Splendeurs et Misères d’une révolution européenne : Juin 1848

Alors même que les 170 ans du « Printemps des Peuples » ne font pas actuellement l’objet, si ce n’est en Hongrie, de commémorations nationales d’ampleur, l’importance politique et culturelle que cette séquence révolutionnaire a revêtue pour l’ensemble de l’Europe n’est plus à démontrer. Dans la livraison hebdomadaire de notre rubrique culturelle gegflix, Mathieu Roger-Lacan explore comment « Juin 1848 », un des épisodes les plus oubliés et refoulés des « révolutions européennes » a néanmoins entraîné des innovations littéraires radicales à l’échelle continentale.


Par Mathieu Roger-Lacan

Dans un entretien passionnant, Jonathan Sperber nous expliquait récemment comment, de toutes les révolutions, 1848 était sans doute la plus eurocentrée. Alors que 1789, 1917 ou 1989 sont les dates d’épisodes révolutionnaires causés par des dynamiques mondiales ou qui ont eu un effet sur celles-ci, les soulèvements de 1848 prennent sens à l’échelle précise du continent européen. Palerme, Milan, Neufchâtel, Vienne, Budapest, Bucarest, Varsovie, Berlin, Paris : la rapidité avec laquelle se sont propagés les discours, les émeutes, et, dans certains (rares) cas, les changements de régime, fait de 1848 un événement fondateur de la conscience politique de notre continent. Leur singularité vient aussi de leur relatif échec, du moins à court terme – la France pourrait ici faire figure d’exception, mais la Seconde République n’a pas mis longtemps à devenir un régime conservateur et mûr pour la transition autocratique qui s’est finalement opérée après le 2 décembre 1851.

Néanmoins, la défaite apparente cache aussi une autre forme de succès, et de postérité. En effet, les changements politiques et sociaux permis par le Printemps des peuples ont eu une influence durable sur les sociétés européennes. Ils ont circulé à l’ombre du pouvoir, sans toujours l’affronter directement, mais sans cesser non plus de marquer leur présence, jusqu’à fournir, à leur tour, un paradigme historique pour décrire toute forme de révolte émancipatrice, comme l’atteste l’expression « Printemps arabes », utilisée à tort ou à raison pour qualifier les soulèvements qui eurent lieu en 2011 dans les pays d’Afrique du Nord et du Moyen-Orient.

Pour aller plus loin dans la compréhension de ce que de ce que ce moment révolutionnaire a eu d’européen, nous nous proposons d’aborder la question sous un autre angle, ou en la retournant : peut-on concevoir, non que tous les Européens se soient, chacun chez soi, ralliés à une cause commune, mais que chaque foyer de révolte ait porté en lui un souffle qui, combinant des idées et des consciences propres aux enjeux du continent, ait été lui-même européen ? À l’étude de la façon dont le « printemps des peuples » a circulé de capitale en capitale, on peut ainsi ajouter l’analyse de la présence en un même lieu, de différents regards sur le phénomène révolutionnaire. C’est dans ce but que nous rouvrons l’ouvrage magistral du romaniste allemand Dolf Oehler, Juin 1848 : le Spleen contre l’oubli, paru il y a vingt ans, réédité et augmenté par l’auteur en 2017 (éditions La Fabrique).

Le milieu littéraire parisien, une « constellation » européenne face à Juin 1848

À la manière de Walter Benjamin qui projetait d’écrire, sur le mode de la « constellation », une vaste somme sur Paris comme « capitale du XIXe siècle », Oehler explore à son tour la constellation humaine, intellectuelle, littéraire et politique qui animait la vie parisienne au moment de 1848. Néanmoins, il ne prend pas pour objet la glorieuse révolution de Février, mais le moment, beaucoup plus sombre, de la répression des émeutes des 23, 24 et 25 juin à Paris. Comment concevoir que cet épisode, alors qu’il constitue une exception relative dans le chapelet des révolutions européennes de 1848 – d’une part car il intervient après une victoire (la Seconde République est déclarée le 24 février 1848), d’autre part car sa répression fut plus sanglante que toutes celles qui eurent lieu ailleurs en Europe –, nous permette précisément de penser la présence, dans le moment de 1848, et plus précisément dans le moment parisien de Juin 1848, d’une dimension continentale et européenne ?

Le premier paradoxe vient de ce que le soulèvement populaire de juin 1848 et la répression qui l’a suivi, dirigée par le général Cavaignac, constituent un épisode mal connu, peu transmis, et finalement silencieux. Une preuve évidente en est le fossé qui sépare les estimations officielles du nombre de morts parmi les insurgés, 3 500, du nombre avancé par les témoins, trois fois supérieur (12 à 13 000), auquel s’ajoutent 12 000 déportations au bagne, selon Maurizio Gribaudi et Michèle Riot-Sarcey qui parlent à ce titre de « révolution oubliée ». Or, pour la première fois dans l’histoire, l’immense majorité de ces victimes n’étaient pas des bourgeois, comme ceux qui avaient pris part aux soulèvements en février, ni des ouvriers, des « prolétaires » au regard de l’analyse que la théorie marxiste a fourni de la première révolution industrielle, mais plutôt des artisans, des travailleurs indépendants ou des employés des ateliers nationaux créés au lendemain de la Révolution de Février, tous représentants du petit peuple des quartiers de l’Est parisien, tout un écosystème humain et économique décrit par Maurizio Gribaudi dans Paris ville ouvrière. C’est aussi pour cette raison que personne ne fut véritablement la voix de ces insurgés, déconnectés des milieux littéraires où ils eussent pu trouver un écho, qui furent donc doublement réduits au silence.

À partir de là, Dolf Oehler émet l’hypothèse que Juin 1848, épisode à la fois violent, inavoué par la République et tu par ses victimes, a fonctionné historiquement comme un « trauma ». Si l’on prend au sérieux l’analogie avec le vocabulaire de la psychanalyse, on comprend que le trauma, bien qu’il naisse d’un silence, ne corresponde pas pour autant à un effacement total, ou à un oubli. Or, c’est justement contre cet oubli que certains auteurs, témoins directs ou indirects des Journées de Juin, se mettent à écrire. C’est à ce titre qu’ils prennent progressivement place dans la constellation oehlerienne.

Le 10 juillet 1844, « Les Tisserands Silésiens », poème de Heinrich Heine, fait la une de Vorwärts!, un bimensuel radical dont Marx fut l’un des plus actifs collaborateurs.

Alors que le dessein de l’auteur n’est pas particulièrement de présenter une dimension européenne de la révolution, le choix de ces écrivains le fait à sa place : deux Français, Charles Baudelaire et Gustave Flaubert ; deux allemands, Karl Marx et Heinrich Heine ; et un Russe, Alexandre Herzen. Intellectuels, poètes, journalistes ou romanciers, tous sont à Paris en juin 1848, ou plutôt tous sont à Paris pour Juin 1848. En effet, la révolution de Février a marqué les esprits en renversant la monarchie parlementaire et, alors que dans les mois qui suivent la Seconde République tente de s’installer dans un climat encore très mouvementé – la manifestation du 15 mai 1848 contre le Palais-Bourbon a conduit à la déportation des républicains radicaux (Barbès, Blanqui) –, l’Europe entière regarde Paris dans les mois qui suivent.

Certains s’y rendent dans le but précis d’être le témoin de ce moment historique. Ainsi, Marx, malgré une situation financière extrêmement difficile, quitte Bruxelles pour venir voir les événements parisiens, avant d’être à nouveau chassé. Herzen, qui a fui la Russie et découvert Paris où il a collaboré avec Proudhon en 1847, revient à la hâte d’Italie pour assister aux événements. Flaubert, quant à lui, quitte sa Normandie natale pour découvrir l’agitation révolutionnaire qui règne en 1848, comme un autre Normand, Jules Barbey d’Aurevilly, l’avait fait dix-huit ans plus tôt, lors de la révolution de 1830. En outre, beaucoup de gens de lettres s’étaient déjà installés en France dans les années 1830 et 1840 : c’est le cas de Heine, qui vit à Paris depuis 1832. Baudelaire, lui, est parisien. Sans appartenir aux mêmes cercles ni adhérer aux mêmes idées, toutes ces figures ne sont pas pour autant déconnectées les unes des autres. Ainsi, Marx a été l’éditeur des pamphlets écrits par Heine contre Frédéric-Guillaume IV en 1844, mais, malgré l’expérience de 1848, le poète demeure inquiet du futur, et hésitant face à la solution proposée par le communisme, comme le prouve les mots ambigus du dernier texte qu’il écrit, en 1855, et qu’il nomme, de façon significative, Lutèce :

« Cet aveu, que l’avenir appartient aux communistes, je le fis d’un ton d’appréhension et d’angoisse extrêmes. […] En effet, ce n’est qu’avec horreur et effroi que je pense à l’époque où ces sombres iconoclastes parviendront à la domination : de leurs mains calleuses ils briseront sans merci toutes les statues de marbre de la beauté, si chères à mon cœur ; ils fracasseront toutes ces babioles et fanfreluches fantastiques de l’art, qu’aimait tant le poète ; ils détruiront mes bois de lauriers et y planteront des pommes de terre. […] Hélas ! je prévois tout cela, et je suis saisi d’une indicible tristesse en pensant à la ruine dont le prolétariat vainqueur menace mes vers, qui périront avec tout l’ancien monde romantique. Et pourtant, je l’avoue avec franchise, ce même communisme, si hostile à tous mes intérêts et mes penchants, exerce sur mon âme un charme dont je ne puis me défendre[1]. »

Après Juin 1848 et la « révolution oubliée », une révolution littéraire

Baudelaire, Flaubert, Heine, Herzen, Marx : voilà donc les cinq étoiles majeures de la constellation oehlerienne. Par leur correspondance, mais aussi par l’écho respectif de leurs œuvres, leur traduction en d’autres langues, les débats qu’elles suscitent, ces cinq figures majeures, venues de différents horizons européens et toutes passées à travers l’expérience brutale de la répression de juin 1848, ont contribué à transmettre, de façon originale, l’impact singulier qu’a eu cet événement sur la conscience européenne. Cette transmission, nous montre Oehler, s’est faite elle aussi de façon silencieuse, à l’image de « l’expérience traumatique » qui lui a donné naissance. Mais elle n’en a pas moins été une stratégie de résistance : à l’oubli où la république conservatrice et bientôt le Second Empire veulent enfouir l’épisode de Juin, ils vont opposer une nouvelle manière d’écrire et de lier, à un niveau presque invisible, le politique et la fiction. Au fil de son étude, Oehler s’interroge donc « sur la part prise par l’expérience traumatique de l’année 1848 dans la nouvelle orientation des auteurs qui ont révolutionné la littérature romantique et fondé la modernité critique » (Oehler, p. 7).

En effet, une « révolution littéraire » n’arrive pas toute seule. Elle accompagne et accentue le changement politique, en ce sens qu’elle lui donne forme et qu’elle forme à son tour la façon de le dire, ou au contraire de le taire. Ainsi, chez Baudelaire, ce geste est celui qui motive l’expérience poétique du spleen. Le « Spleen » propose une réponse à la violence et une alternative à l’oubli par un lyrisme plus brutal et plus mélancolique à la fois que celui dont la première révolution européenne et politico-littéraire du XIXe siècle, celle du romantisme, avait défini les codes. Et le Spleen, comme stratégie littéraire contre l’oubli politique, peut ainsi devenir le nom d’une révolution indissociablement littéraire et politique, celle qui a donné naissance à notre « modernité ».

Carlos Schwabe, Spleen et Idéal (1907)

Si la poétique baudelairienne du Spleen peut être relue à l’aune de cette nouvelle perspective, des gestes littéraires plus locaux entrent également dans la lecture oehlerienne. Vingt ans après 1848, alors que Flaubert a écrit Madame Bovary en 1857 et exploré la voie orientaliste en publiant Salammbô en 1862, il revient à cet épisode historique avec L’Éducation sentimentale, qui paraît en 1869. Si l’on se souvient souvent de la scène de saccage du Palais des Tuileries à laquelle assiste Frédéric, désemparé, lors de la révolution de Février, il faut également regarder le passage qui concerne les Journées de Juin et constitue, en un sens, le négatif du précédent. En effet, Frédéric est alors en balade avec Rosanette à Fontainebleau, et les bruits de l’agitation parisienne ne leur parviennent que par bribes.

Dans une scène magistrale, Flaubert dissémine une forme de malaise dont les personnages sont à demi-conscients, tout en mettant en scène leur admiration béate d’une nature qu’il prend pourtant un plaisir presque cruel à décrire selon les codes romanesques de la description des barricades. Dans leur aveuglement, Rosanette et Frédéric regardent sans le voir le massacre du peuple de Paris : « les amants ne sont jamais effleurés par l’idée qu’ils sont en train d’admirer le matériau brut des révolutions » (Oehler, p. 347). De surcroît, par leur attitude consumériste et « touristique » vis-à-vis de la forêt de Fontainebleau, les deux personnages imitent un mode de sociabilité qui deviendra typique de la société du Second Empire, celle-là même qui a émergé de la répression de Juin 1848 et qui a maintenu une chape de silence sur l’événement.

Cette architecture infiniment complexe et subtile donne un autre exemple de la façon dont l’expérience de Juin 1848 a permis aux auteurs de rechercher des innovations formelles, non pour fuir le politique, mais pour l’incorporer à la matière même du texte littéraire – l’image d’un Flaubert désabusé, ermite, hors du monde est absolument factice, à moins qu’elle ne soit elle-même un geste délibéré de dépolitisation, ou de polissage de son œuvre.

La dernière résonance de Juin 1848 à l’échelle européenne est donc indirecte, et le médium en est la lecture et la traduction de ces auteurs eux-mêmes. De leurs innovations formelles, de cette nouvelle façon d’écrire et de cacher le politique dans la fiction, naîtront les codes de ce qu’Oehler appelle « modernité critique », dans ce changement de paradigme qu’ont cherché à saisir, aussi bien Jean-Paul Sartre dans L’Idiot de la famille que Pierre Bourdieu dans Les Règles de l’art.

Or, si 1848 a changé, voire tout changé dans la pratique et l’histoire littéraires, et comme nous avons montré que cela était indissociablement lié à un geste politique, on peut aisément conclure que l’événement a eu une répercussion immense en Europe. L’Éducation sentimentale et Les Fleurs du Mal sont en quelque sortes les bornes de cette modernité. Ces œuvres ont été lues, traduites, imitées ou débattues par toutes les générations d’écrivains nés après 1840, dans toutes les villes d’Europe, de Londres à Moscou, puis dans d’autres bassins culturels, en Amérique latine par exemple. En ce sens, la répercussion la plus profonde de la blessure mal cicatrisée de 1848 ne se trouve plus seulement au niveau des actions politiques simultanées que le mouvement a commandées, ni dans un paradigme théorique qu’il a fourni pour penser les mouvements d’émancipation actuels et à venir, mais dans l’instauration d’une nouvelle façon de saisir le monde, d’articuler le symbolique (le langage littéraire) au réel (le silence de la répression de Juin 1848) et à l’imaginaire (celui de la révolte), qui irrigue en profondeur la modernité culturelle de l’Europe entière, jusqu’à aujourd’hui.

« …encouragements aux persécutés, aux rêveurs, aux timides que des forces insoupçonnées puissent brusquement leur venir, et mises en garde aux mêmes, dans la mesure où ils s’abandonnent à l’illusion de croire que les révoltes de l’instant auraient une durée. »

 

[1] Henri Heine, Lutèce. Lettres sur la vie politique, artistique et sociale de la France, Michel Lévy Frères, Paris, 1866, p. XII (préface)