Ben Salman au pouvoir

Pierre Conesa, ancien haut-fonctionnaire, a été directeur adjoint de la délégation des affaires stratégiques au Ministère de la Défense. Spécialiste reconnu de l’Arabie Saoudite, il a notamment publié Docteur Saoud et Mr. Djihad, la diplomatie religieuse de l’Arabie saoudite en 2016.


Ben Salman, le nouvel homme fort du Royaume

Vous expliquiez dans votre ouvrage, ainsi que dans un entretien paru sur le Diploweb, et dans un article du Monde Diplomatique intitulé « un demi siècle de diplomatie wahhabite » que la diplomatie saoudienne se fonde essentiellement sur un prosélytisme religieux [(1) « Le régime se sortira de ces multiples crises en employant toujours la même recette : « Toujours plus de religion » » 2) « La diplomatie religieuse est ainsi inscrite dans l’ADN du royaume »)].

Comment analysez-vous la récente montée en puissance de Ben Salman à la lueur de la « diplomatie religieuse » ? Son arrivée au pouvoir modifie-t-elle la nature de la diplomatie saoudienne ?

Quand mon livre est sorti, une note incendiaire du CAPS s’y est attaquée, me reprochant d’exagérer, d’aller trop loin, etc… Aujourd’hui, ce n’est plus moi qui critique les liens entre l’Arabie Saoudite et le radicalisme religieux du régime, mais Mohammed Ben Salman (MBS) lui-même. Tous ceux qui fermaient volontairement les yeux se trouvent aujourd’hui dans la même situation que les communistes lors du rapport Khrouchtchev. MBS critique le poids des radicaux sur la société saoudienne mais n’a pas encore abordé la question de la diplomatie religieuse qui à mon avis sera le véritable test de sa volonté de réforme.

Il est intéressant d’analyser l’existence d’une telle attitude, au sein du Quai d’Orsay mais aussi dans les entreprises d’armement et donc d’une grande partie de la presse. A chaque fois qu’il y a eu un documentaire sur l’Arabie saoudite, on présente toujours ce qui se cache derrière la façade d’un régime autoritaire : le rappeur saoudien, la femme au volant, la poussée moderniste qui sont des phénomènes marginaux mais médiatiquement valorisants. Si l’on souhaitait être vraiment objectif, il faudrait également interviewer un imam salafiste enseignant dans une madrasa, pur produit du système.

L’attitude de Ben Salman peut s’expliquer de plusieurs manières.

Premièrement, pour son accession au pouvoir, il a besoin de se montrer moderniste au sens des Occidentaux, en autorisant, par exemple, la présence des femmes aux matchs de foot. Néanmoins, ces mesures sont purement symboliques et vont forcément entraîner des situations absurdes et croquignolesques. Ainsi, à partir de juin de l’année prochaine, les femmes auront le droit d’avoir un permis de conduire. Or il n’y a pas encore de femmes monitrices d’auto-école, et une femme ne peut pas rester seule avec un homme inconnu dans une voiture. Il faudra donc toujours qu’il y ait le père ou le frère dans la voiture pour les leçons de conduite… Compte tenu de cela, il est très surprenant que tous les journaux s’intéressent à des mesures aussi superficielles.

Deuxièmement, il faut qu’il assure sa légitimité personnelle en tant que prince héritier, ce qu’il a fait en arrêtant certains princes et hommes d’affaires qui sont tous ses petits camarades de jeu, après les avoir invités pour une conférence, quelques jours après avoir créé une commission de lutte contre la corruption. Il a fait un fantastique coup de filet et les avait sous la main. Ainsi, par exemple, la libération du prince Metab ben Abdallah qui lui a versé un chèque d’un milliard $ (ce qui revient à 500 millions la nuit d’hôtel …) pour être libéré, lui permet de montrer sa détermination. Les classes moyennes saoudiennes, qui en ont marre de la ribambelle de princes qui vivent aux crochets de la rente pétrolière, voient ces mesures radicales et expéditives d’un bon œil. Mais n’exagérons rien, Ben Salman n’est pas non plus Robespierre : tout en éliminant ses concurrents princiers corrompus, il a acheté l’an passé un yacht à 500 millions $ puis cette année le tableau de « Salvator Mundi » De Vinci.

Cela lui donne une popularité certaine à l’intérieur du pays, d’autant plus qu’il ne s’attaque pas aux religieux : les seuls religieux qu’il a mis en résidence surveillée sont certains des réformistes qui après la guerre du Golfe, soutenaient que les clercs doivent avoir un rôle politique (sur le modèle khomeyniste du velayat-é faqih). Deux membres de ce courant politico-religieux, qui étaient revenus en Arabie Saoudite pour faire amende honorable après s’être exilés, ont été arrêtés par Ben Salman, qui s’attaque ainsi, on le voit, uniquement à la périphérie des cercles religieux.

Son action en politique extérieure, en revanche, est une catastrophe, qui ne tient que par l’inaction des Occidentaux au Yémen par exemple. Si on regarde l’embargo décidé le 5 juin contre le Qatar, on constate que, paradoxalement, les Emirats et l’Arabie souffrent plus de l’embargo que le Qatar car ils n’ont aucun moyen de faire pression économique directement. En fait, il existe peu d’échange intra-golfiens à cause du système qui impose un tuteur local pour toute entreprise. La seule manière pour l’Arabie Saoudite de mettre la pression au Qatar est de prendre en otage les entreprises européennes. Il est dans une impasse. Ira-t-il jusque là ?

A ce propos, n’y-a-t-il pas un risque à ce que Mohammed Ben Salman, qui mise principalement sur « l’innovation technologique », « le monde de demain » comme principaux slogans politiques, mine l’influence que l’Arabie Saoudite a actuellement sur le monde musulman, notamment à l’heure où l’Arabie Saoudite se rapproche des positions d’Israël, à cause de leur ennemi commun, l’Iran ; sans compter la proximité de l’Arabie Saoudite avec Donald Trump, très peu apprécié dans les pays musulmans.

D’un côté, Ben Salman profite d’une conjoncture extraordinaire : tous les pays arabes sont en crise absolue. L’Arabie Saoudite, aujourd’hui, n’a pas beaucoup de rivaux comme aux époques d’Assad, de Saddam Hussein ou de Nasser. En revanche, il ne s’est pas méfié de Trump qui le place dans une situation très difficile, avec la reconnaissance de Jérusalem comme capitale de l’État d’Israël, au moment où un rapprochement s’opérait entre Tel-Aviv et Riyad. Apparemment, les deux dirigeants ne se parlent pas de prendre des initiatives qui les intéressent tous deux, et sont tous les deux totalement ignorants de la vie internationale : Ben Salman a toujours vécu et étudié en Arabie Saoudite, et ne parle même pas bien anglais ; Trump est un pur homme d’affaire américain.

Quant aux différents plans Vision 2025 ou 2030 rendus publics dans les 3 pays du Golfe (AS, Qatar, EAU) ils se ressemblent étrangement et ont probablement été faits par le même cabinet de conseil anglo-saxon. Ils sont tous aussi irréalistes en supposant qu’avec de l’argent on crée des compétences technologiques, un tissu industriel, des laboratoires de recherches…

Par ailleurs, sur le plan religieux, le pays est déjà contesté : la première contestation est venue au moment de la révolution iranienne (notamment dans la mesure où l’ayatollah Khomeiny voulait une gestion collective des lieux saints). Par la suite, le régime a été contesté par les monstres salafistes qu’il a créés : la branche d’Al-Qaeda dans la péninsule arabique (AQPA) est probablement la plus dangereuse selon la CIA – alors même que Riyad semble plus préoccupée par les Houthis que par AQPA ; de plus, Daesh a mené de nombreuses attaques anti-saoudiennes. L’Arabie Saoudite est également contestée par la masse des croyants, mais les pays arabes, en crise, et dépendant souvent économiquement de l’Arabie Saoudite, n’ont pas vraiment leur mot à dire. Seule l’Algérie qui a subi 10 ans de guerre civile à cause du salafisme a refusé de rejoindre la coalition antiterrorisme sunnite mise sur pied par Riyad. Oui on peut s’interroger sur le futur diplomatique de l’Arabie saoudite.

L’arrivée de Ben Salman au pouvoir marque-t-elle, pour vous, la fin d’une diplomatie proprement « wahhabite », sans qu’elle perde pour autant de sa virulence, la radicalité religieuse se mutant en radicalité nationaliste, dans une opposition à l’Iran ? On passerait ainsi d’un conflit religieux à un conflit entre nations.

Une telle hypothèse s’appuierait sur les surnoms que les dirigeants des deux pays attribuent à leur homologue honni : Ben Salman dit que Khamenei est un « nouvel Hitler », et la presse iranienne qualifie souvent Ben Salman de « Petit Saddam » (mobilisant ainsi le souvenir de la guerre Iran-Irak).

Le salafisme où qu’il soit a une dimension anti-chiite et la guerre religieuse éclate au Pakistan, en Afghanistan, en Irak, en Syrie, au Yémen à Bahreïn, et même au Nigeria. Donc Riyad souhaite prendre la tête d’une coalition avant tout antichiite.

Quoiqu’il arrive, les Iraniens resteront des Persans et les Saoudiens des Arabes, ce qui engendrera toujours une forme de rivalité. Mais si on compare l’histoire des deux pays (3000 ans contre 70 ans), et leurs argumentaires respectifs, on constate que l’Arabie Saoudite n’est pas dans une situation très favorable. Cependant, le langage de la diabolisation de l’Iran est devenu international, alors même qu’il est absurde et en partie infondé. Vous êtes actuellement en Iran [NDLR : cet entretien a été réalisé par Whatsapp depuis Téhéran], vous pouvez constater facilement qu’il s’agit d’un régime autoritaire avec des espaces de débats, mais sûrement pas d’une dictature monolithique.

Les Européens doivent prendre garde à ne pas se laisser entrainer par les diatribes anti-iraniennes de Trump qui accuse l’Iran d’être le sponsor du terrorisme alors que la France et les autres pays européens ont subi des attaques terroristes salafistes et pas chiites. Nous n’avons rien à gagner dans cette guerre et le président Macron l’a dit clairement.

Pensez-vous qu’une guerre soit envisageable entre l’Arabie Saoudite et l’Iran ? Comment une telle guerre pourrait-elle se dérouler ?

On en parle beaucoup. L’Iran a tout intérêt à se placer dans la position de l’agressé, à dire que le pays est entouré de pays hostiles, que la minorité chiite du monde musulman est plus opprimée qu’elle n’est agressive, que l’action de Téhéran en Syrie vise à éviter une reproduction de la situation libyenne. Les menaces de l’Arabie Saoudite ont plutôt pour effet de regrouper la population iranienne derrière le régime. Ce qui pourrait changer la situation, c’est si Trump donne le feu vert à Ben Salman. Les accrochages pourraient se multiplier, en prenant en compte le fait que, parmi les pays du Golfe, ce sont les Emirats Arabes Unis qui sont les plus véhéments à l’encontre de Téhéran. Ben Salman pourrait être instrumentalisé par Mohammed ben Zayed al Nahyane comme cela semble être le cas dans la crise avec le Qatar.

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Le feu vert ne peut venir que de Washington, car l‘Arabie Saoudite est empêtré au Yémen et on imagine pas que Ben Salman ouvre un nouveau front

Concernant l’Arabie Saoudite, rappelons tout de même que le pays est en train de construire, sur la frontière nord, un mur de 900 km (plus long que le mur israélien), pour éviter les afflux de réfugiés. L’Arabie Saoudite n’a jamais signé les conventions internationales sur les réfugiés. Cela permet à Riyad de faire le tri, et d’accueillir les réfugiés sunnites, sans accepter pour autant les chrétiens, les chiites, ou d’autres minorités religieuses. Dire que l’Arabie Saoudite accueille des réfugiés, c’est faux, car un réfugié se définit par le fait qu’il fuit un pays dans lequel il est persécuté et doit donc être accueilli, quelle que soit sa condition et non sur le simple critère de son appartenance religieuse.

Convention des réfugiés: -vert clair : parties uniquement à la Convention de 1951 -jaune : parties uniquement au Protocole de 1967 -vert foncé : parties au Protocole et à la Convention -gris : non-membres

Comment expliquez-vous les différents « échecs » saoudiens dans la région : au Liban, Hariri est désormais de retour au pouvoir, et le Hezbollah n’est aucunement affaibli ; au Yémen – Saleh a été assassiné après avoir retourné sa veste pour l’Arabie Saoudite (qui plus est, la guerre couterait 5 milliards par mois à Riyad) ; en Syrie, l’Arabie saoudite s’est résolue à accepter Bachar ; au Qatar, le blocus s’est révélé inutile. Sur quel terrain l’Arabie Saoudite peut-elle désormais espérer « gagner » ?

Comme toujours, les crises proviennent des décalages entre l’image que l’on se fait de soi-même et de sa propre force, de l’image que l’on se fait de l’autre, et de la réalité du rapport de force : les Italiens, en attaquant les Grecs en 1940, ne s’attendaient pas à se retrouver en difficulté. On peut expliquer les échecs de l’Arabie Saoudite par le fait que le pays ne dispose pas de mécanisme de régulation interne. La cour ne tempère pas Ben Salman, et ne fait probablement que le conforter.

Sur le Yémen, le conflit actuel est le fruit d’une vieille rivalité. Le Yémen était le seul pays de culture du Golfe, un pays de montagnards, qui à de nombreux égards fait penser à l’Afghanistan. Avec un tel relief, des bombardements ne servent à rien sans militaires au sol. Or Ben Salman était ministre de la défense lors du début du conflit : il a pensé qu’il serait facile de mater les Houthis avec une campagne aérienne et s’est foncièrement trompé.

Concernant le Qatar, Pourquoi cette poussée de fièvre ? C’est une histoire un peu truculente tout de même : l’Arabie Saoudite reproche au Qatar de financer le terrorisme parce que Doha aide les Frères musulmans ! Les Saoudiens qui ont mené la diplomatie religieuse que je décris dans mon livre sont pourtant des experts de la question.  Cela montre parfois combien le réalisme de décisions politiques extérieures est déroutant. N’allons pas cependant affirmer que l’Arabie Saoudite « finance » le terrorisme : de tels propos n’auraient que peu de sens. Un article récent de Guillaume Dasquié dans le Journal du Dimanche démontre que la plupart des armes « récentes » de Daesh proviennent d’Europe centrale et ont été achetées par des intermédiaires saoudiens notamment de grandes fondations privées. Disons plutôt que la société saoudienne est très poreuse en ce qui concerne le financement des groupes radicaux. Je suis impatient de voir comment la délégation saoudienne va se comporter lors de la conférence internationale pour lutter contre le terrorisme que souhaite organiser le président Macron.

Est-ce donc le manque de cohérence du discours qui est à l’origine de ces échecs ?

Les échecs s’expliquent par le manque de distance critique, de remise en cause de la parole du chef.  Dans les débats qui ont précédé la guerre du Golfe, les media ont fait venir de nombreux experts qui se sont livrés à nombre de supputations et élucubrations expliquant que Saddam était un joueur d’échec etc…  Gérard Chaliand a dit la seule chose sensée : « le dernier type qui a dit non à Saddam est mort il y a 20 ans en prison ». Quand Saddam, avant de déclencher l’offensive, reçoit l’ambassadrice américaine qui lui dit une formule du genre « cela ne nous regarde pas », il en a compris ce qu’il voulait comprendre c’est à dire qu’il avait le feu vert de Washington, sans que sa conviction ne soit contrebalancée par des avis divergents.

Concernant Hariri l’enlèvement est significatif de la méconnaissance de MBS sur les questions internationales. Le dernier exemple de chef d’état pris en otage doit remonter à la pression d’Hitler sur le chef d’Etat tchèque pour l’obliger à céder les sudètes à l’Allemagne nazie. Personne pourtant n’a fait le parallèle avec la situation actuelle. Ben Salman s’est peut-être rendu compte qu’il avait fait une énorme erreur et le président Macron est venu à sa rescousse. Hariri est rentré puis a retiré sa démission. MBS a perdu la face dans cet épisode. Mais je ne suis pas sûr qu’une évaluation ait été faite, dans l’entourage de Ben Salman : ses conseillers ne réfléchissent pas aux causes de ces échecs. Ben Salman est tout simplement un activiste de l’initiative et va probablement continuer à en inventer les unes après les autres.

Par exemple, pourquoi achète-t-il le tableau de Da Vinci ? Il n’y a pas véritablement de musée en Arabie Saoudite. On peut dire que son comportement est, en partie, erratique et complétement incompréhensible. On peut dire la même chose dans le cas de Trump. Cela montre que la politique, en dépit de la différence des systèmes politiques, obéit toujours, aux Etats-Unis comme en Arabie Saoudite, à une logique personnelle, et à l’irrationalité des individus que la science politique a parfois beaucoup de mal à prendre en compte.

Europe et Moyen-Orient

L’Europe exclue de la Syrie. Comment expliquez-vous que la coalition européenne et plus largement occidentale ait été, à ce point, progressivement exclue d’Irak et de Syrie, au point que les Russes, Turcs et Iraniens sont en train de définir l’avenir de ces pays, sans que cela suscite l’intérêt, notamment des médias, occidentaux (à cet égard, l’absence de couverture médiatique du processus d’Astana est révélatrice) ?

On s’y intéresse, mais un certain nombre d’erreurs ont été faites à l’époque de Laurent Fabius, qu’il semble désormais difficile de corriger. Le postulat de base, consistant à évincer Assad, était une drôle d’idée. L’ambassadeur de France en Syrie de l’époque avait dit que ce serait difficile, avait annoncé qu’Assad avait une certaine popularité, et était, en tout état de cause, puissant.  Mais le cabinet du ministre n’a pas écouté l’ambassadeur qui se trouvait sur le terrain.

La France, pays des droits de l’homme, avait décrété la vérité sur le sujet. En réalité, c’est seulement Fabius qui en avait décidé ainsi, et qui voyait dans cette guerre une nouvelle guerre d’Espagne, un remake de la résistance contre le nazisme. De même aujourd’hui, quand Le Drian dit qu’Assad ne pourra pas rester, il anticipe la solution des négociations. Il ne devrait pas dire quelle sera la solution de négociations qui ne se sont pas encore tenues ! Quelle est la légitimité des Français pour dire cela ? Nulle.

Oui, à cet égard, on a parfois l’impression que les hommes politiques prennent des décisions, ou modifient leur positionnement politique, sans consulter les « experts » qui découvrent la nouvelle position dans la presse...

Quand il y avait la guerre froide, et un conflit entre l’Est et l’Ouest, il fallait toujours faire attention, dans chaque crise, à ce que l’on allait dire, et se demander qui devait se charger de la crise (l’Afrique était laissée à la France, par exemple, l’Amérique du Sud aux Etats-Unis). A la fin de la guerre froide, les Occidentaux ont été pris d’une ivresse folle, notamment avec la guerre du Koweït. Le mot d’ordre de cette nouvelle ivresse était : « les armées occidentales sont au service du droit international et contribueront à répandre la démocratie dans le monde ». Or toutes les crises ne sont pas aussi faciles à résoudre que la crise du Koweït, ce qu’a bien montré la guerre de Yougoslavie.

De manière générale, les belligérants ne s’intéressent pas vraiment à la dynamique propre des crises aux mandats internationaux, et la plupart des interventions onusiennes ont abouti à une pure et simple militarisation des crises, dues à la mauvaise connaissance de la situation locale (c’est l’ivresse de la fin de l’URSS). On finit toujours par repartir vaincu (Somalie, Irak, Afghanistan) sans se demander si ces guerres furent utiles. Heureusement, le président Macron se souvient de son passé de ministre des Finances, et souhaite retirer des troupes pour faire des économies.

De manière plus générale, on peut considérer que, depuis la fin de la guerre froide, le monde a été divisé en un monde utile, dans lequel les pays occidentaux souhaitent, pour des raisons mystérieuses, répandre l’Etat de droit, et un monde inutile, qui n’intéresse personne. Ainsi, depuis que les Américains se sont retirés de Somalie, plus personne ne s’intéresse d’un pays en crise permanente, la guerre civile au Congo, qui est la plus meurtrière depuis la seconde guerre mondiale, suscite l’indifférence, et la crise des Rohingyas peine à réveiller mollement l’ONU.

La Russie toute puissante. Le 05 Octobre, le roi Salman se rendait pour la première fois à Moscou. Ces deux pays, très longtemps ennemis, semble désormais avoir trouvé un certain nombre d’intérêts pragmatiques communs, ce qui aurait poussé l’Arabie Saoudite à accepter que Bachar el-Assad reste en Syrie : est-ce que la Russie n’a pas donné une grande leçon de diplomatie aux Etats-Unis et même à l’Europe, en gardant de « bonnes » relations avec tous les acteurs importants de la région ?

Il faudrait poser la question aux diplomates russes.

En Iran, l’atout de la diplomatie russe repose déjà sur le fait que ce n’est pas « le Grand Satan ». Or pour faire face aux Américains, il n’y a pas beaucoup de choix (notamment parce que l’Europe n’existe pas encore).

En Syrie, les Russes ont l’avantage d’avoir un comportement constant, qui pourrait se résumer au souhait de voir Bachar el-Assad rester au pouvoir pour éviter un scénario libyen. Ils en sortent vainqueurs, mais uniquement en Syrie – ils ont moins d’influence en Irak.

Quant au roi d’Arabie saoudite, il sait qu’il a une très mauvaise image aux Etats-Unis, depuis la déclassification de 28 pages du rapport du Congrès sur le 11 septembre qui concernant les rapports entre le commando et des diplomates saoudiens en poste aux USA, et depuis la loi JASTA, qui permet de déposer plainte contre un Etat soupçonné d’avoir fomenté des actes terroristes aux USA. Depuis, de très nombreuses plaintes ont été formulées contre l’Arabie saoudite. Alors certes, les Saoudiens font beaucoup d’activisme notamment par des boites de RP, achètent beaucoup de sociétés, financent des chaires universitaires, signent des contrats juteux, mais il est difficile d’échapper à la justice américaine, et à d’éventuelles sanctions économiques. Il leur semble donc peut-être préférable pour Riyad, « au cas où », d’acheter aussi des systèmes anti-missiles russes.

Le retour à l’échelle nationale – la France prend les devants. On a parfois l’impression que les récentes crises au Moyen-Orient ont révélé l’impossibilité actuelle d’une géopolitique européenne, dans la mesure où, en dépit du boulevard créé par la gestion hasardeuse de Donald Trump (qui n’a toujours pas d’ambassadeur dans plusieurs pays du Golfe), l’Europe ne parvient pas à adopter une position solide, et la France se retrouve, en raison de l’activité de notre jeune président, et du manque de réactivité de l’Angleterre et de l’Allemagne, en première ligne en permanence, qu’il s’agisse de l’Iran, du Liban, ou de Jérusalem :

Une des difficultés majeures de l’Europe de la défense, c’est que les pays n’ont pas les mêmes conceptions militaires. La France veut faire de la projection de puissance, les autres ont une posture plus défensive, qui repose souvent sur la formule « nous n’interviendrons pas, sauf si les Américains y vont » (en Afghanistan par exemple, avec une quinzaine de pays de l’Otan ; de même en Irak, où GB et l’Espagne sont allés). Si on n’est pas d’accord sur la nature de notre défense, comment imaginez-vous créer une défense continentale ? Pour prendre un exemple concret, la Suède dit que sa neutralité, et sa non-participation aux conflits, est sa meilleure protection contre les dangers: comment voulez-vous pousser la Suède, dès lors, à participer à un conflit ?

Macron a deux objectifs principaux : renforcer l’Europe, et retirer les troupes. Il n’est pas dans l’ivresse de Sarkozy ou de Hollande. Qui s’intéresse à ce que dit la France au moyen orient ? On peut éventuellement faire quelque chose en Iran, lorsqu’il veut soutenir le JCPOA que tout le monde critique. Mais par ailleurs, notre positionnement n’est plus crédible du tout : on ne se sent pas responsable de la crise en Syrie, on accueille avec force critiques le général Sissi à Paris, et personne ne critique l’action de l’Arabie Saoudite (mon livre est le seul livre vraiment critique à l’encontre du royaume saoudien).

La fin de l’idéologie de Daesh ? Vous déclariez dans un article publié sur le Diploweb que « Daech peut perdre la guerre sur le terrain, l’idéologie du califat millénariste survivra si les Occidentaux persévèrent à gérer le problème militairement à la place des pays musulmans, surtout pour défendre les régimes qui ont donné naissance à l’idéologie salafiste comme l’Arabie saoudite. » Votre constat a-t-il évolué depuis ? Pensez-vous que le retrait des forces occidentales, d’une part, et la défaite militaire de Daesh, vaincu par des milices plus « locales » ont permis, sinon l’éradication, du moins un affaiblissement très important du « charme » que Daesh pouvait exercer de par le monde à l’heure où l’organisation semblait capable de résister à toutes les plus grandes puissances du monde ?

L’idéologie de Daesh peut très bien se suffire à elle-même, en adoptant désormais adopter une nouvelle rhétorique, celle de la défaite, en déclarant « le seul véritable Etat islamique, comme celui des Talibans en Afghanistan, a été détruit par les mécréants », et en reprochant aux Occidentaux d’avoir écrasé la révolution islamique en cours, et avec elles un certain nombre d’idéaux islamistes utopiques. L’erreur stratégique consiste à nous vanter, nous Occidentaux, d’avoir vaincu Daesh (alors que cela n’est même pas vrai) car cela alimente le discours djihadiste. Il aurait fallu laisser les pays de la région prendre tout le mérite pour eux-mêmes, car le fait d’être vaincu par des milices chiites irakiennes, en revanche, n’alimente pas le discours djihadiste ! Je rappelle que l’Arabie saoudite n’a pris aucune part à la destruction de Daech.

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