Hun Sen, encore ?

Cambodge : élections sous tension, pouvoir fragilisé

Après les élections sénatoriales du 25  février, il s’agit de la prochaine échéance d’importance au Cambodge. Le 29 juillet 2018, les élections renouvelleront les 123 députés de l’Assemblée nationale, qui représentent avec le Sénat le pouvoir législatif cambodgien. Le Parti du peuple cambodgien (PPC) y est actuellement majoritaire avec 68 députés. L’enjeu est primordial puisque le roi – le Cambodge est une monarchie parlementaire – nomme son Premier ministre parmi les députés du parti dominant. L’issue en juillet 2018 pourrait donc signer la fin de l’ère Hun Sen, au pouvoir depuis 1985, et de son parti. Alors que le gouvernement est déjà contesté dans sa légitimité démocratique depuis des années, la pression s’est considérablement accrue ces huit derniers mois sur l’opposition, de plus en plus populaire.


Escalade des tensions

Le Parti du Sauvetage national du Cambodge (PSNC) est particulièrement atteint. Principale force d’opposition issue d’une coalition en 2012 entre le Parti de Sam Rainsy et le Parti des droits de l’homme, sa popularité croissante dans les urnes inquiète le Premier ministre Hun Sen et son gouvernement. Lors des dernières élections législatives en 2013, le PSNC avait récolté 44,34 % des voix contre 49,36 % en faveur du PPC. L’opposition avait contesté ces résultats en évoquant des irrégularités et en organisant de vastes manifestations. Mais le score demeurait menaçant pour le PPC, et représentait un tournant pour la politique cambodgienne : pour la première fois depuis 1991, un réel bipartisme s’était créé au sein de l’Assemblée nationale[1].

Un désir populaire de démocratie qui inquiète le pouvoir

L’opposition bénéficie d’une crise sociale durement réprimée par les autorités. L’industrie textile notamment, qui représente 70 % des exportations du Cambodge et 650 000 ouvriers, connaît des manifestations d’ampleur depuis 2013. Les travailleurs revendiquent une augmentation de leur salaire minimum – fixé à 128 dollars en 2013, désormais porté à 140 dollars – et une amélioration de leurs conditions de travail très sommaires. Le 3 janvier 2014, les autorités ouvrent le feu sur des manifestants et le bilan est d’au moins trois morts[2].

En parallèle, l’accaparement des richesses par Hun Sen et ses proches, l’expropriation de nombreux paysans avec l’attribution de terres agricoles à de grands groupes dans d’opaques conditions, et la corruption généralisée ont épuisé la population[3].

En juin 2017, les élections locales font figure de test avant les législatives de 2018. Avec un taux de participation de 85 %, le PPC conserve son assise avec 1 156 communes sur 1 646, mais le PNSC gagne tout de même 489 communes dont la capitale Phnom Penh[4].

Musellement de toute voix dissonante

Trois mois plus tard, le leader du parti Kem Sokha est arrêté pour espionnage. Il est officiellement accusé d’avoir comploté avec les États-Unis en vue de nuire au gouvernement cambodgien. Ces allégations sont fondées sur la vidéo d’un discours de Kem Sokha devant des sympathisants australiens du PNSC en 2013. Le leader évoquait un soutien d’une organisation internationale américaine destiné à aider l’opposition dans son combat démocratique. Selon Sam Rainsy – aujourd’hui exilé en France pour échapper lui aussi à une condamnation dans son pays – ce discours a été sorti de son contexte et manipulé afin de lui donner une signification complotiste. Le 16 novembre 2017, c’est le parti PSNC dans son ensemble qui est dissous.

Kem Sokha et Sam Rainsy lors d’une manifestation en 2013. Crédits : Voice of America, Wikimedia Commons.

En parallèle, la presse indépendante est également touchée. Selon un rapport de Reporters sans Frontières[5], le Cambodia Daily – le plus ancien quotidien anglophone du pays – a reçu une demande, non étayée d’une quelconque justification, de la part du Ministère des Finances cambodgien. Cette requête l’accusait de taxes prétendument impayées d’un montant de 6,3 millions de dollars. Le journal a dû fermer ses portes, son dernier numéro est paru le 4 septembre 2017. En novembre, ce sont deux journalistes de Radio Free Asia et une ancienne journaliste du Cambodia Daily qui sont arrêtés et emprisonnés pour espionnage[6].

Une étude sur la propriété des médias au Cambodge[7], co-dirigée par Reporters sans Frontières et le Centre cambodgien des médias indépendants, a révélé que la majorité de la presse est détenue par un petit nombre de conglomérats liés au PPC. Reporters sans Frontières évoque en particulier le secteur télévisuel, où les quatre principales chaînes cumulant 80 % de l’audience appartiennent à des membres ou des proches du gouvernement. Cette mainmise est particulièrement facilitée par le pouvoir de décision en termes d’attributions de licences de diffusion et de cartes de presse, qui revient au Ministère de l’Information et non à un organe professionnel indépendant.

Réactions internationales et échappatoire chinoise

Les États-Unis et l’Union européenne ont réagi en retirant leur assistance financière à l’organisation électorale. Néanmoins, Hun Sen s’est rendu en Chine fin novembre afin d’obtenir le soutien de Xi Jinping. La coopération économique et politique avec Pékin s’est accrue depuis le début des années 2000. L’accroissement de l’influence chinoise ces dernières décennies ne peut qu’être favorable aux yeux du gouvernement cambodgien actuel. Le modèle chinois s’affranchit en effet de toute rhétorique démocratique, et considère la non-ingérence comme une valeur incontournable. Pour reprendre l’exemple du pilier économique que constitue l’industrie textile, 80 % des usines du secteur sont détenues par les Chinois. Pékin représente donc une solution efficace pour le Cambodge, et son premier investisseur depuis 2004[8]. Hun Sen utilise d’ailleurs ce soutien, combiné au maintien d’une certaine croissance – qui s’est maintenue autour de 7 % depuis 2011[9] – et d’une stabilité politique pour convaincre une partie de la population.

Données : Banque mondiale.

 

D’où vient cette exceptionnelle longévité ?

Un passé trouble mais un discours net

La longévité de Hun Sen, mais à travers lui du Parti du peuple cambodgien réside dans une exemplaire capacité à conserver la maîtrise de la mémoire nationale, et à s’adapter au contexte socio-économique. Suite à la chute du régime de terreur des Khmers rouges en 1978, Hun Sen intègre le nouveau système politique cambodgien mis en place par le Vietnam, la République populaire du Kampuchéa. En tant que Ministre des Affaires étrangères, il rejoint un gouvernement à parti unique dirigé par Heng Samrin – aujourd’hui président de l’Assemblée nationale. Le Parti révolutionnaire du peuple khmer (PRPK) au pouvoir souhaite alors s’affranchir totalement de la dérive khmère rouge ultranationaliste et se penser dans le prolongement de la formation politique initiale de 1951[10]. L’idéologie communiste n’est d’ailleurs pas affirmée dans les premières années, face à une population traumatisée par le Kampuchéa démocratique de Pol Pot. La priorité est donnée à la coopération avec les nations socialistes voisines et à la reconstruction d’une économie dévastée.

Néanmoins, Hun Sen et Heng Samrin ont fait partie des troupes khmères rouges et de la prise de pouvoir de 1975 qui s’ensuivra de l’élimination d’un quart de la population en moins de quatre ans. Il n’existe pas de preuves de leur participation active aux massacres commis, et les deux hommes politiques rejoignent en 1978 le Front uni national pour le salut du Kampuchéa, créé afin de renverser la dictature de Pol Pot. Par ailleurs, de nombreux cadres de la République populaire du Kampuchéa étaient également cadres au sein du Kampuchéa démocratique. Le renversement du régime khmer rouge et la transition politique qui a suivi n’est donc pas aussi nette et tranchée selon l’angle de considération, même si dans le discours ce nouveau PRPK se montre intransigeant.

Un maintien au pouvoir contre vents et marées

Hun Sen accède au poste de Premier ministre de la République populaire du Kampuchéa en 1985. Mais cette nouvelle autorité est difficilement reconnue à l’extérieur. Les États-Unis craignent une expansion accrue du communisme via cette intervention vietnamienne – le souvenir de la guerre du Vietnam est, de plus, récent. Ils continuent donc de reconnaître l’autorité cambodgienne via le Kampuchéa démocratique. En parallèle, la majorité des pays occidentaux ne souhaitent pas froisser la Chine, qui soutient les Khmers rouges, alors que Deng Xiaoping commence à leur ouvrir un gigantesque marché.

Certains pays de l’ASEAN comme la Thaïlande, déjà en proie à des rébellions maoïstes, et Singapour ne voient pas non plus d’un bon œil cette nouvelle république sous influence vietnamienne. Dans l’ensemble, ce renversement du Kampuchéa démocratique est donc plutôt vu comme une invasion par le Vietnam par la communauté internationale en dehors de l’espace soviétique. Les Nations Unies maintiennent l’ambassadeur khmer rouge en poste. Cette idée est par ailleurs renforcée par le fait que le Vietnam a laissé sur le territoire cambodgien une présence militaire et politique d’environ 180 000 hommes.

À partir de 1981, trois mouvements coexistent et s’insurgent face au pouvoir cambodgien. Les Khmers rouges, le Front national de libération du peuple khmer et les soutiens royalistes de Norodom Sihanouk. La guérilla dure pendant dix ans, mais la périclitation de l’URSS laisse le Vietnam sans son soutien financier le plus important dans le conflit cambodgien. Une issue doit donc être trouvée. Hun Sen réussira à se maintenir au pouvoir comme Premier ministre malgré le retour de la monarchie parlementaire, avec Norodom Sihanouk à sa tête, suite aux Accords de paix de Paris en 1991. C’est à cette occasion que le multipartisme est introduit, que le marxisme-léninisme est abandonné et que le PRPK est désormais nommé Parti du peuple cambodgien.

Un coup de force qui assoit définitivement le monopole du PPC

Les années 90 seront marquées par de fortes dissensions au sein de la coalition gouvernementale, qui dégénèreront en conflit ouvert en 1997 entre le PPC et le parti royaliste de Sihanouk, le Front uni national pour un Cambodge indépendant, neutre, pacifique et coopératif (FUNCINPEC). En parallèle, Sam Rainsy et son parti s’opposent déjà à Hun Sen. Les Khmers rouges de Pol Pot, quant à eux, ne survivront pas à leur implication dans la crise et disparaîtront totalement du champ politique. Cette crise débouchera finalement sur un accord prévoyant la création d’un Sénat mais elle signe surtout le point de départ d’un contrôle du PPC de la vie politique, le parti royaliste étant affaibli par ses précédentes tentatives d’alliances avec les Khmers rouges.

Vingt ans plus tard, le Cambodge s’approche donc d’un tournant politique. Une perspective « post-Hun Sen » se dessine aujourd’hui, même si elle est repoussée par tous les moyens par le PPC. Sur les 16 millions d’habitants que compte le Cambodge, les deux tiers ont moins de 30 ans. Une population jeune, connectée, qui aspire à la modernité malgré de profondes inégalités.

Sam Rainsy et Hun Sen, en 2015. Crédits : Nov Povleakhena, Wikimedia Commons.

Hun Sen parvient encore à toucher la population qui bénéficie de la croissance cambodgienne, et à jouer d’un discours axé sur la détention d’un fort soutien de la part de la Chine. De plus, le PPC a su instaurer une culture de la peur. La fin de la stabilité politique qui pourrait entraîner une guerre civile notamment, est un aspect qui fait écho encore aujourd’hui chez ceux qui ont le souvenir des violences passées. En éliminant le PNSC, la victoire du PPC semble extrêmement probable. Mais l’opposition n’est pas totalement étouffée. Sam Rainsy et ses partisans sont sous pression depuis longtemps déjà, mais n’ont pas cessé leur combat pour une plus grande démocratie. Ceci ajouté à la jeunesse de la population, un espoir est donc encore possible pour l’avenir du Cambodge, même si les défis économiques et sociaux seront de taille. Néanmoins à une échelle régionale, les nations asiatiques n’ont pas condamné ces dérives autoritaires. La Thaïlande vient de renforcer son commerce bilatéral et la coopération militaire avec le pays[11], et le Japon – premier donateur en aide publique au développement et troisième investisseur du pays – pourrait financer un projet d’infrastructure ferroviaire de grande envergure à Phnom Penh[12]. Le grand obstacle demeure la Chine, acteur incontournable au Cambodge, en Asie-Pacifique et dans le monde, si Pékin maintient sa position en faveur de Hun Sen.

[1] IRASEC, L’Asie du Sud-Est 2015, bilan, enjeux et perspectives, éditions Les Indes Savantes et IRASEC, 2015.

[2] Catherine Le Brech, « Cambodge : l’industrie textile fer de lance des revendications sociales », France info, publié le 5 juin 2013, http://geopolis.francetvinfo.fr/tensions-sociales-dans-le-milieu-du-textile-au-cambodge-17223

[3] IRASEC, op. cit.

[4] Asie 21, « Cambodge : des élections municipales encourageantes pour l’opposition », publié le 15 juillet 2017, https://www.asie21.com/2017/07/15/cambodge-des-elections-municipales-encourageantes-pour-lopposition/

[5] Rapport du 13 février 2018, Reporters sans frontières,  https://rsf.org/fr/actualites/rsf-publie-un-rapport-sur-les-attaques-contre-la-presse-libre-au-cambodge

[6] Reporters sans frontières, « Le gouvernement cambodgien harcèle les journalistes indépendants en pleine interdiction de l’opposition », publié le 16 novembre 2017,  https://rsf.org/fr/actualites/le-gouvernement-cambodgien-harcele-les-journalistes-independants-en-pleine-interdiction-de

[7] Media ownership monitor, « Cambodian Media Companies », https://cambodia.mom-rsf.org/en/owner/companies/

[8] France diplomatie, Cambodge, https://www.diplomatie.gouv.fr/fr/dossiers-pays/cambodge/presentation-du-cambodge/

[9] Données Banque mondiale et FMI.

[10] Le Parti révolutionnaire du peuple khmer est fondé en 1951 dans le contexte de la guerre d’Indochine. Les peuples du protectorat français – aujourd’hui le Cambodge, le Vietnam et le Laos – cherchent alors à organiser les mouvements communistes locaux qui combattent pour l’indépendance. Mais la France, fin 1953, reconnaîtra l’autorité royale de Norodom Sihanouk.

[11] Le Courrier du Vietnam, « Le Cambodge et la Thaïlande visent 15 milliards de dollars d’échanges en 2020 », publié le 23 février 2018, https://lecourrier.vn/le-cambodge-et-la-thailande-visent-15-milliards-de-dollars-dechanges-en-2020/455791.html

[12] Japon Infos, « Cambodge – Japon : un nouvel investissement en vue », publié le 14 août 2017, https://www.japoninfos.com/cambodge-japon-un-nouvel-investissement-en-vue.html