La vérité d’une histoire russe

De l’écrasement du printemps de Prague à l’invasion de l’Ukraine, dans Adieu ma Russie Nicolas Werth perce l’ombre et les mensonges du siècle de son père et du nôtre.

Nicolas Werth, Adieu ma Russie. Mémoires orphelines, Paris, Les Belles Lettres, 2026, 389 pages

Testez le Grand Continent. Les idées et les analyses qu’on ne trouve nulle part. Mais que vous verrez bientôt partout. Dans votre boîte mail à partir de 8 euros par mois

À mi-chemin de la lecture de ces Mémoires orphelines, nous est revenue à l’esprit la célèbre phrase de Tolstoï qui ouvre Anna Karénine : « Toutes les familles heureuses se ressemblent, mais chaque famille malheureuse l’est à sa façon ». Car toutes les mémoires ne se ressemblent pas, et celles de Nicolas Werth ont une densité, une richesse et une humanité qui les distinguent. Mais Adieu ma Russie est aussi une histoire de famille. 

Né en 1950, Nicolas Werth est un spécialiste de l’histoire de l’URSS, lui-même fils d’un historien, Alexander Werth, expert de la Russie et de l’URSS qui précède le printemps de Prague. La filiation est essentielle. Elle est même si importante que Nicolas Werth en a fait le fil rouge de ces 389 pages qui s’avouent d’emblée comme une histoire de transmission intellectuelle et d’héritage sensible. « Adieu ma Russie » sont les derniers mots qu’a prononcés Alexander Werth en se donnant la mort après avoir appris l’invasion de la Tchécoslovaquie par les chars soviétiques en 1969. L’événement fut la goutte de sang qui fit déborder le vase de l’espoir.

Les Mémoires orphelines du fils commencent par cette disparition, évoquée dans un prologue étonnant de la part d’un historien que la lumière sombre des archives attire plus que celle de l’exposition médiatique : quatorze pages d’un journal d’internement à Sainte-Anne, en juillet 2023, au moment où le fils a flanché. C’était peu après l’invasion de l’Ukraine, la dépression et le désespoir ont failli avoir raison de lui. 

Commence alors le récit de vie d’un historien qui ne parle pas de lui, mais des autres. Le « je » est presque entièrement absent de son livre, mais la présence du père revient régulièrement. D’abord parce que Nicolas Werth s’est plongé dans une histoire paternelle qu’il ne connaissait guère. Les Werth sont à l’origine des Allemands de la Lettonie russifiée, ce qu’on appelait des barons baltes, installés à Saint-Pétersbourg depuis le début du XIXe siècle. Une famille bourgeoise, aisée et cultivée, qui pencha sans hésitation du côté des Mencheviks lors de la Révolution de 1917. Mais le père d’Alexander Werth n’était pas celui qu’il croyait, c’est donc un secret de famille que le livre dévoile, avec sobriété, sans la mise en scène parfois grandiloquente à laquelle nous a habitués l’autofiction. Un autre secret de famille apparaîtra plus loin, simplement évoqué en note de bas de page.

Ensuite parce que le père, naturalisé anglais, fut un historien dont les livres ont été traduits en russe et lus par les Soviétiques, si bien que son nom fut souvent pour le fils un sésame, une façon de mettre en confiance ses interlocuteurs. Dans un pays où régnait et règne encore la défiance, cette reconnaissance fut précieuse. Enfin, parce qu’Alexander Werth appartenait à une autre génération d’historiens de l’URSS, ce qui permet au fils de différencier son approche de la sienne, de mettre en valeur une foi au projet soviétique qu’il ne partage pas. Ce qui les éloigne ? La conscience de la violence qui fut au cœur de ce projet, et dès le début. 

Nicolas Werth propose des développements infiniment nuancés et étayés sur ses recherches, sur le déchiffrage de sources inédites, l’accès difficile à des archives conservées dans des spetzkhran (fonds spéciaux), la découverte de documents mis sous scellés dans les soutes d’associations officielles, ou officieuses, un matériau qui lui permet peu à peu de prendre la mesure de la cruauté du XXe siècle soviétique. Il cite ses travaux antérieurs pour en expliquer le cheminement et l’intention qui y a présidé, il fait part de fragments de journaux et de notes qu’il a prises en écoutant des témoins plus âgés. Mais il cite également des travaux de son père, publiés et non publiés, et des enquêtes, des recensements, des sondages réalisés par des historiens peu connus dans nos contrées, ainsi que les comptes-rendus des « ethnologues de villages » visant à fixer la tradition orale paysanne avant 1930 et la dékoulakisation, la « dépaysannisation de la paysannerie », une notion empruntée à son ami Viktor Petrovitch Danilov. 

Il insiste sur « cette spécificité si forte de la production russe post-soviétique : la compilation de recueils de documents d’archives ». Est-ce à cause de la peur de voir les archives se refermer, de l’urgence qu’il y a à conserver et témoigner pour les générations futures ? Oui, dit-il en citant un collègue russe, mais pas uniquement, ajoute-t-il, toujours méfiant vis-à-vis des généralisations. 

Pour Nicolas Werth, il ne s’agit pas seulement d’école ni de méthodologie – comment fait-on de l’histoire ? Il s’agit d’une certaine vision des hommes et des femmes, des traces qu’ils laissent et de celles qu’on veut laisser pour eux, quand ce n’est pas l’effacement et la mort sans sépulture. L’historien résume cette vision en affirmant que c’est l’histoire sociale qui l’intéresse. Pour le lecteur, qui n’est pas nécessairement un professionnel de l’histoire, cette dimension est particulièrement présente et c’est ce qui fait l’intérêt, voire la force d’âme de cet Adieu ma Russie. 

Rien n’y est affirmé d’avance ni aussitôt conceptualisé. Nicolas Werth avoue une certaine réticence vis-à-vis des grandes théories, y compris celles des penseurs du totalitarisme les plus connus. L’on trouvera donc peu de théories dans son livre, mais une longue réflexion nourrie de rencontres avec des êtres de chair et d’os qui font ce qu’ils peuvent pour vivre et survivre, souvent avec un entrain inattendu et impressionnant.

Nicolas Werth, l’homme, pas seulement l’historien, évoque avec prodigalité les amis sans lesquels il n’aurait rien pu faire, ni obtenir, ni comprendre. Bien sûr, la répression et la brutalité du contexte confèrent à ces amitiés une valeur qu’elles n’ont peut-être pas dans nos pays, même s’il faut se méfier de l’héroïsation. Tout de même, ses Mémoires orphelines sont ponctuées de brèves biographies d’hommes et de femmes dont les vies tiennent souvent du miracle, qui font de ces mémoires un livre incarné, vivant, doué d’une grande puissance d’émotion. 

Il y a les collègues, mais aussi les amis peintres, musiciens, écrivains, scientifiques, linguistes… qui puisent en eux une vitalité inouïe. Le livre est un témoignage de première main sur la façon dont l’association Memorial s’est montée. Mentionnons Arsenii Roginski, figure particulièrement attachante : né dans le camp de Velsk, près d’Archangelsk, en 1946, son père, ingénieur, juif, fut arrêté une première fois pendant la Grande Terreur, puis une autre, et encore une autre, tandis que son fils, grandissant dans une petite ville concentrationnaire, « en allant à l’école, ne cessait de croiser des files compactes de détenus encadrés par des gardes se rendant au travail forcé. » Gamin des rues, il semble avoir été sauvé par le théâtre, la, poésie, les amis écrivains et son intelligence humaine et intellectuelle. Arrêté en 1981, il passa quatre ans en prison où il se fit observateur et parlait « avec son humour si fin, écrit Werth, de sa “grande expédition ethnographique”. » 

Pour Nicolas Werth, ces portraits sont l’occasion de distiller une analyse extrêmement précise des diverses façons de se protéger de la broyeuse d’un pouvoir qui entend contrôler jusqu’à la vie intérieure. Sans systématisme, minutieusement, il met en avant un éventail très serré de poches de liberté que certains arrivent à créer : ici, la micro-résistance du monde paysan dans les années 1930 ; là, les cuisines et les revues comme « espaces de micro-autonomie » ; les réseaux invisibles qui finissent par ouvrir une brèche, aujourd’hui encore… L’historien introduit la notion de « quant-à-soi » pour qualifier l’intériorisation d’une distance par rapport à un système dans lequel on est intégré, qu’il distingue de la dissidence active. Il tente d’appréhender, dit-il, « cette forme singulière de non-adhésion aux valeurs du régime » en empruntant à l’historiographie du nazisme la notion de resistenz.

Ce faisant, lui-même introduit une large palette de mots russes en version naturaliter (originale), dont beaucoup sont des intraduisibles tant ils sont attachés à des spécificités et des particularismes de la culture soviétique : les kapstrany et les sotsstrany (les pays capitalistes et les pays socialistes) ; la propiska, le droit de résidence dans une ville, obtenu auprès de la police ; dans un registre plus léger, les gastronomy (les magasins d’alimentation). Les termes évoluent suivant l’époque, y compris la nôtre, certains apparaissent, d’autres disparaissent et sont désormais signes du passé, mais il reste la falsification, les notions conçues pour tordre le cou à la vérité et verser du mensonge.

Étonnamment, l’historien finit en avouant ne pas avoir cru ses amis pressentant l’invasion russe du 24 février 2022. Trop d’espoir ? Trop d’amour pour la Russie ? Déni d’un Européen « gâté à la paix » ? Deux mois avant, l’association Memorial avait été dissoute : « prélude à la guerre », évidemment, écrit Nicolas Werth aujourd’hui. Pour un regard extérieur, en revanche, ses confessions font valoir un « sens » qui permet de prendre la mesure de ce qui se joue sous nos yeux, même si ce serait trahir Nicolas Werth que de conclure ainsi. Car son livre recèle ce que les géologues appellent des diamants « super-profonds », des gemmes qui se forment à quelques centaines de kilomètres sous la surface du sol. Ils brillent d’un éclat qui autorise à imaginer moins de mensonge et plus de liberté.

Le Grand Continent logo