrangère, d’immigration récente, et les faibles revenus : les quartiers de Bispebjerg et Husum à Copenhague, puis la banlieue Ouest (Ishøj et Høje Taastrup principalement). On trouve aussi Gjellerup à Aarhus, ou encore Vollsmose à Odense, C’est l’équivalent socio-urbain de la Seine-Saint-Denis pour l’agglomération parisienne, ou de Villeurbanne près de Lyon. C’est le Danemark dit « multiethnique », qui, comme les « cités » ou les « quartiers » français, possède ses « ghettos » (terme médiatique et non scientifique) à l’exemple de Mjølnerparken à Nørrebro, où habitaient en 2016 82,6 % de personnes d’origine africaine et asiatique[25][26], alors que cette population ne représentait au dernier recensement de Danmarks Statistik (automne 2017) que 8,8 % de l’ensemble de la population résidant au Danemark[27].

Ces zones corrèlent forte immigration, faibles revenus et chômage au cœur des grandes métropoles. La commune (kommune) d’Ishøj regroupe plusieurs villes (byer), dont celle d’Ishøj. Elle est connue pour accueillir depuis les années 1960 une immigration de travailleurs invités (gæstarbejdere), en provenance de l’ancienne Yougoslavie, de Turquie et du Pakistan. 35 % de la population était d’origine étrangère en 2015[28], quand la seule ville d’Ishøj en comprenait 76 %. La commune appartient au Storkøbenhavn (le ‹‹ Grand Copenhague ››, la métropole capitale équivalant à la catégorie urbaine et administrative du ‹‹ Grand Paris ›› plus une partie du périurbain francilien de l’ancienne ‹‹ Grande couronne ››). Le taux de chômage de la commune était de 10,3 % en 2012 par rapport aux 3,8 % de la population totale du pays à la même époque[29].

Le complexe résidentiel de Høje-Gladsaxe (1966) dans la banlieue nord-ouest de Copenhague incarne la réception au Danemark de l’idéal corbuséen de l’habitat fonctionnel. Equivalent des ‹‹ cités ›› françaises, la ségrégation socio-spatiale y entraîne la concentration d’une population d’origine étrangère, de bas revenus et d’un taux de chômage élevé. Photo : John Widebæk Hertz

La commune d’Allerød, située dans la banlieue Nord de Copenhague, zone habitée par les classes moyennes supérieures (l’équivalent des Hauts-de-Seine), ne connaissait un taux de chômage que de 2,9 % pour 5,2 % d’habitants d’origine africaine et asiatique[30]. En premier lieu, il apparaît que la faiblesse structurelle du chômage au Danemark permet de limiter la disparité des territoires en termes de bassin d’emploi. En second lieu, ces chiffres montrent tout autant l’existence de disparités socio-spatiales que la présence d’un continuum socio-urbain dans l’ensemble des métropoles danoises, car tous les territoires appartenant aux cinq grands centres urbains connaissent des différences relatives d’intégration socio-économique, plus faibles que la ségrégation socio-spatiale observables dans d’autres grandes métropoles européennes. Cela s’explique par essentiellement par trois facteurs :

1/ D’un point de vue architectural et urbain, on constate un nombre restreint de grands ensembles constitués par des logements sociaux alors même que la densité du parc social est traditionnellement très forte (Gladsaxe, une des rares réalisations ‹‹ corbuséennes ›› au Danemark, ou la ‹‹ cité ›› de Tingbjerg au Nord-Ouest de Copenhague par exemple, sont autant de ‹‹ Sarcelles danois ›› où l’urbanisme produit des effets de ségrégation socio-spatiale). Il y a une permanence du logement individuel (des ‹‹ detached houses ››, comme le pavillon en France) mais surtout une prégnance des complexes résidentiels de moyenne densité urbaine[31] construits dans les traditions architecturales danoises au cours du XXe siècle. C’est sur ce dernier point que se différencie la réussite d’un ‹‹ modèle socio-urbain ›› danois qui a su, malgré la pression exercée par la croissance urbaine, articuler urbanisation de masse avec une construction de qualité et une intégration au tissu socio-économique[32], à l’inverse des grands ensembles et des villes nouvelles franciliennes et du modèle multipolaire.

2/ Le volontarisme des politiques urbaines et architecturales (les ‹‹ urban renewals ››) menées au cours des dernières décennies d’intégration des espaces dits, à tort ‹‹ ghettoisés ››, à l’exemple des réaménagements très médiatisés qui entourent Mølnerparken avec le parc Superkilen devenu quasi-touristique[33] et Mimersparken, terrain de jeu remplaçant une ancienne gare de triage[34]. Cependant, certains de ces projets ont été accusés de ‹‹ gentrifier ›› et de faire augmenter le prix des loyers pour chasser les classes populaires des centres. Comme en France, les médias danois n’ont cessé de pointer les problèmes sociaux des ‹‹ quartiers ›› en oubliant la diversité des trajectoires sociales de ses habitants : le modèle d’intégration danois fonctionne mieux qu’il n’apparaît dans son traitement médiatique[35]. Cette efficacité des politiques urbaines repose, in fine, sur :

3/ La permanence d’un financement important des services publics et, plus généralement, de l’État-Providence danois[36].

En périphérie

Mais qu’en est-il dans le Danemark ‹‹ udkant ›› ? Les dynamiques socio-spatiales sont-elles comparables à celles de la France contemporaine ? Quand on regarde la carte du chômage, une seconde zone apparaît en plus des quartiers populaires urbains : les zones périphériques, couvrant les communes dites ‹‹ udkant ›› (loin des grandes métropoles) et les espaces ruraux[37]. Il y a donc, schématiquement, deux types d’espaces où vivent de faibles revenus, comme en France : d’une part les ‹‹ quartiers ›› et d’autre part les zones périphériques, dites ‹‹ rurales ›› et ‹‹ périurbaines ›› dans le vocabulaire géographique français. Cependant, il existe aussi sur le territoire danois une forte diversité au sein même de ces territoires, comme en témoigne la dualité entre les communes ‹‹ gagnantes ›› et les communes ‹‹ perdantes ››[38].

Dans l’un des très rares articles en français sur la question[39], le géographe Nicolas Escach évoque l’exemple de la ville de Vejby où depuis les années 1990 : « les jeunes partent, les usines et les magasins ferment, les exploitations agricoles ne sont pas reprises et les services publics s’étiolent[40] ». Avec un chiffre : la métropole de Copenhague représente plus de 41 % de la richesse produite au Danemark en 2014 alors qu’elle regroupe environ 30 % de la population totale du Danemark. En effet, le Danemark et la France, malgré leur différence d’échelle, appartiennent aux quelques pays occidentaux qui possèdent une structure territoriale traditionnellement macrocéphale, couplée à un fort État social et unitaire. La centralisation et la concentration excessives furent de temps à autres dénoncées par les responsables politiques[41], de sorte à aboutir à des politiques de décentralisation et de déconcentration dont l’ampleur limitée révèle le déclin des services publics en zones périphériques ainsi que la méfiance croissante des populations locales envers la capacité de l’État à relocaliser l’emploi et contrer les dynamiques négatives de métropolisation.

Malgré la mise en place de politiques d’État-Providence et de rééquilibrage territorial et économique, Escach prend l’exemple de l’échec relatif des réformes de la fonction publique : le plan de délocalisation de postes de la fonction publique en 2015 de la région Hovedstaden (Copenhague) à 38 communes éloignées ne fut pas vraiment suivi des effets escomptés[42]. Jørgen Møller, spécialiste de l’aménagement du territoire, enseignant à l’université d’Aalborg, évoque la fragilité sociale des populations de ces zones : certains habitants accumulent faible niveau éducatif, éloignement du marché du travail et faibles revenus[43]. Les populations précaires, à la différence de la diversité des classes populaires urbaines, sont très majoritairement d’origine danoise, à tel point qu’on a désigné péjorativement ces lieux comme des ‹‹ White Trashområder ›› (par référence aux White trash américains, la population blanche pauvre, ou l’expression ‹‹ petits blancs ›› français)[44].

Il existe, à contre-courant de cette représentation médiatique des ‹‹ petits blancs ›› suspectés de n’avoir jamais vu de personnes de couleurs, de nombreux territoires du Danemark périphérique où le taux de population d’origine étrangère est plus élevé que la moyenne nationale, comme Aabenraa où le volume des personnes d’ascendance étrangère dans la population totale était, en 2017, de 0,3 point supérieur à la moyenne nationale[45]. Cette situation n’est pas sans évoquer les populations des espaces ruraux et périurbains qui rejettent l’État social associé à la centralisation, sans pour autant adhérer aux valeurs du libéralisme économique. Cette méfiance vient de la perception que les politiques sociales ne seraient destinées qu’aux métropoles urbaines et aux personnes d’origine étrangère y résidant[46]. Il en résulte un ‹‹ séparatisme culturel[47] ›› de cette France qui rappelle la ‹‹ culture des marges ›› (expression d’Escach) désignant la création de codes et de références culturels propres à ces espaces danois périphérisés.

Le ‹‹ séparatisme social ›› relevé par par Jérôme Fourquet dans le cas français[48] s’appliquerait volontiers au Danemark. Les enquêtes anthropologiques[49] de terrain révèlent le sentiment d’infériorité et d’éloignement des populations locales de ‹‹ la grande ville ››, Copenhague. Il apparaît donc sur le territoire danois des espaces périphériques désignés dans la presse danoise comme la « Banane pourrie[50] » où les revenus des ménages sont faibles. Il s’agit notamment d’îles, comme le Lolland ou le Falster, ou encore des communes de Thy ou de Mors dans le Jutland du Nord. Toutes ces différentes localités possèdent comme caractère commun de se situer à une longue distance des cinq grandes métropoles danoises, souvent au moins de 60 à 80 kilomètres, et font apparaître des espaces en voie de fragilisation socio-spatiale : la bordure Sud-Ouest dans la région du Jutland-du-Sud, dont l’activité économique traditionnelle réside dans l’agriculture, et les marges Nord de la péninsule jutlandaise.

Sur la carte, elles sont situées sur la bordure Ouest du Danemark, en forme de croissant. Ces deux espaces se distinguent de la métropole du Jutland de l’Est regroupant environ 1 380 000 habitants (soit 25 % de la population danoise), laquelle est articulée autour de Aarhus, la plus grande ville du pays après Copenhague (rappelant la vallée du Rhône et le littoral méditerranéen en France). Au sud de la métropole de la capitale, on trouve un autre arc que constitue notamment le chapelet d’îles au sud-est du pays : Langeland, Lolland, Falster, Møn, à plus de 100 kilomètres de Copenhague. Tous ces territoires, formant un grand arc du Nord du Jutland à l’extrémité Est bordant la Mer baltique, de Skagen à Gedser, ressemblent bien à une gigantesque ‹‹ banane ›› en ‹‹ pourrissement ›› économique.

Finalement, la partition latente du territoire danois en deux, d’une part une banane pourrie du Nord au Sud-Est en passant par le Sud-Ouest, et d’autre part une dynamique de métropolisation dans un arc central, de l’Est jutlandais à l’Øresund, fait apparaître le renversement suivant : les espaces où les difficultés sociales s’accumulent ne sont pas les grandes métropoles (hormis les banlieues populaires d’Aarhus ou de Copenhague), là où jusqu’aux années 1990 habitaient une majorité d’ouvriers et d’employés, mais les espaces ruraux, dont les activités traditionnelles sont l’agriculture et la pêche. C’est comme si la carte des disparités s’était partiellement inversée sous l’effet de la mondialisation et de la métropolisation. Copenhague, traditionnellement habitée par des classes populaires (surtout des ouvriers depuis la fin du XIXe siècle), connaît comme Paris une flambée des prix de l’immobilier et une gentrification complète de ses dernières ‹‹ poches de résistance ›› populaires.

Les privatisations partielles des infrastructures publiques : la Banane pourrie hors réticularité territoriale

Ce même réseau en 2018
Le réseau ferré public danois (DSB, en rouge) en 1938

 

 

Un secteur fut particulièrement touché par les vagues de privatisation : le rail. La Danske Statsbaner [DSB], compagnie nationale des chemins de fer danois, opérait la plupart des voies depuis sa fondation en 1885. La privatisation partielle fut décidée au milieu des années 1990, et les petites lignes de province furent vendues à des compagnies privées, dont la multinationale Arriva, possédant désormais 17 % du réseau danois[53]. Les deux cartes comparatives montrent, entre 1938 et 2018, le déclin du nombre de lignes opérées par DSB ainsi que l’abandon des réseaux secondaires desservant les espaces ruraux.

En effet, la privatisation des petites lignes a conduit à leur pure et simple disparition, mais surtout, l’évolution du rail danois illustre la logique de métropolisation : le réseau actuel de DSB met en communication les deux grandes métropoles copenhaguoise et jutlandaise, et les espaces périphériques ne sont plus reliés entre eux puisqu’ils ne desservent que les grands centres urbains. Avec l’externalisation progressive, les usagers ont vu les prix augmenter et les problèmes de retard et de suppressions de trains exploser[54]. Sur tout l’espace de la Banane pourrie, les lignes ferroviaires régionales ont entièrement disparu et les dessertes actuelles ne conduisent qu’au Grand Copenhague ou au Grand Aarhus. Il n’existe plus aujourd’hui de transports publics, ni de ligne ferroviaire reliant les différents territoires de la Banane pourrie, qui s’est entièrement ‹‹ déréticularisée ››. Le contraste est saisissant avec le maintien du monopole public sur les autoroutes qui ont conservé jusqu’à aujourd’hui leur totale gratuité et leur facilité d’accès.

Il apparaît, par un renversement de la cause et de l’effet, que les éléments de persistance de la cohésion sociale et territoriale au Danemark ne tiennent donc pas au fameux ‹‹ modèle danois ›› de flexisécurité adopté dans les années 1990, mais bien au modèle d’État-Providence mis en place au cours du XXe siècle. Revendiqué au nom de sa capacité à conserver la ‹‹ cohésion sociale ›› (il constitue un exemple récurrent de la stratégie de communication social-libérale d’Emmanuel Macron), le ‹‹ modèle danois ›› de flexisécurité accompagne en fait la désagrégation territoriale et étatique de l’État-Providence puisqu’il autorise la mise en concurrence de certains services publics comme le rail.

Modèle occidental de la société de classe moyenne et État-Providence : échec ou persistance de l’idéal démocratique et social danois ?

L’existence de marges danoises accumulant les difficultés sociales, parfois occultée par une présentation déformée du problème des ‹‹ ghettos ››[55] d’immigrés comme celui des ‹‹ cités ›› en France, remet-elle en cause, par la nouvelle stratification sociale qu’elle engendre, le modèle danois, occidental et démocratique, d’une classe moyenne généralisée qui aurait trouvé un équilibre entre déterminations individuelles (la ‹‹ detached house ››, l’autonomisation financière des individus par l’État-Providence) et déterminations collectives (consentement à l’impôt et à l’usage des services publics, taux de participation aux associations) ?

Le Danemark est-il toujours ce pays d’une économie mixte harmonieuse, associant liberté économique, égalité sociale et continuité territoriale ? En France, la marginalisation des classes populaires loin des grandes métropoles s’accompagnerait-elle de l’échec du modèle républicain à la française, censé offrir à tous les mêmes opportunités sociales ? En d’autres termes, si la possibilité même d’une permanence de la classe moyenne est remise en cause en France, pouvons-nous faire le même constat au Danemark ?

S’il est évident que la mondialisation et le libre-échange, concentrant les flux d’activité dans les centres au détriment des marges, ainsi que le néolibéralisme et l’austérité budgétaire (produits mécaniquement par les traités européens imposant de réduire sans cesse les dépenses publiques des États membres[56]), sont autant de phénomènes qui fragilisent le modèle d’égalité sociale et de réticularité territoriale tels qu’ils existent traditionnellement en France et au Danemark. Ceux-ci ont en commun d’user traditionnellement d’un État unitaire, au poids économique fort et redistributeur, ce que le libre-échange et les doctrines ordolibérales prévalant dans l’espace européen condamnent structurellement et institutionnellement[57].

Il faut faire l’hypothèse, dans le cas danois, d’une fragilisation du modèle de société ‹‹ moyennisé ›› tel qu’il prend sa source dans le projet social et culturel des sociaux-démocrates dans les années 1930, dont les politiques visaient à autonomiser les individus par l’État-Providence[58] et fournir un accès démocratique[59] à la propriété et aux loisirs : la ‹‹ sommerhus ››, maison d’été individuelle[60], dispersée sur l’ensemble du pays. Les territoires du Danemark des marges, soumis au déclin économique et à des phénomènes de déclassement social, sont justement devenus les lieux symboliques d’un idéal social-démocrate vieilli et fragilisé.

La France périphérique des ouvriers et des employés connaît le même phénomène de fragilisation sociale, avec une précarisation économique plus forte qu’au Danemark (comme en témoigne une radicalité politique oscillant entre abstention et vote Front National, là où le comportement électoral du Danemark périphérique semble moins contestataire). L’exemple de la ‹‹ France pavillonnaire ›› (espaces périphériques dont la densité urbaine faible se caractérise par la présence de ‹‹ detached houses ››) est frappant : en plus de la discrimination socio-spatiale croissante (la marginalisation), elle subit une discrimination socio-symbolique : son ‹‹ séparatisme culturel ››[61], comparable à la ‹‹ culture des marges » qu’Escach relève au Danemark,  reposant sur un système de références et de valeurs différencié des métropoles, reflète le ‹‹ racisme de l’intelligence ››[62] des classes moyennes supérieures éduquées sur les populations locales.

Au Danemark, les mêmes préjugés, moins prégnants en raison de la ‹‹ moyennisation anthropologique ›› de la société danoise et de sa forte structuration égalitaire[63], ont conduit de nombreux médias à présenter le Danemark périphérique de manière exagérément négative[64] : le quotidien d’information Politiken, équivalent danois du Monde, en constitue un exemple quasi-caricatural. Lu par un lectorat diplômé de l’enseignement supérieur, vivant dans les centres urbains, il se revendique de centre-gauche et a soutenu la candidature de Macron aux élections présidentielles françaises, ou encore la « flexisécurisation » de l’État-providence danois. Traquant la moindre entorse à la diversité culturelle tout en relayant de manière non critique l’emploi de termes discriminatoires envers les danois d’origine étrangère, il se consacre désormais davantage à faire la publicité des nouvelles adresses gastronomiques des quartiers gentrifiés de Copenhague qu’à réaliser des chroniques sur les effets de la mondialisation dans les espaces marginalisés du monde occidental.

La rénovation urbaine du parc de Superkilen (2012) à Nørrebro illustre, comme la politique de la ville en France, les ambiguïtés sociologiques inhérentes à la gentrification qui refoule vers la banlieue les classes populaires urbaines et les immigrés. Historiquement lié à l’histoire du communisme danois et à l’accueil des populations d’origine étrangère, le réaménagement du lieu sur le thème du multiculturalisme et du socialisme (la couleur rouge) s’accompagne inévitablement d’une montée des prix de l’immobilier dans le secteur.
La persistance de l’Etat-providence

Il faudrait néanmoins conclure sur les facteurs de persistance de l’État-Providence danois, c’est-à-dire sur les critères permettant d’évaluer le maintien de la cohésion sociale et de la réticularité territoriale. Il semble justement que le système social, subissant la même pression globalisatrice, fonctionne mieux au Danemark qu’en France. C’est essentiellement la forte mobilité sociale et spatiale danoise, la plus élevée des pays de l’OCDE[65] (loin devant la France), qui peut l’expliquer. La persistance de structures anthropo-culturelles, marquées par la prégnance de la valeur d’égalité, peuvent expliquer également le sentiment, validé par les observations de terrain que je mène au Danemark pour l’année universitaire 2017-2018[66], que la mondialisation est ‹‹ contenue ›› et moins ‹‹ ravageuse ›› au Danemark que dans le reste de l’Europe.

Au-delà de l’inventivité politique propre à ce pays nordique (Escach, de son côté, met l’accent sur la capacité des territoires danois marginalisés à réinventer des modèles de développement[67]), il est évident que la politique de ‹‹ décohabitation ››[68] des jeunes individus est un dispositif clef de la mobilité sociale danoise. Comme je l’évoquais dans un article précédent sur la famille et l’État au Danemark, les étudiants peuvent bénéficier du SU, allocation universelle et inconditionnelle au montant unique de 810 euros par mois pendant 6 ans. L’égalité de sa structuration économique permet de limiter les effets de reproduction sociale en donnant à tous la capacité de ne plus habiter chez ses parents et d’obtenir un cursus éducatif supérieur.

En effet, les pays scandinaves, de manière générale, possèdent le taux de mobilité sociale le plus élevé des pays de l’OCDE, très supérieur à la France où celle-ci s’est enrayée : c’est ce qui permet aux habitants de tous les espaces danois, de bénéficier d’opportunités économiques ou éducatives en se déplaçant facilement dans les centres urbains, là où les espaces marginaux français ont tendance à renfermer la territorialisation des individus sur eux-mêmes à cause de l’incapacité financière croissante à se déplacer, où à aller trouver ailleurs l’opportunité d’une vie meilleure.

En ce sens, il faut faire l’hypothèse que le TGV produit des « effets couloirs » dans les espaces qu’il traverse sans desservir (comme le Morvan en Bourgogne sur la ligne Paris-Lyon), alors que le système ferroviaire danois maintient une certaine réticularité territoriale en conservant la desserte de petites localités sur les grandes lignes reliant les deux métropoles entre elles (il n’existe pas — encore — de ligne directe et rapide entre Copenhague et Aarhus). Certes, la mobilité spatiale induite par le SU ne peut résoudre les disparités territoriales, mais il permet néanmoins d’en réduire les effets sociaux négatifs. Jørgen Møller évoque le brain drain de la jeunesse du Danemark périphérique dont le niveau éducatif acquis dans les universités des grandes villes ne leur permet pas de travailler dans les zones marginalisées où les emplois sont souvent sous-qualifiés. Comme nous l’évoquions dans notre entretien avec Emmanuel Todd, l’État social danois maintient sa capacité à autonomiser financièrement le passage des jeunes étudiants à la vie adulte (selon le modèle anthropologique de la famille nucléaire absolue), de sorte qu’il préserve l’idéal démocratique de la classe moyenne et de l’« ascenseur social », là où le modèle universaliste républicain fragilise davantage l’égalité des chances par l’éclatement de la classe moyenne.

Bibliographie

Publications académiques (géographie, aménagement du territoire) utilisant les concepts de ‹‹ Banane pourrie ›› et de ‹‹ Danemark périphérique ›› :

  • Jørgen Møller, Jan K. Staunstrup, Landsbyerne i Nordjylland: et forsømt planlægnings- og udviklingsobjekt med betydelige potentialer for fremtidig udvikling, Center for Regional Udvikling (CRU), Aalborg Universitet, 2008.
  • Nicolas Escach, « Renaissance des déserts danois », Le Monde diplomatique, avril 2017, p. 21.
  • Jan Holm Ingemann, Den postagrare ruralitet og den rådne banan, et institutionelt økonomisk perspektiv, Aalborg Universitet, Institut for Økonomi, Politik og Forvaltning, 2010.

Publications sur la recomposition des territoires français :

  • Anne Clerval, Paris sans le peuple, Paris, La Découverte, 2013.
  • Christophe Guilluy, La France périphérique. Comment on a sacrifié les classes populaires, Paris, Flammarion, 2014.
  • Hervé Le Bras, Emmanuel Todd, Le mystère français, Paris, Le Seuil, 2013.

Notes

[1] Hervé Le Bras, Emmanuel Todd, Le mystère français, Le Seuil, Paris, 2013. Voir le chapitre 6, L’exil des classes populaires.

[2] Phénomène désignant la concentration des fonctions de commandement politico-économique dans les principaux centres urbains, entraînant la tertiarisation de l’emploi.

[3] Hervé Le Bras, Emmanuel Todd, Le mystère français, Le Seuil, Paris, 2013, p. 168.

[4] Sur ce sujet, voir Anne Clerval, Paris sans le peuple, La Découverte, Paris, 2013.

[5] Il faut nuancer ce schéma dans la mesure où il existe aussi des phénomènes de précarisation au sein mêmes des classes dites moyennes supérieures urbaines, comme les étudiants soumis à la baisse des salaires.

[6] Christophe Guilluy, La France périphérique. Comment on a sacrifié les classes populaires, Paris, Flammarion, 2014, 192 p.

[7] Voici un exemple de recension critique qui exprime des réserves et met en valeurs les critiques faites à Guilluy : http://www.laviedesidees.fr/Une-France-contre-l-autre.html.

[8] Pour comprendre les effets de la métropolisation : https://humanite.fr/anne-clerval-paris-le-discours-sur-la-mixite-sociale-remplace-la-lutte-des-classes.

[9] L’angoisse d’une part importante de la population danoise face à la construction européenne ou à la mondialisation et le bouleversement du spectre politique danois avec l’arrivée du populisme d’extrême-droite dès les années 1990 est à rapprocher du ‹‹ malaise politique français ›› analysé par Todd : Emmanuel Todd, « Aux origines du malaise politique français. Les classes sociales et leur représentation », Le Débat, 1995/1 (n° 83), p. 82-103.

[10] Principale formation de l’extrême-droite danoise fondée en 1995 sur la dissolution du Parti du Progrès, parti libéral anti-taxe (de sensibilité reaganienne) devenu islamophobe et anti-immigration dans les années 1980. Sa particularité est d’avoir adopter dès la fin des années 1990 un discours social de défense de l’Etat-Providence associé à une politique restrictive envers l’immigration. Il s’agit d’un populisme extrême-droitier archétypal à l’échelle de l’Europe occidentale dans la mesure où sa stratégie électorale repose, comme pour le lepénisme social, sur l’emprunt à la gauche des thèmes de la démocratie et de la souveraineté populaire au moment où les formations de gauche gouvernementale abandonnent ces thèmes et se convertissent au libéralisme économique. Aux élections générales de 2015, DF est arrivée en seconde position derrière les sociaux-démocrates avec 21,1 % des voix.

[11] Pour l’analyse du paysage politico-électoral danois, voir : https://www.academia.edu/14321855/Denmark_s_Nativist_Threat_-_Jacobin.

[12] Voir l’article du géographe Nicolas Escach dans Le Monde diplomatique, l’une des rares publications francophones sur le sujet : https://www.monde-diplomatique.fr/2017/04/ESCACH/57351.

[13] Cet article se fonde en grande partie sur un mémoire d’anthropologie en danois : Line Schmidt Hendriksen, At leve med ’Udkantsdanmark’ – diskursens magt i problematikken omkring udkantsdanmark, octobre 2012, Anthropologie, Aarhus Universitet.

[14] La France métropolitaine s’étend sur 551 500 km2 alors que le Danemark métropolitain ne fait que 43 094 km2.

[15] La pression sur l’État-Providence est également liée à un facteur politique : la coalition gouvernementale de droite libérale, mais aussi le centre-gauche, cherche à réduire les dépenses publiques et la place traditionnellement forte des politiques sociales au Danemark.

[16] Voir le passage sur les structures familiales danoises dans notre entretien avec Emmanuel Todd : https://legrandcontinent.eu/2018/01/17/hybris-allemand-entretien-avec-emmanuel-todd/.

[17] Michel Hastings, « Dieu est-il nordique ? », Revue internationale de politique comparée, vol. 13, 2006/3, p. 377-390.

[18] Même si le Danemark, à la suite de son refus du traité de Maastricht, a pu conserver sa propre devise (la couronne) à un taux structurellement plus faible, sa participation au mécanisme de taux de change européen lui interdit de fluctuer au-delà de 2,25 %. Sa capacité de dévaluation, et donc d’autonomie monétaire, demeure limitée et indirectement soumise aux traités européens comme la France.

[19] Prononcer : Oulkaintsdainmark.

[20] Jørgen Møller, Jan K. Staunstrup, Landsbyerne i Nordjylland: et forsømt planlægnings- og udviklingsobjekt med betydelige potentialer for fremtidig udvikling, Center for Regional Udvikling (CRU), Aalborg Universitet, 2008

[21] https://www.business.dk/arbejdsmarked/udkantsdanmark-aeder-snart-koebenhavn.

[22] H. Le Bras, E. Todd, Le mystère françaisop. cit.

[23] Pour le lien entre taille des villes et vote FN : http://www.ifop.com/?option=com_publication&type=publication&id=676.

[24] Jørgen Møller, 2013

[25] Liste over ghettoområder pr. 1. december 2016. Transport-, Bygnings- og Boligministeriet. Offentliggjort 1. december 2016.

[26] Selon Danmarks Statistik, une personne résidant au Danemark, née étrangère à l’étranger, est considérée comme une personne immigrée. Elle appartient à la ‹‹ première génération de l’immigration ›› comme on dit en France et au Danemark. Les citoyens danois dont les deux parents sont nés étrangers à l’étranger sont dits danois avec une origine ethnique étrangère. Ils forment l’équivalent d’une seconde génération issue de l’immigration. Enfin, les danois n’ayant qu’un parent né étranger à l’étranger (donc également de la deuxième génération), ou appartenant à l’équivalent de la troisième génération, sont considérés comme ethniquement danois. En raison du droit du sol et de l’inexistence de statistiques ethniques au Danemark, il n’est pas possible de calculer avec exactitude l’ensemble de la population d’origine étrangère car les personnes issues de l’immigration ancienne appartiennent à la catégorie des danois d’origine ‹‹ ethnique ›› danoise.

[27] https://www.dst.dk/da/Statistik/emner/befolkning-og-valg/indvandrere-og-efterkommere/indvandrere-og-efterkommere

[28] Folketal den 1. i kvartalet efter kommune, køn, alder, civilstand, herkomst, oprindelsesland og statsborgerskab. Danmarks Statistik. 2015K1.

[29] Voir la carte présentée dans cet article : https://www.avisen.dk/Pages/Guests/Articles/ShowTemplatedArticle.aspx?ArticleID=158865.

[30] https://www.dr.dk/nyheder/politik/kort-se-hvor-mange-indvandrere-og-efterkommere-der-bor-i-din-kommune.

[31] Jørn Orum-Nielsen, Dwelling: at home, in community, on earth : the significance of tradition in contemporary housing, Danish Architectural Press, 1996, 261 p.

[32]  Ibid.

[33] http://www.visitcopenhagen.com/copenhagen/superkilen-park-gdk707822.

[34] https://realdania.dk/projekter/mimersparken.

[35] Les danois d’origine pakistanaise, arrivés à partir de 1967 sur le territoire, connaissaient, dès 2003, un taux de chômage très proche des danois d’origine danoise (6,8 % pour 5,4 % de la population totale) et un taux de syndicalisation de 47 % témoignant d’une acculturation politique réussie. Source : http://www.politis-europe.uni-oldenburg.de/download/Denmark.pdf.

[36] https://data.oecd.org/fr/gga/depenses-des-administrations-publiques.htm#indicator-chart

[37] https://www.avisen.dk/Pages/Guests/Articles/ShowTemplatedArticle.aspx?ArticleID=158865

[38] Mellem udvikling og afvikling – en minianalyse af de danske landdistrikter og landsbyer in Jørgen Møller, Jan K. Staunstrup, Landsbyerne i Nordjylland: et forsømt planlægnings- og udviklingsobjekt med betydelige potentialer for fremtidig udvikling, Center for Regional Udvikling (CRU), Aalborg Universitet, 2008

[39] https://www.monde-diplomatique.fr/2017/04/ESCACH/57351

[40] Ibid.

[41] Kaare Dybvad, Udkantsmyten. Hvordan centraliseringen af Danmark ødelægger vores økonomi og social sammenhængskraft, People’s Press, Copenhague, 2015.

[42] https://www.monde-diplomatique.fr/2017/04/ESCACH/57351

[43] Jørgen Møller, Jan K. Staunstrup, Landsbyerne i Nordjylland: et forsømt planlægnings- og udviklingsobjekt med betydelige potentialer for fremtidig udvikling

[44] Ibid.

[45] https://www.dr.dk/nyheder/politik/kort-se-hvor-mange-indvandrere-og-efterkommere-der-bor-i-din-kommune

[46] Laurent Davezies, Christophe Guilluy, Jacques Donzelot and Alice Béja, La France périphérique et marginalisée: les raisons du ressentiment, Esprit, No. 393 (3/4) (Mars-avril 2013), p. 27.

[47] Expression de Christophe Guilluy.

[48] https://jean-jaures.org/nos-productions/1985-2017-quand-les-classes-favorisees-ont-fait-secession

[49] Line Schmidt Hendriksen, At leve med ’Udkantsdanmark’ – diskursens magt i problematikken omkring udkantsdanmarkop. cit.

[50] https://www-idunn-no.ep.fjernadgang.kb.dk/plan/2009/03-04/art18

[51] Ove K. Pedersen (2011): Konkurrencestaten, ISBN 9788741251561. Hans Reitzel, København

[52] Møller Stahl, Rune, Denmark’s nativist threat, Jacobin review, 7/22/2015

[53] https://web.archive.org/web/20080914193347/http://www.arriva.co.uk/arriva/en/business_activities/transport_services/denmark/

[54] https://www.aoh.dk/artikel/dsb-og-banedanmark-fr-kritik-togene-krer-ikke-til-tiden?related=text

[55] L’usage impropre du terme de ghetto pour désigner des espaces urbains diversifiés sur le plan culturel et social indique la déformation médiatique de la question de l’immigration.

[56] Les politiques de privatisation menées par les sociaux-démocrates dans les années 1990 sont un exemple de conformation aux exigences libre-concurrentielles prônées par la Commission européenne.

[57] Voir les traités européens.

[58] L’idée que le socialisme danois fut le moyen d’autonomiser les individus renvoie aux analyses d’Emmanuel Todd sur la famille nucléaire absolue danoise dans l’entretien que nous lui avons consacré en janvier dernier ainsi qu’à celles de l’historien Francis Sejersted sur l’État-Providence scandinave (Demokratisk kapitalisme, Oslo, Pax, 1993)

[59] Cette démocratisation d’un mode de vie fondé sur l’équilibre entre travail et loisirs se reflète dans la culture visuelle danoise des années 1930-1960 : le design danois, moderniste et fonctionnel, se pense comme une esthétique démocratique apportant l’art dans la vie quotidienne de tous. En ce sens, le design danois a réalisé l’idéal anthropologique du Bauhaus.

[60] Voir l’article La ruine scandinave

[61] Expression de Christophe Guilluy.

[62] Conception bourdieusien : https://www.monde-diplomatique.fr/2004/04/BOURDIEU/11113.

[63] Jean-Pascal Daloz, « Sur la modestie ostensible des acteurs politiques au nord du 55e parallèle », Revue internationale de politique comparée, vol. 13, 2006/3, p. 413-427

[64] L. S. Hendriksen, At leve med ’Udkantsdanmark’op. cit.

[65] https://milescorak.files.wordpress.com/2013/07/income-inequality-equality-of-opportunity-and-intergenerational-mobility.pdf

[66] Mon séjour universitaire 2017-2018 à l’Université de Copenhague est notamment consacré à des observations de terrain dans plusieurs communes danoises, concentrées sur le lien entre caractères architecturaux, urbanisme, identités culturelles et structures économiques locales.

[67] https://www.monde-diplomatique.fr/2017/04/ESCACH/57351

[68] Cécile Van de Velde, Devenir adulte. Sociologie comparée de la jeunesse en Europe, Paris, Presses universitaires de France, 2008.