Embrasser ou répudier l’Europe ?

Le lien complexe entre l’Europe et la Russie est au cœur de l’identité nationale, de la géopolitique et de la civilisation russes. L’occident vue de Russie, anthologie de 140 auteurs, présentée par Michel Niqueux, historien des idées, retrace l’évolution du rapport intellectuel et idéologique entre les deux pôles, en s’appuyant sur les textes d’illustres penseurs russes. Nous l’avons contacté à quelques jours des élections russes pour évaluer l’impact de la doctrine eurasiste, qui considère la Russie comme une entité géographique à part entière en opposition à un Occident décadent, sur la politique actuelle de Vladimir Poutine.


Propos recueillis par Milàn Czerny pour le GEG Russie

 

Groupe d’études géopolitiques. – Vous faites référence dans votre ouvrage, L’Occident vu de Russie, à Ouvarov. Celui-ci estimait en 1832 que “pour la Russie prospère et vive il reste trois grands principes de l’État : une religion nationale, l’autocratie et la nationalité”. Dans quelle mesure ces principes se retrouvent-ils dans la politique actuelle de Poutine ?

 

Ces trois piliers de l’idéologie officielle, formulés par Sergueï Ouvarov, ministre de l’Instruction publique de Nicolas Ier de 1834 à 1849, en vigueur jusqu’à la révolution, imprègnent de nouveau, mutatis mutandis, le discours et la politique de Poutine : même si d’après sa constitution (article 14) la Fédération de Russie est un État laïque, la loi sur les libertés de conscience (1997) reconnaît le « rôle spécial de l’orthodoxie dans l’histoire de la Russie, dans la formation et le développement de sa spiritualité et de sa culture », et la place en tête des « religions traditionnelles ». Le pouvoir s’attache cependant à avoir de bonnes relations avec l’islam (deuxième religion du pays) et le judaïsme. L’orthodoxie joue principalement un rôle moral et identitaire.

À la place de l’autocratie, on a la « verticalité du pouvoir » et une « démocratie illibérale », qui malgré les nombreuses atteintes à la liberté d’expression, laisse plus d’espaces libres que l’autocratie tsariste ou le totalitarisme soviétique.

Enfin, la célébration du patriotisme joue plus ou moins le rôle de la défense et de l’illustration de l’« esprit national » au XIXe siècle.

Les deux premiers principes d’Ouvarov étaient une réponse à des principes occidentaux susceptibles de menacer l’ordre établi : l’orthodoxie s’opposait au syncrétisme religieux (répandu sous Alexandre Ier), l’autocratie aux idées constitutionnelles ou républicaines (portées par les putschistes « décembristes » de 1825). Maintenant, ce sont les « révolutions de couleur » que le pouvoir craint.

Le troisième principe, celui de la nationalité, bien que d’origine occidentale (l’identité nationale promue par les romantiques et les idéalistes allemands, notamment Herder), se dégradera en nationalisme. On le retrouve maintenant sous la forme du patriotisme.

Donc, sur le long terme, l’histoire des idées fait apparaître des tendances profondes et des permanences.

 

Existe-t-il une continuité entre la pensée de Danilevski, anti-européen, estimant que la lutte avec l’Europe est inévitable, et les idées nationalistes actuelles ? Quel est l’impact de l’ouvrage de Danilevski paru en 1868, La Russie et l’Europe, sur l’inconscient collectif russe ?

 

La Russie et l’Europe de Danilevski est un classique pour tous les groupuscules nationalistes, mais est aussi au programme de séminaires gouvernementaux pour les fonctionnaires. Mais je ne pense pas qu’il ait pu influencer « l’inconscient collectif russe », si tant est que celui-ci existe : c’est comme la « psychologie des peuples », « l’âme russe » dont personne ne parlait avant que Michelet ne l’ait découverte, ou le masochisme russe.[1]

L’anti-occidentalisme a des sources anciennes, oubliées, au profit des causes récentes, comme la « thérapie de choc », importation de toute une sous-culture occidentale ; A. Gradovski disait déjà en 1882 : « La véritable Europe se reflète chez nous comme dans un miroir déformant ».

 

Piotr Tchaadaïev estimait en 1836 dans « L’Éducation universelle du genre humain ne nous a pas atteints » que la Russie était située « un coude sur l’Allemagne, un coude sur l’Asie » et devait opérer la synthèse de ces deux pôles. Il faisait en revanche le constat que la Russie était unique, ne possédant pas « la physionomie commune des peuples d’Europe ». Selon vous, la Russie s’est-elle stabilisée entre l’Orient et l’Occident, a-t-elle trouvé sa place ?

 

« L’éducation universelle du genre humain ne nous a pas atteints » n’est pas une œuvre de Tchaadaïev, mais une citation de sa fameuse « Lettre philosophique » écrite en français, dont la publication, en russe, en 1836, fit scandale, précisément pour cette affirmation. Mais à côté de ce constant du retard de la Russie sur l’Europe (au point de vue des « idées de devoir, de justice, de droit, d’ordre ») dû à sa coupure d’avec la chrétienté occidentale, Tchaadaïev développa ensuite une vision messianique de l’avenir de la Russie : « Si nous sommes venus après les autres, c’est pour faire mieux que les autres » (1837).

Il n’y a que les intellectuels ou les hommes politiques pour se demander encore sur quoi la Russie est assise : sur l’Europe, sur l’Asie, ou entre ces deux chaises ? La Russie est en tout européenne, Catherine II et Gorbatchev (avec sa « maison commune européenne ») en étaient persuadés. Les Russes aisés y ont leurs avoirs, leurs immeubles, et leurs enfants dans les universités. Mais maintenant, on ressuscite une « image de l’Autre » négative pour unir la population autour de ses dirigeants (en la personne de Poutine).

Est-ce qu’il se manifeste toujours en Russie aujourd’hui un divorce entre l’intelligentsia tournée vers l’Europe et une population hostile et méfiante envers l’Occident ?

Il ne faut pas généraliser, il y a des anti- et des pro-occidentaux dans chaque couche de la population, mais il est vrai que le milieu intellectuel, artistique ou économique est pro-occidental, et de larges couches de la population (retraités, militaires, fonctionnaires) sont conservatrices. Le « conservatisme russe » est du reste l’idéologie officielle du parti au pouvoir (Russie unie) depuis 2009.

 

En conclusion, alors que les élections ne sont plus qu’à quelques jours, Poutine est-il parvenu à fonder une identité russe en près de 20 ans de gouvernance ?

 

Une identité, c’est beaucoup dire (et inutile, les Russes se sont toujours sentis russes, sans forcément s’opposer à l’Occident ; au XIXe, on parlait de “Russes européens”), mais un consensus conservateur entre le pouvoir, l’élite proche du pouvoir et une large partie de la population, oui.[2]

Le problème à venir pour Poutine est de se trouver un successeur parce qu’il a fait le vide autour de lui. Mais quel qu’il soit, il ne pourra certainement pas revenir au gorbatchévisme de la fin des années 1980.

L’échec de l’intégration de la Russie à la « maison européenne » est la faute à la fois de la Russie et de l’Occident.

 


[1] Daniel Rancour-Laferriere, The Slave Soul of Russia. Moral Masochism and the Cult of Suffering, 1996

[2] Cf. A. Ju. Mel’vil’, « Неоконсервативный консенсус в России ? Основные компоненты, факторы устойчивости, потенциал эрозии», Полития (revue de la Haute école d’économie de Moscou), № 1 (84), 2017, p. 29-45.