La droite française peut-elle résister à l’extrême droite ?
De la Restauration à Marine Le Pen, l’historien Laurent Joly retrace, dans son dernier ouvrage, deux siècles d’une confrontation qui n’a jamais été aussi actuelle.
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Pologne, Italie, Hongrie : l’extrême droite a l’apparence d’un rouleau compresseur qui ne cesse de progresser en Europe. Dans ce contexte, les partis de droite français et allemand refusent de s’allier, pour le moment, aux partis de ce courant. Si pour une partie de la droite républicaine, toute alliance avec les extrêmes signifierait perdre son âme, le cordon sanitaire s’érode au fil des ans. Ce clivage structurant entre une droite libérale et une extrême droite réactionnaire, auquel certains appellent à mettre fin aujourd’hui, remonte aux années 1820, dans la France de la Restauration. Après deux siècles d’existence, les enjeux électoraux sont restés les mêmes : pour la première droite, il s’agissait de gagner les élections au centre ou à droite, au gré des dirigeants, tandis qu’à l’extrême droite, il fallait unir les droites au service de la monarchie au départ, ou faire appel au peuple.
Pour cette dernière, il existe un enjeu supplémentaire : celui de convaincre qu’elle n’est pas extrême – par la dédiabolisation ou la normalisation – et de rendre ainsi caduque l’existence d’un cordon sanitaire. L’historien Laurent Joly propose un livre concis et puissant, sous la forme d’une chronique détaillée des relations complexes et parfois dangereuses entre la droite et l’extrême droite. Il analyse l’évolution de cette relation, tout en insistant sur les moments où la première a succombé aux tentations de la seconde. L’objectif est bien sûr d’éclairer le présent au moment où l’extrême droite française se présente aux portes du pouvoir et tente de camoufler ses fortes accointances avec les courants les plus racistes et réactionnaires en Europe et sur d’autres continents.
Ce travail, qui plonge certes dans l’actualité, est bien celui d’un historien, au demeurant spécialiste de la question du boulangisme à Vichy. Il cite ainsi notamment deux hommes dans ses remerciements : Bertrand Joly, pour son travail sur le boulangisme, l’affaire Dreyfus et le nationalisme, et son propre père, « homme de droite humain et généreux », qui a collectionné les numéros du Figaro Magazine pendant une quarantaine d’années. Son corpus s’appuie également sur une utilisation rigoureuse du site Gallica, des archives personnelles rassemblées depuis les années lycée et sur la presse des différentes époques.
Un clivage forgé par les enjeux du XIXe siècle
C’est en 1789, alors que se répartit l’Assemblée constituante, que les députés hostiles aux réformes décident de s’asseoir à droite du président, tandis que ceux appelant à poursuivre la Révolution s’installent à sa gauche. Entre les deux prennent place les modérés et les indécis.
La tension entre les ultras et les monarchiens, partisans d’une monarchie constitutionnelle, s’établit essentiellement après la fin des Cent-Jours (1er mars – 7 juillet 1815). Ce « moment ultra » derrière le comte d’Artois (le futur Charles X, 1824-1830) est considéré comme le moment fondateur de l’extrême droite. C’est aussi la période où se fixent certains procédés structurants et notamment l’inversion des valeurs : les tenants de l’absolutisme fustigent la moindre censure contre leurs journaux au nom de la liberté d’expression. À l’instar de Chateaubriand, ils se plaignent d’être diabolisés alors que le centre droit est au pouvoir derrière le duc de Richelieu.
L’assassinat du duc de Berry, fils du futur Charles X, en 1820, marque un tournant conservateur, notamment avec la nomination du duc de Villèle à la tête du gouvernement en 1822. La monarchie de Juillet (1830-1848) rompt avec cette phase et recherche davantage la politique du « juste milieu » afin de limiter l’influence des extrêmes.
Malgré ces divisions, droite et extrême droite se retrouvent dans leur volonté d’endiguer la « menace révolutionnaire » : c’est ainsi que légitimistes et orléanistes forgent le « parti de l’Ordre » pour appuyer le camp bonapartiste sous la Seconde République. Au début de la IIIe République, les deux droites se distinguent dans leur position vis-à-vis de la République. Tandis que la droite est prête à l’accepter pour mieux y imposer les intérêts conservateurs, l’extrême droite veut, elle, abattre celle qu’elle désigne désormais comme « la Gueuse ».
L’épisode boulangiste discrédite l’ensemble de la droite et installe durablement l’antisémitisme, devenu « phénomène médiatique », dans le paysage politique français. En témoigne le succès de La France juive d’Édouard Drumont, qui paraît en 1886 et s’écoule à 80 000 exemplaires.
C’est dans un contexte où fleurissent les organisations antijuives et les slogans plaidant pour « La France aux Français » , avec le massacre d’Aigues-Mortes en 1893, qu’éclate l’affaire Dreyfus. Le nationalisme et l’antisémitisme deviennent dès lors les deux mamelles de l’extrême droite et l’affaire Dreyfus témoigne des difficultés qu’ont les modérés à agir contre elle. Elle creuse aussi le fossé entre une droite qui accepte la République et celle qui se fond dans l’extrême droite.
Vichy, une phase révélatrice de l’extrême droite
Sur deux siècles, les crises profitent à l’extrême droite et mettent à mal la frontière établie avec la droite. On le voit avec la propagation d’idées nauséabondes au début des années 1920-1930. François Coty récupère la direction du Figaro en 1922, et le journal célèbre la dictature mussolinienne. Il prend ensuite la tête de dizaines de titres, dont l’Ami du peuple, un journal à la ligne antisémite dans lequel les plumes xénophobes forgent un constat simpliste et appelé à perdurer : la France compte trop d’impôts et trop d’étrangers.
En 1940, la débâcle militaire fait le lit de l’extrême droite : Pétain et Weygand, parmi d’autres, y voient la conséquence d’années passées à trop profiter des réformes sociales du Front populaire. Les mesures de Vichy s’inspirent d’abord de la mouvance réactionnaire, puis s’alignent sur l’extrême droite la plus violente et le régime nazi avec le statut des juifs du 3 octobre 1940. Des figures telles que Darlan et Xavier Vallat incarnent cette bascule vers l’extrême droite la plus fascisante. Le paradoxe de cette période est que la Résistance s’organise avec un programme de gauche autour d’un homme de droite, de Gaulle. Pour Laurent Joly, la guerre civile des années 1940-1944 fut donc aussi une guerre des droites, révélant autant la nature de l’extrême droite que la capacité d’une droite républicaine à la combattre.
Les conséquences de la politique de Vichy sont profondes puisqu’après la guerre, l’extrême droite se caractérise désormais davantage par son rapport à Vichy et à la collaboration que par son antisémitisme et son rejet de la République. L’étiquette d’extrême droite est devenue encore plus infamante et difficile à assumer. La droite est toujours dans le paysage, à l’instar du Figaro qui opte désormais pour une ligne conservatrice et libérale, rompant avec celle des années 1930. La ligne de partage profite d’une extrême droite discréditée. C’est au sein de la mouvance de Pierre Poujade que les doctrinaires d’extrême droite se retrouvent et ouvrent une nouvelle période.
Le moment Le Pen
D’après Laurent Joly, 1978 marque un tournant décisif. Plusieurs personnages réactionnaires, liés à Vichy ou à l’OAS, convergent pour proclamer haut et fort leurs thèses antisémites et racistes. C’est derrière Jean-Marie Le Pen et d’autres que va naître le Front national. Parmi les personnalités qui marquent cette période, on trouve notamment François Duprat, dont la radicalité lui vaut d’être exclu de quatre organisations extrémistes entre 1964 et 1973. Antisémite, négationniste et proche de la nébuleuse néonazie, c’est lui qui a inspiré un slogan appelé à faire florès : « 1 million de chômeurs, c’est 1 million d’immigrés en trop. La France et les Français d’abord ! ». En 1978, sa voiture est piégée et il meurt dans l’explosion. Mais la même année, le Front national n’obtient que 0,5 % des voix aux élections.
C’est aussi à cette période que les négationnistes propagent leurs thèses nauséabondes dans les médias de référence, à l’image de Faurisson ou Darquier de Pellepoix, qui affirme dans l’Express : « À Auschwitz, on a gazé que les poux ». Toujours en 1978, Robert Hersant, condamné à dix ans d’indignité nationale pour son engagement pronazi de l’été 1940, lance Le Figaro magazine. Il souhaite ainsi limiter la domination de la gauche dans les news magazines.
C’est sous le premier mandat de François Mitterrand que Jean-Marie Le Pen renforce son mouvement, qui compte 1 500 adhérents au début des années 1980. Ses interventions médiatiques sont émaillées de nombreuses provocations, dont l’impérissable « point de détail de l’histoire » à propos de la Shoah, diffusé sur RTL. L’ascension est telle qu’en 1995, Le Pen rassemble 15 % des suffrages, tandis que la même année, Jacques Chirac prononce le discours reconnaissant la responsabilité de l’État français dans la rafle du Vel d’Hiv. Droite et extrême droite se font face. Lors de l’élection de 2002, et malgré leur accession au second tour, Le Pen et son parti apparaissent bien comme un repoussoir. La force de cette élection aura surtout tenu au rassemblement de la droite et du centre droit dans l’UMP. Mais une fois élu, Nicolas Sarkozy tente une grande synthèse, puisqu’il nomme Bernard Kouchner, homme de gauche, aux Affaires étrangères, et intègre même Patrick Buisson, de l’extrême droite identitaire, à son équipe.
Mais c’est bien sous les deux mandats d’Emmanuel Macron, dont l’auteur souligne particulièrement la responsabilité, que l’extrême droite s’impose plus à l’Assemblée qu’elle ne l’a jamais fait depuis 1870. L’affaiblissement du centre droit et de la droite, le flou de la ligne politique d’Emmanuel Macron et les leçons tirées par Marine Le Pen de la défaite de 2002 constituent les trois ingrédients ayant mené à la situation actuelle. La leader du Rassemblement national peut aussi compter sur la radicalité d’Éric Zemmour pour lui donner l’apparence de la modération.
Comble de l’ironie, ce livre est né de la relation que l’auteur entretient depuis plus de deux décennies avec les éditions Grasset. Le renvoi d’Olivier Nora a conduit Laurent Joly vers un autre de ses éditeurs. Soulignons qu’en ces temps complexes, les éditions Tallandier ont le courage de proposer deux livres nécessaires face aux dangers politiques de la désinformation : celui présenté ici et l’ouvrage de David Colon, Infodémie.
La conclusion, nourrie de ces deux siècles d’histoire, rappelle que l’arrivée au pouvoir de l’extrême droite s’accompagne toujours de représailles. La question du voile, réactivée ces derniers mois, laisse présager de la politique future du Rassemblement national. C’est avec la question identitaire que se referme le piège dans lequel la droite conservatrice et libérale est prise.
Laurent Joly ouvre son livre avec la députée Constance de Pélichy du centre droit, et le clôture avec le maire Les Républicains de Meaux Jean-François Copé, deux personnalités de droite, lucides sur les intentions et la nature du Rassemblement national et qui refusent toute compromission. Le propos sonne comme un appel à une droite républicaine fidèle à ses valeurs.
À la suite de Laurent Joly et en ces « temps anormaux que nous vivons », les leçons de l’histoire doivent sans cesse être ravivées pour que chacun saisisse le parcours des différents partis politiques et leur attitude aux moments où une certaine idée de la République a été et est menacée.