Nouvelles mémoires de la Catalogne

Nous republions cet article du 30 septembre, prolongé de quelques réflexions sur le résultat du dernier scrutin. L’avenir de l’Europe se joue-t-il en Catalogne ?

Par Emmanuel Phatthanasinh

 

« Vérité en-deçà des Pyrénées, erreur au-delà », écrivit Pascal, oubliant la petite enclave espagnole de Llívia. Il est vrai qu’en son temps déjà, l’ancienne Iulia Lybica, dont la fondation remonterait au passage d’Hercule, avait perdu de sa splendeur. Porte de la péninsule ibérique, elle fut une place cruciale du royaume wisigoth, avant d’être conquise au VIIIe siècle par les musulmans, leur ouvrant la Francie occidentale. Elle devint ensuite un château des comtes catalans de Cerdagne, convoitée par Louis XI qui la prit et la perdit un certain nombre de fois.

Le destin de Llívia devait devenir pittoresque, sans qu’on s’en doutât encore, lorsque Charles Quint lui octroya le statut de ville en 1528. En 1659, la France de Mazarin fit plier l’Espagne, et récupéra les territoires catalans à sa frontière sud qui forment de nos jours le département des Pyrénées orientales : le Roussillon, le Vallespir, le Conflent, le Capcir, ainsi que les villages de l’est du comté de Cerdagne. Llívia, qui était une ville malgré son peu de peuples, fut laissée à l’Espagne selon les termes du traité de Llívia en 1660, confirmé par le traité de Bayonne en 1866. Celui-ci prévoyait qu’une route directe et sans obstacle (particulièrement douanier) devrait relier Llívia au territoire espagnol.

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Carte militaire de la province du Roussillon, 1758 (détail) – Image Gallica BNF

La revendication d’un accès libre au reste du pays est encore vivace : la maire et les 1500 habitants manifestaient vigoureusement en 2013 contre l’intention de l’administration française de construire un rond-point sur la route reliant l’enclave à Puigcerdà. Il y a quarante ans, des stops avaient été arrachés par les habitants au nom du « traité des Pyrénées ».

Mais l’affaire risque de devenir une source de tension diplomatique insoupçonnée avec une indépendance de la Catalogne, Llívia appartenant à la communauté autonome. Si celle-ci venait à faire sécession, elle ne pourrait revendiquer les trois traités susdits, ce qui laisserait les habitants sans garantie juridique face à l’État français. Imaginons encore que Madrid demande à la France d’empêcher le passage sur son territoire d’officiels catalans, de regalia ou de forces de police à destination de l’enclave : l’une des deux grandes puissances européennes n’aurait plus le choix que de faire le blocus d’un village sans défense ou de reconnaître de fait la nouvelle République catalane.

Legitimidad et legitimitat

À l’image de Llívia, l’affaire catalane rappelle les démêlés des temps monarchiques, voire les intrigues féodales. Un esprit français correctement tassé par les jacobins et les Bonaparte ne peut que s’étonner de ces querelles de coutumes et de libertés ; mais force est de constater qu’au XXIe siècle, la mémoire historique est encore un sujet d’importance pour des gens civilisés. D’une part les Catalans rappellent leur lutte inlassable contre la Castille et leur réduction au statut de peuple périphérique vaincu – de provinciaux ; de l’autre, Madrid invoque le droit constitutionnel et l’unité de l’État espagnol depuis que convolèrent les Rois catholiques. Un émissaire espagnol à Madrid ne déclara-t-il pas récemment, pour différencier les velléités sécessionnistes en Grande-Bretagne et en Espagne, que « l’Ecosse fut un royaume pendant des siècles et que Westminster lui a laissé la possibilité légale de se prononcer sur son indépendance » ?

Les indépendantistes et les loyalistes disputent, beaucoup plus que de viabilité économique, de légitimité. Attelons-nous à la tâche périlleuse de mesurer les raisons des uns et des autres dans cette affaire, et voyons les conséquences qu’elle pourrait avoir sur un ordre européen construit au fil des siècles.

Il existe l’idée chez les Catalans qu’ils furent toujours une nation libre, plutôt que puissante, au contraire d’une Espagne impériale, mais monarchique et servile. Il est vrai que la Catalogne historique ne passa jamais sous le pouvoir d’un roi en tant que tel. L’union du royaume d’Aragon et du comté de Barcelone en 1139 ne fut que personnelle, et le roi d’Aragon n’était que comte en Catalogne. Les Corts, sorte de sessions parlementaires irrégulières, naquirent au XIIIe siècle, et devaient transmettre jusqu’aujourd’hui une tradition de pouvoir représentatif à égalité avec le comte. Aux siècles suivants, les juristes catalans exhumèrent du droit civil romain la notion de Principat – le régime instauré par Auguste, par opposition au Dominat ultérieur, beaucoup plus autoritaire – pour l’appliquer au comté et le rattacher à l’histoire de la République, manifestant par-là qu’il s’agissait d’un territoire indépendant dont le souverain n’était pas roi. La Generalitat, jusqu’il y a peu présidée par Carles Puigdemont, est la continuation, plusieurs fois interrompue, de celle qui fut créée en 1354 pour siéger en permanence entre les sessions des Corts. Une conscience nationale indéniable se développait déjà au Moyen Âge[1].

La première révolution d’inspiration nationale se déclara entre 1462 et 1472 contre la dynastie étrangère des Trastamare. C’est celle-ci qui devait, par l’union de Ferdinand II d’Aragon et d’Isabelle Ire de Castille en 1469, réaliser l’unité de l’Espagne et faire de la Catalogne la province d’une Castille plus riche et plus peuplée. Celle-ci fondait un empire sur la moitié du monde, celle-là dépérissait loin de ces nouvelles richesses. Mais les monarques espagnols ne devinrent pas davantage rois en Catalogne que ceux d’Aragon l’avaient jamais été, d’autant que cette nouvelle union était elle aussi simplement personnelle, et ne confondait pas les deux États. Gouvernement d’un État dans l’ensemble aragonais, la Generalitat était toujours fondée à défendre face à Madrid ses privilèges, nommés fors, ou fueros en castillan, jugeant qu’elle n’avait pas à contribuer financièrement à l’expansion et la défense d’un empire qui ne la concernait pas.

Cette situation devait devenir intenable au temps des grandes monarchies, l’Espagne étant passée à Charles Quint et aux Habsbourg en 1516. Le comte-duc d’Olivares, premier ministre de Philippe IV, et que les historiens qualifient invariablement de « redoutable », décida d’en finir avec l’exception catalane, particulièrement rétive aux vues unificatrices du privado[2]. Lorsque la France déclara la guerre à l’Espagne en 1635, il choisit d’ouvrir un front en Catalogne (dont la frontière nord correspondait au château de Salses, à la limite entre les actuels départements de l’Aude et des Pyrénées orientales), dans l’intention de faire contribuer financièrement des Corts qui s’obstinaient jusque-là ne pas se sentir solidaires des vicissitudes de la monarchie[3]. La présence de troupes espagnoles fut ressentie durement par la population, qui massacra des soldats le jour de la fête du Corpus Christi 1640, événement nommé depuis Corpus de Sang. La « guerre des faucheurs » devait durer dix ans, et inspirer l’hymne actuel de la Catalogne, Els Segadors. En 1641, Pau Claris proclama la République catalane, puis devant la tournure des événements appela Louis XIII sur le trône comtal.

Pour les Catalans, cette première sécession était justifiée par la violation des droits de la nation catalane (oligarchique, comme on l’a dit) et le dépassement de ses prérogatives par la monarchie, qui aurait dû partager sa souveraineté avec les Corts et la Generalitat. Mais pour les Habsbourg de Madrid, le pouvoir monarchique, s’il était limité par Dieu au-dessus et les grands d’Espagne au-dessous[4], ne pouvait en aucun cas faire l’objet d’un contrat avec ses sujets ; la révolte des faucheurs ne pouvait constituer qu’une félonie, voire un acte d’impiété, tant les rois Très Catholiques avaient voulu identifier leur puissance avec la religion.

Quoiqu’il en soit, les Catalans furent assez mal inspirés d’avoir appelé Louis XIII à l’aide, et le tout se solda par le traité des Pyrénées en 1659. Cette rébellion catalane ne devait pas faire l’objet de graves représailles dans une Espagne affaiblie par la guerre ; il en fut tout autrement à l’issue de la guerre de Succession d’Espagne en 1714. En 1700, le dernier Habsbourg d’Espagne, Charles II, était mort en instituant son héritier le duc d’Anjou, petit-fils de Louis XIV. Ç’avait peut-être été l’acte de naissance d’une politique nationale espagnole, puisque la succession d’un Bourbon français, voulue par le parti castillan contre le parti Habsbourg, devait permettre de défendre les domaines éparpillés de la monarchie espagnole et d’en préserver l’intégrité, au détriment de la solidarité familiale avec les Habsbourg d’Autriche[5]. En 1705, les Catalans, s’étant rendu compte que les Bourbons, qu’ils avaient désirés autrefois, allaient gouverner, sinon à la française, du moins beaucoup plus durement que les anciens maîtres, s’étaient soulevés en faveur du prétendant Habsbourg (le futur empereur Charles VI et père de la grande Marie-Thérèse), et l’avaient fait roi d’Aragon sous le nom de Charles III. La guerre en Espagne s’était soldée par une défaite, mais Barcelone, dont Charles avait fait sa capitale, avait tenu jusqu’en 1714.

Le troisième décret de Nueva Planta, pris en 1716 par le Philippe V de Bourbon, ancien duc d’Anjou, signa la mort politique de la Catalogne. Les instances représentatives : Corts, Generalitat, Consell de Cent, furent supprimées, le catalan interdit dans les actes officiels, et la langue castillane promue comme ferment national. La guerre de Succession d’Espagne fut l’accouchement dans la douleur d’une politique nationale espagnole, telle qu’elle s’était déroulée plus tôt en France. Philippe V rapporta de ce pays quelque chose de la contre-Fronde de Louis XIV, dont les impératifs étaient que le roi décidât personnellement en dernier recours, et que la monarchie fût un seul État[6] ; elle remplaça le dessein impérial des Habsbourg (il est vrai un peu entamé par les nécessités politiques), dont la prétention universelle s’accommodait mieux de la diversité des États de la monarchie, du moment qu’ils fussent assemblés par la fidélité à la dynastie et la foi catholique. La question de la légitimité au trône d’Espagne fut réglée par le sort des armes ; mais il est clair que la victoire de Philippe V fut sanctionnée par le coup d’État de Nueva Planta.

Philippe V
Felipe da Silva, Philippe V et Marie-Louise-Gabrielle de Savoie, roi et reine d’Espagne, exterminant l’hérésie – source : https://www.altesses.eu/princes_max.php?image=4ed687f1b2

On ne peut considérer la guerre de Succession d’Espagne comme une période d’indépendance de jure, car tant Charles III que Philippe V avaient été couronnés rois de toutes les Espagnes, et revendiquaient l’union personnelle des différents territoires plutôt qu’ils ne la défaisaient. Quoiqu’il en soit, les décrets de Nueva Planta furent une véritable révolution politique. Ils substituèrent à l’union personnelle d’antan une union politique et administrative, qui étendit les structures castillanes à l’Aragon et la Catalogne au nom du droit de conquête de Philippe V sur ses sujets félons. Toutefois, c’était peut-être là une chose risquée, car un droit de conquête, c’est-à-dire le droit du plus fort, appelle presque nécessairement un droit de révolte, si tant est qu’on ait la capacité matérielle de le faire valoir.

Pour se représenter ce que les décrets de Nueva Planta eurent de violent, il faut se rappeler que l’Aragon n’avait pas été conquis par la Castille, mais que les deux royaumes s’étaient unis par mariage, et de surcroît à égalité, en même temps que Ferdinand et Isabelle. En 1714, un État étroitement allié à la Castille depuis des siècles fut purement et simplement annexé. De plus, même s’il ne faut pas sous-estimer les arrière-pensées catalanes, le testament de Charles II, contrevenant aux règles tacites de la succession au trône, pouvait déjà passer pour une manière de coup d’État, et Charles d’Autriche comme un héritier légitime et lésé dans ses droits[7]. Dans la mémoire catalane, même dans celle des Basques et d’autres peuples, Philippe V reste de nos jours un personnage précédé de peu par Franco dans la détestation collective.

Cette politique bourbonienne courut tout au long du XVIIIe siècle, et le sentiment national catalan recula devant l’avancée de l’espagnol, avant le réveil romantique. En 1768, le castillan fut imposé dans les écoles. Ce n’est peut-être pas un hasard si les Catalans se montrèrent dès le début hostiles aux principes révolutionnaires de 1789, qui ne promettaient qu’une emprise plus grande encore du pouvoir central. Au XIXe, ils prirent pour stratégie constante de s’opposer au pouvoir castillan, inévitablement centralisateur. Ainsi les Catalans appuyèrent les révoltes libérales contre les velléités de Ferdinand VII de restaurer l’absolutisme après le départ des armées de Napoléon ; et lorsque les « libéraux » centralisateurs et anticléricaux prirent le pouvoir à Madrid, les Catalans furent tout aussi bien carlistes que radicaux. Cela leur valut de voir la Catalogne divisée en quatre provinces administratives différentes.

C’est dans ces temps-là qu’une culture d’opposition à l’État, qui affleure si souvent dans les discours des dirigeants catalans actuels, commença de se former, en plus du dégoût de la monarchie qui existait depuis le Moyen Âge. La modernisation de l’État espagnol proposait une issue très ambiguë à la question catalane. Lorsque la Ire République fut proclamée en 1873 (dont les premiers présidents furent catalans), les Catalans proclamèrent un État qui devait en être partie intégrante, mais qui dut être supprimé à cause de l’inquiétude de Madrid. Ainsi, pour les Catalans, les régimes démocratiques furent certes plus doux que les régimes autoritaires, mais pas plus acquis à leur cause. Ils eurent, pendant un siècle jusqu’aujourd’hui, le choix entre une répression féroce et une autonomie regardée suspicieusement.

La première situation apparut avec le coup d’État de Primo de Rivera en 1923, qui eut parmi ses premières victimes le mouvement catalaniste, en interdisant l’usage public de la langue et les drapeaux, ainsi qu’en dissolvant la Mancomunitat qui réunissait les quatre provinces catalanes. Bien entendu, la répression qui a marqué la mémoire catalane est davantage celle de Francisco Franco, à partir de sa victoire en 1939. Villes, villages, rues furent débaptisés de leur nom catalan, l’usage public du catalan fut interdit, ainsi que la sardane. La violence imposée à la Catalogne fut plus grande qu’en 1714. Cependant, cette politique d’étouffement de la nation catalane au nom du nationalisme espagnol ne découla jamais d’une opposition, durant la guerre civile, entre la Castille et la Catalogne. Le gros des troupes franquistes était marocain, et ce sont davantage des forces coloniales qui s’attaquèrent à toute l’Espagne, que des Espagnols qui s’en prirent aux autres nations du pays. La Catalogne resta liée dans les mémoires à la Seconde République, tandis que Franco rétablissait un pouvoir centralisateur à partir de Madrid ; mais c’étaient là deux Espagne qui s’affrontaient, et loin que la Catalogne fût indépendante de fait durant la guerre, Barcelone était même devenue la capitale légale de l’Espagne. Il n’est pas besoin de rappeler, pour finir, que Madrid résista vigoureusement aux franquistes, et plus longtemps que cette autre ville.

À présent, pour ce qui concerne la relation de la Catalogne aux pouvoirs démocratiques, elle est très ambiguë. Quelques heures avant la proclamation de la République espagnole le 14 avril 1931, Francesc Macià proclama une « République catalane comme État intégrant de la Fédération ibérique », mais dut y renoncer trois jours plus tard sous la pression de Madrid, qui accorda en échange le rétablissement d’une Generalitat autonome, validée par référendum populaire en Catalogne. Ce fut, si je ne me trompe, la première fois que l’on usa de ce procédé dans le pays, probablement en s’inspirant des règlements nationaux qui suivirent la Première Guerre mondiale. Mais la méfiance du pouvoir central rendit difficile la négociation du statut de la Generalitat. La situation demeura instable, et trois ans plus tard, en octobre 1934, le nouveau président de la Generalitat Lluis Companys tenta de forcer la main de Madrid, comme l’avait fait Francesc Macià, en proclamant un « État catalan de la République fédérale espagnole ». Ce coup d’État démocrate fut lancé par crainte d’un coup d’État fasciste de la part du gouvernement espagnol ; mais l’armée, commandée par un général catalan, eut tôt fait de le réprimer.

Une bonne partie des griefs actuels des Catalans semblent se concentrer sur le régime démocratique issu de la mort de Franco et de la constitution de 1978. La monarchie constitutionnelle fut constituée par une transition démocratique, et nullement par une révolution qui aurait aboli l’État franquiste. C’est Franco lui-même qui posa les principes majeurs de cette transition : il désigna le prince Juan Carlos de Bourbon, Infant d’Espagne, comme son successeur dès 1969 ; il préconisa que seuls les Cortes franquistes et le parti unique du Mouvement national pourraient mettre fin à leur propre existence ; que les militaires et membres de l’administration bénéficieraient de l’amnistie judiciaire et mémorielle ; que des communautés autonomes seraient créées, mais que l’unité de l’Espagne demeurerait un principe fondamental. Ces conditions sont à la base du régime actuel, de sorte que celui-ci s’inscrit dans la continuité de la légalité du régime franquiste, tout du moins la légalité instaurée à partir du coup de force de 1936-1939. Le manque de légitimité de la constitution aux yeux des indépendantistes catalans, provient donc de ce qu’elle n’a pas été sanctionné par la rupture d’une légalité franquiste illégitime ; et toutes les accusations d’autoritarisme formulées contre l’État, voire celles complètement excessives de totalitarisme, ont pour but de rappeler cette filiation honteuse, d’assimiler le régime actuel à son géniteur, et d’assimiler celui-ci à l’Italie fasciste et l’Allemagne nazie qui permirent son instauration, alors qu’il ne fut pas lui-même totalitaire. Quant à l’accusation de populisme lancée à l’encontre des chefs catalans, on voit bien qu’elle masque mal que la légitimité qu’ils invoquent n’a rien à voir avec les doctrines des populistes d’Europe occidentale.

La filiation franquiste du régime espagnol actuel a légué un grand malentendu au sujet de la conception politique dont il lui convient se réclamer, entre l’impériale et composite de la tradition espagnole d’une part, et d’autre part l’unitaire apportée jadis par les Bourbons. Que le pouvoir soit démocratique ou monarchique n’y change rien, et la notion d’autonomie elle-même demeure ambiguë, car entre des degrés différents d’autonomie réside une différence de nature du régime. La vision des Catalans est celle, héritée du Moyen Âge, d’une union personnelle entre des États différents, qui pourrait aujourd’hui se constituer en union fédérale sous un même chef de l’État – le roi d’Espagne. Mais, à la différence de la république fédérale américaine, où la question de la sécession fut réglée par la guerre du même nom, l’origine personnelle de l’union aux yeux des Catalans peut faire douter qu’ils soutiendraient l’indivisibilité d’un État, même fédéral.

On peut soupçonner que telle est précisément la tendance que voulut prévenir la droite espagnole – alors dans l’opposition – en saisissant la Cour Constitutionnelle au sujet du troisième statut d’autonomie en 2006, notamment pour ce qui concerne les compétences fiscales. Quelque autonomie que la droite soit prête à accorder, il est manifeste que l’union des communautés autonomes signifie à ses yeux l’unité de l’État et de la nation espagnols. Le seul compromis possible, en l’état de la constitution, réside dans l’ambiguïté. M. Rajoy s’est lié les mains en tentant de la trancher en 2006. Après cela, il n’eut plus le choix qu’entre reculer et laisser la Catalogne ouvrir la porte au Pays basque et à la Galice, ou rester ferme et affronter presque en duel le président de la Generalitat, laissant le sort à l’autorité personnelle et aux passions des hommes.

Le gouvernement espagnol en appelle à la légitimité espagnole, inscrite objectivement dans le droit civil, mais qui devrait reconnaître qu’elle s’appuie, depuis 1714, sur la légitimité nationale autoproclamée des Bourbons. Que la nation soit incarnée par le roi, ou qu’elle s’exprime directement, ou les deux à la fois, le sujet de droit demeure la nation espagnole. Les indépendantistes revendiquent eux une légitimité fondée dans les droits de la nation catalane, exprimés objectivement dans les fors avant ceux de la nation espagnole, mais bafoués depuis 1714. En décidant de faire appel au référendum, sur le modèle de 1931 et des règlements nationaux des lendemains de la Première guerre mondiale, les indépendantistes ajoutent à cela un appel au sentiment national, essentiellement étranger à la tradition oligarchique de liberté catalane. Le sentiment national est en lui-même simplement subjectif, mais ne fut-ce pas le principe de légitimité instauré par la constitution en Assemblée nationale des députés du Tiers le 17 juin 1789 ? n’est-il pas à peu près unanimement reconnu de nos jours, en passant par l’appel du 18 juin 1940 ?

La légitimité du sentiment national fut longtemps un principe déstabilisateur pour l’ordre européen. Endiguée au cours du XIXe siècle par le concert européen issu du Congrès de Vienne, elle finit par plonger l’Europe dans le chaos entre 1914 et 1945. Nous commencions avec la question géopolitique de Llívia, il est temps à présent d’envisager les perspectives géopolitiques qui s’offrent à une Catalogne indépendante, et leurs conséquences pour l’ordre européen.

Quelle place pour une Catalogne indépendante en Europe ?

 

À l’égard du reste de l’Espagne, la Catalogne pourrait tenter d’attirer dans sa sphère les régions qui lui sont liées historiquement, culturellement et économiquement, comme le valencien et les Baléares, tout en attisant les indépendantismes basques et galiciens. Quant aux deux possibilités de politique extérieure pour une Catalogne indépendante, elles sont celles du royaume d’Aragon de jadis. Esquissons-les brièvement :

-1 L’option terrestre, européenne et française. Elle rappelle la tentation occitane des rois d’Aragon au XIIe siècle. Profitant de la quasi-indépendance du pays d’Oc à l’égard du roi de France, ils parvinrent à étendre leur suzeraineté sur le Languedoc et le Toulousain, puis la Provence et même temporairement le nord des Pyrénées jusqu’au Béarn. Cette ambition, arrêtée à la bataille de Muret en 1213 par la mort du roi Pierre contre les croisés francs, manifestait une communauté de civilisation entre l’Occitanie et la Catalogne. Pierre II d’Aragon est célébré dans la mémoire occitane comme le héros malheureux de la culture méditerranéenne, urbaine et tolérante des hommes de langue d’oc, comme si les pays des troubadours, du fin’amor et du droit écrit avaient, dans un âge d’or médiéval, fait revivre la civilisation romaine face aux barbares français – c’est une postérité inespérée pour ce monarque immoral et calculateur. On se souvient également de l’appel à Louis XIII face à l’Espagne en 1641, qui inaugura des velléités d’expansion française vers la Catalogne ; comme en 1697, lorsque Louis XIV, occupant la ville, songea à reprendre le titre de son père ; comme en 1810, lorsque Napoléon annexa la Catalogne et la divisa en départements français ; comme entre 1823 et 1827, lorsque l’expédition des « Cent mille fils de saint Louis », préparée entre autres par Chateaubriand, tint la ville de Barcelone.

rue pierre d'Aragon
Plaque de la rue Pierre d’Aragon à Toulouse – source : La Dépêche

Une Catalogne indépendante pourrait aujourd’hui s’arracher de l’Espagne pour se rapprocher de la France, Barcelone étant reliée à Perpignan par une ligne TGV, d’autant qu’elle contrôle avec La Jonquera le principal point de passage à travers les Pyrénées. Le prestige de la grande métropole méditerranéenne pourrait jouer favorablement sur l’opinion du Sud français – en football, ce qui n’est pas rien pour la géopolitique, le FC Barcelone serait la seule équipe, en-dehors d’une AS Monaco sans âme, à pouvoir s’opposer à l’hégémonie du Paris Saint-Germain. Mais Barcelone représente une concurrence aux métropoles occitanes, Toulouse et Montpellier, ainsi qu’au port de Marseille ; il est peu probable que l’État français se montre favorable à une Catalogne agressive économiquement. La question des liens économiques à maintenir sera vitale, mais un État catalan en-dehors de l’Union européenne signifierait-il leur rupture ? Contrairement au Royaume-Uni, la Catalogne ne sera pas à l’initiative d’un « saut de la falaise » par la suppression unilatérale de tous les accords de commerce, mais laisserait à l’Union la lourde responsabilité de décider la rupture de l’intégration économique. Comme Coyote à la poursuite de Bip Bip, la Catalogne pourrait continuer un certain temps à « courir dans le vide » en demeurant de facto dans le marché commun, et en espérant que la responsabilité des Européens la laisse continuer indéfiniment. Il serait beaucoup plus difficile de mettre fin à l’intégration d’une région continentale et sans poste de douane à ses frontières comme la Catalogne, que de défaire les accords avec l’île britannique et ses douaniers déjà bien en place. Au reste, établir des barrières douanières, pour la France comme pour l’Espagne, signifierait reconnaître l’indépendance de la Catalogne. Cette stratégie du « piéton imprudent » pourrait ainsi lui permettre de maintenir son activité économique.

-2 L’option maritime, internationale et anglaise. Après avoir été bouté hors d’Occitanie par saint Louis, le royaume d’Aragon tourna son ambition vers la Méditerranée. Entre la fin du XIIIe et le début du XVe siècle, s’organisa une véritable thalassocratie aragonaise, rivalisant avec les puissances génoise et vénitienne. À la côte orientale de la péninsule s’ajoutaient Majorque et les Baléares, la Sardaigne, la Sicile (à l’issue des célèbres Vêpres siciliennes), le royaume de Naples (soit tout le Midi italien), et même un duché d’Athènes, des territoires en Albanie et Slavonie, Malte et des îles égéennes, à quoi il fallait encore ajouter de nombreux comptoirs sur toutes les côtes méditerranéennes, en particulier le Maghreb. Hérité par les Habsbourg, cet empire fournit la base de l’hégémonie méditerranéenne de Philippe II. Aux XVIIe et XVIIIe siècles, la pénétration des marchands, pirates, corsaires et soldats du Nord (les mêmes personnes étant tout cela à la fois), notamment des Anglais, permit l’ouverture de la Méditerranée au commerce mondial. Les Anglais prirent pied à Gibraltar et Minorque, temporairement à Tanger, laissèrent de peu échapper la Corse à Louis XV, et aurait aimé pouvoir se maintenir à Barcelone. Ils ambitionnaient surtout de sécuriser la route des Indes, où les guidaient leurs intérêts.

Ces événements prennent une résonance nouvelle de nos jours. Avec la sortie du Royaume-Uni de l’Union européenne, les Britanniques chercheront à constituer un réseau d’alliances autour du continent, afin d’éviter la situation de blocus continental connu à l’époque des guerres napoléoniennes. Des tensions surgissent déjà avec l’Espagne à propos de Gibraltar. Le Royaume-Uni pourrait être tenté de renforcer sa présence en Méditerranée, en renouant des liens avec Malte, voire, sur le versant atlantique, le Portugal. Une Catalogne indépendante et rejetée par l’Union sous la pression espagnole deviendrait alors un point d’appui inestimable et longtemps désiré au cours des siècles. Elle lui ouvrirait peut-être même un retour à Minorque, et ainsi la reconstitution d’un archipel inféodé en Méditerranée, propice à son commerce international, et composé de places financières à la fiscalité agressive près des côtes de l’Union.

En matière idéologique surtout, cette alliance lui permettrait de se poser comme le champion des nations libres face à l’impérialisme continental de Bruxelles et de faire oublier les questions irlandaise et écossaise (en brisant la solidarité affichée par Nicola Sturgeon envers les Catalans). Une question nationale surtout devrait retenir notre attention : dès 1768, James Boswell exaltait dans son État de la Corse la révolution menée par Pascal Paoli. Son indépendance et son républicanisme démocrate la rapprochaient du Royaume-Uni à la marge d’une Europe absolutiste, notamment dans une Méditerranée occidentale dominée par les monarchies et principautés « à la française » des Bourbons d’Espagne, de Naples et de Parme. Souvenons-nous d’autre chose encore : futur royaume de Piémont-Sardaigne destiné à unifier l’Italie, le Regnum Sardiniae et Corsicae fut créé en 1297 par le pape Boniface VIII pour servir de compensation au royaume d’Aragon dans le différend qui l’opposait à la maison d’Anjou après les Vêpres siciliennes. Le premier mit la main et sur la Sicile et sur la Sardaigne ; il ne pût s’emparer de la Corse à cause de Gênes, mais conserva néanmoins quelques vues à son sujet. On imagine déjà la coalition des petites nations qui pourrait se former en Méditerranée occidentale, surtout si la Catalogne décidait de faire pression sur la France en jouant contre elle les aspirations catalanistes dans les Pyrénées orientales.

L’indépendance catalane, un an après le « Brexit », nous réveille de l’illusion d’un ordre européen figé pour les siècles des siècles grâce à la démocratie, et rappelle le grand jeu que les puissances se livrèrent jusqu’à une date moins éloignée qu’il n’y paraît. Avant tout, l’Europe devra savoir naviguer dans cette précipitation géopolitique.


Mise à jour : la Catalogne du 21 décembre

Les élections régionales convoquées par M. Rajoy, après qu’il eut mis la Communauté autonome de Catalogne sous tutelle en vertu de l’article 155 de la constitution espagnole, ont donné un résultat assez semblable au parlement précédent, malgré l’absence d’union des différents partis séparatistes. Ceux-ci se maintiennent au même niveau qu’en septembre 2015 : 70 députés sur 135, dont 34 pour la droite de « Junts per Catalunya » (JxCat), 32 pour la gauche de l’ERC, 4 pour l’extrême-gauche de la CUP, contre, en 2015 : 72 députés sur 135, dont 62 pour « Junts pel Sí », coalition gauche-droite, et 10 pour la CUP. Sans l’encombrante extrême-gauche, les nationalistes n’atteignent toujours pas la majorité absolue de 68 députés. Le Parti Populaire est en pleine déroute, en passant de 11 à 3 députés, tandis que Ciudadanos concentre le vote unioniste dur.

M. Rajoy a essuyé une déroute complète, son avenir politique est incertain. M. Puigdemont est, aux dernières nouvelles, toujours habilement exilé à Bruxelles. Le choix de la ville fut ingénieux. Il peut, bien entendu, y compter sur la sympathie des nationalistes flamands, et se montrer dans un État où la transition fédérale s’est faite sans violence. Bruxelles est encore la capitale européenne : il aurait fallu, si la justice belge avait dû accepter le mandat d’arrêt émis par l’Espagne, faire violence à M. Puigdemont dans le sanctuaire de l’Europe de la paix. Enfin, souvenons-nous de ce que, entre 1556 et 1714, les « Pays-Bas »[8] furent espagnols, et figuraient, comme la Catalogne aujourd’hui, une province pressurée fiscalement pour financer la politique castillane. Le destin des deux régions divergea à la fin de la guerre de Succession d’Espagne, lorsque la Catalogne fut annexée à l’État espagnol, tandis que les Pays-Bas passaient aux Habsbourg d’Autriche, qui les laissèrent jouir d’une assez grande autonomie. Voyons-nous cependant un affrontement entre une Europe des États et une Europe des régions ? Cela est douteux. Le conflit semble davantage opposer une Europe des petits États et une Europe des grands États[9].

En Catalogne, le grand État espagnol est désormais représenté par Ciudadanos. Pour être de centre-droit, davantage que de droite dure, ce parti n’en est pas moins radical dans son opposition au mouvement national catalan. Sa première prise de position politique, en juin 2006, fut une campagne contre le nouveau statut d’autonomie, le fameux Estatut, la pomme de discorde originelle. Ciudadanos fut le premier parti à réclamer l’application de l’article 155 après le coup d’État des indépendantistes, et força la main de M. Rajoy sur sa gauche. Les « Ciudadanos » sont en tout point les héritiers des libéraux du XIXe siècle ; s’entend, de ces libéraux latins, comme on en trouve aussi en France et en Italie, qui n’ont que peu à voir avec les libéraux anglo-saxons. Ils naquirent en s’efforçant de cantonner l’Eglise aux affaires privées. L’individualisme des libéraux du Sud a ceci de particulier qu’il repose tout entier sur la puissance de l’État. Les confédérations qui s’interposent entre les individus et l’État leur sont odieuses : ils réservent les droits aux citoyens et les refusent aux régions ; ils ne connaissent d’intérêt que général ; et placent la source de la souveraineté dans les citoyens, plutôt que les communautés autonomes.

Nous laisserons à d’autres l’exercice stérile des pronostics politiciens, et tout ce qu’il est convenu d’appeler de nos jours les « scénarios de sortie de crise ». Nous souhaiterions davantage considérer une issue favorable dont la crise présente pourrait accoucher. La majorité des indépendantistes est fragile ; la gauche et la droite catalanistes, qui ont annoncé vouloir renoncer au coup d’État, dépendent d’une extrême-gauche pour laquelle ce procédé semble davantage une fin qu’un moyen[10]. Les Espagnolistes purs et durs (Ciudadanos et le Parti Populaire) détiennent 40 sièges. Les modérés (le Parti Socialiste Catalan et l’alliance Catalunya en Comú-Podem), c’est-à-dire ceux qui se trouvent dans la position la plus inconfortable entre leurs électeurs catalans et espagnols, en ont 25. Quelle solution serait donc, non pas seulement viable, ni simplement légale, mais légitime ?

Il est clair que ni le parti catalan ni le parti espagnol ne pourraient légitimement imposer leurs vues : les uns parce qu’ils n’ont pas assez de voix pour prendre une décision aussi lourde que l’indépendance, les autres parce qu’ils en ont trop peu pour maintenir les choses en l’état. Un référendum, qui donnerait à peu près autant de votes pour et contre l’indépendance, en aplanissant toutes les nuances qui peuvent exister en le « oui » et le « non », et en passant sous silence toutes les circonstances d’une indépendance ou d’un maintien dans l’État espagnol, ne serait pas plus légitime ; ce serait, tout au plus, trancher le nœud gordien en y mettant des formes. La légitimité ne se trouve que dans un consentement suffisamment unanime au parlement ; et les débats du parlement devraient faire voir que la véritable question à décider n’est pas celle de l’indépendance de la Catalogne ou de son appartenance à l’Espagne.

L’Estatut de 2006, dont la dénaturation par le Tribunal constitutionnel a provoqué en retour la stratégie indépendantiste – on ne le rappellera jamais assez –, est un compromis raisonnable en l’état des choses. C’est à ce statut d’autonomie que devraient revenir les différents partis. Rappelons ce qu’il prévoyait :

  • la reconnaissance de la Catalogne comme une nation
  • l’officialité de la langue catalane à côté de l’espagnole
  • l’affirmation de l’existence de « droits » historiques qui fondent l’autonomie catalane, plutôt qu’une dévolution de la part de l’État. Cet article établit implicitement une continuité avec les fors médiévaux de la Catalogne
  • l’élargissement des compétences du pouvoir judiciaire catalan
  • la quasi autonomie fiscale de la Catalogne

Il faudrait également, et ce serait probablement la chose la plus difficile, que les Cortes Generales de Madrid adoptent une réforme constitutionnelle qui fasse de l’Espagne une fédération, en revenant sur les fondements du compromis de 1978. Cette fédération pourrait être explicite ou non, et serait d’abord une alliance entre l’Espagne et la Catalogne : mais il est probable que les Basques et les Galiciens adopteraient à leur tour ce genre d’allégeance au pouvoir castillan.

Fueros basques
Les États (ou états…) de la monarchies espagnole avaient chacun leurs fueros, sorte de privilèges constitutionnels. Ici, pour les Basques, Fernando el Catolica Jurand los Fueros de Vizcaya en Guernica, par Vázquez de Mendieta, dit “Besamanos”, 1609. Source : Wikimedia commons.

Regardé pour ainsi dire de façon quantitative, l’Estatut comporte moins que l’indépendance et davantage que la communauté autonome actuelle, ce qui en fait un compromis acceptable à court terme. Considéré pour ses qualités propres, son mérite est aussi de laisser paraître l’inanité du débat sur l’indépendance. En recourant au référendum, les indépendantistes ont fait valoir l’argument métaphysique du peuple souverain, que personne n’a jamais rencontré, au lieu de présenter ce procédé comme un moyen conventionnel de règlement d’un différend politique, ou encore comme la réunion fictive d’une troisième chambre populaire du parlement. C’est en ce dernier sens que l’on emploie le référendum, non pas pour fonder la légitimité d’une décision, mais pour renforcer celle d’un vote du parlement.

Les indépendantistes et les unionistes, se laissant entraîner par l’acrimonie du débat, en sont venus à faire preuve d’une certaine étroitesse d’esprit, et à ne plus pouvoir se représenter un État autrement que comme absolument souverain. Cela est suffisamment clair pour le PP et Ciudadanos ; quant aux indépendantistes, ils ne peuvent se figurer un État catalan autrement que comme une république, qui serait légitimée par une déclaration révolutionnaire de la souveraineté du peuple – i.e. le référendum d’autodétermination du 1er octobre. Cependant, l’Estatut restaurerait un État catalan du même genre que le comté de Barcelone ou le royaume d’Aragon : un État défini par des droits hérités de génération en génération (les « droits historiques »), mais pas par une souveraineté, qui reviendrait au roi d’Espagne. On pourrait également imaginer que le roi d’Espagne ne soit pas roi en Catalogne, mais chef de l’État, président ou même prince, pour reprendre le terme des juristes du XIVe siècle, du moment qu’il serait souverain. Ce genre de souveraineté non absolue semble tout à fait en accord avec nos conceptions actuelles : le prétendu pouvoir souverain du peuple n’est-il pas limité par les droits de l’homme ?

La proposition des socialistes espagnols, de définir dans la constitution l’Espagne comme une « nation de nations », est très sensée, contrairement à ce que j’avais écrit dans une première version du présent article. Cette formule est vide, si, comme disait Ernest Renan, la nation est « un plébiscite de tous les jours » ; mais nous avons montré plus haut ce qu’il faut penser des plébiscites. Une nation de nations répond assez à la définition que donne Montesquieu d’une confédération dans L’esprit des lois[11] : une société de sociétés ; à ceci près que des sociétés se confédèrent par une convention, tandis que plusieurs nations en constituent une seule par héritage. Dans un autre ouvrage, ce même auteur décrivait l’Europe comme une nation composée de plusieurs[12] – il est vrai, en considérant les relations commerciales entre ses différentes parties. Une nation, au sens propre que nous ont transmis les Latins, est une naissance commune, ou, au sens ancien de ces mots, une famille ou une maison. Si différentes nations peuvent faire une nation de degré supérieur, plusieurs de ce genre-ci peuvent encore faire une nation plus grande, telle que l’Europe.

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Le paon Habsbourg, 1555 – source : http://www.cefres.cz/wp-content/uploads/2017/02/Habsburger_Pfau_1555.jpg

Il semble encore que la signification originelle de l’État – de même que du mot estate en anglais, Staat en allemand – soit celle de la maison au sens ancien du terme, c’est-à-dire des diverses dépendances d’un chef ou d’un groupe. L’État à l’échelle que nous connaissons en Europe – 105 km2 ou 104 km2 (ce qui fait tout de même une grande différence, nous l’avons dit) – n’est pas une forme nécessaire, mais, quoiqu’intégré dans un ensemble comme l’Union européenne (106 km2), n’est pas pour autant destiné à disparaître. D’un point de vue stratégique, l’Union européenne rend superflue la solidarité de toutes les parties d’un pays, notamment des régions périphériques, avec le pouvoir central. C’est l’état permanent de guerre de grande ampleur à partir du XVIIe siècle qui rendit nécessaire cette solidarité fiscale et militaire. Les entreprises unificatrices du comte-duc d’Olivares, entre 1621 et 1643, n’eurent que ce but : faire contribuer tous les États de la monarchie à sa défense dans la même proportion que la Castille, ce qui menaçait naturellement les règles constitutionnelles et les privilèges desdits États. C’est à cette fin qu’il tenta de les faire entrer dans l’Union des Armes, proclamée en 1626. Olivares échoua ; mais son ambition fut poursuivie par les Bourbons d’Espagne au XVIIIe siècle, qui avaient apporté de France une certaine avance en la matière. Ce qu’il est convenu d’appeler la modernisation des monarchies européennes au siècle des Lumières répondait à des intérêts bien plus guerriers que philanthropiques. Toutes les réformes ne visaient qu’à améliorer le rendement de l’impôt – dans des proportions il est vrai assez dérisoires comparées à notre époque – et la solidarité entre les différents territoires pour financer les armées du souverain. L’État le plus moderne, celui de Napoléon, fut aussi le plus invasif.

Les grandes guerres européennes firent passer l’objet principal de l’État de la justice à l’administration et à l’exécution. La paix revenue depuis 1945 produit que la puissance des juges reprend ses droits. Le souverain retrouve, par la force des choses, sa signification de justicier suprême qu’il possédait dans les temps féodaux. Comme l’Espagne, l’Europe rétrograde peu à peu du temps des Bourbons à celui des HabsbourgScreenshot 2017-08-24 23.44.37


[1] On croit trop souvent que l’idée de nation naquit avec la Révolution française. Il faudrait plutôt dire que celle-ci inventa l’idée démocratique de la nation. Mais dès le Moyen Âge, sinon plus tôt encore, l’aristocratie militaire estimait constituer l’élite de la nation, et la représenter naturellement, parce qu’elle en défendait les droits. Dans les cités marchandes, comme Barcelone, c’est l’oligarchie patricienne qui s’attribua ce rôle. Pour le cas français par exemple, cf. l’ouvrage de Mme Colette Beaune, La nation France.

[2] Au XVIIe siècle, la Catalogne avait déchu de son âge d’or maritime. Elle se trouvait en plein déclin en comparaison d’une Castille inondée d’or des Amériques. Le refus de solidarité des Catalans envers l’Espagne ne date pas de leur opulence retrouvée.

[3] Un autre front naturel, bien plus dangereux pour Paris, était évidemment celui des Pays-Bas espagnols, l’actuelle Belgique. C’est d’ailleurs sur la grand place de Bruxelles que, le 19 mai 1635, le héraut de Louis XIII alla, après avoir sonné sa trompette, lire la déclaration de guerre au roi d’Espagne.

[4] Contrairement à la monarchie française, dont le gouvernement était confié à des ministres (des secrétaires d’État) désignés par le roi ou le premier ministre, la monarchie espagnole des Habsbourg était gouvernée par des conseils où siégeaient de droit les grands.

[5] Il s’agissait pour Madrid de conserver les riches provinces des Pays-Bas et du Milanais, beaucoup plus développées que la péninsule ibérique, mais séparées du centre de la puissance espagnole et situées aux débouchés naturels des armées françaises. La question de l’accès au commerce des Amériques, sous monopole colonial espagnol – quoique la contrebande fût intense dans les Antilles –, était peut-être plus importante encore. Davantage que le contrôle d’une péninsule assez pauvre et peu importante stratégiquement, c’est probablement cette ambition que poursuivaient Louis XIV et ses ministres, lorsqu’ils prirent la lourde décision d’accepter le testament de Charles II.

[6] Il ne faut pas se représenter la monarchie du temps de Louis XIV d’après ce que laisse entendre le mot d’« absolutisme », qui tient davantage du phantasme romantique que de la réalité – et par ailleurs, Philippe V ne put jamais régner avec autant de poigne dans son royaume que son grand-père le faisait en France. La monarchie française laissait toujours place à la discussion, du moment qu’on obéît une fois que le roi avait tranché. Le royaume de Louis XV était le plus centralisé d’Europe au XVIIIe siècle, à l’exception du Brandebourg-Prusse, qui est un cas à part ; mais la France de Louis XV ne fut jamais alors comparable à celle de Napoléon. S’il est un moment où le pouvoir central se renforça sensiblement, ce fut peut-être dans les dernières années de Louis XVI, lorsque l’on chercha à réformer la monarchie. Sous Louis XV, il existait encore dans certaines provinces des assemblées d’état, représentatives selon les canons de l’époque, qui négociaient l’impôt avec le roi. C’est quelque chose d’inimaginable dans notre Ve République.

[7] Le testament de Louis XV, qui énonçait, chose innovante et scandaleuse pour l’époque, que ses bâtards légitimés puissent succéder au trône, et qui entendait régler la régence pendant la minorité de Louis XV, fut cassé par Philippe d’Orléans et le Parlement de Paris dès la mort du roi. À l’époque, le règlement de la succession au trône par testament passait généralement pour une pratique despotique.

[8] Notamment leur partie méridionale, correspondant à la Belgique et au Luxembourg actuels, après que les Provinces-Unies, i.e. les « Pays-Bas » que nous connaissons, eurent fait sécession.

[9] La distinction que l’on fait couramment entre échelle régionale et échelle nationale est une vue des grands États (105 km2, contre 104 km2 pour les petits).

[10] Il est vrai qu’il suffirait d’une abstention de la CUP pour que JxCat et l’ERC puisse former un gouvernement ; néanmoins, une majorité absolue est nécessaire pour légiférer.

[11] Liv. IX, ch. I.

[12] Réflexions sur la monarchie universelle en Europe, ch. XVIII