Bruxelles, archipel et centre offshore

Quelle ironie que cette ville, toujours en butte à des ducs, royaumes et empires dont elle était monnaie d’échange, toujours en lutte pour faire respecter ses droits locaux et la souveraineté – historiquement variable – de son territoire face à une succession d’occupants et de tutelles européennes, cette ville dont désormais il est coutumier de dénoncer les « diktat » sur le reste de l’Europe.

Bruxelles est la ville du monde qui, après New York, accueille le plus de diplomates (plus de 2 500) et, après Washington, le plus de journalistes accrédités, après Dubaï, enfin, c’est l’espace urbain qui compte le plus de résidents nés à l’étranger. Mais quelle est, dans cette attractivité, dans cette concentration et dans cette diversité, sa dimension territoriale et urbaine ?

Bruxelles est un archipel

Il est ardu de faire à Bruxelles ce que l’on pourrait appeler la part du territoire. Le mot, galvaudé par les manuels, de mosaïque, s’applique avec exactitude à ces 19 communes où tous les schémas concentriques latins sont dynamités.

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La ville de Bruxelles, mosaïque dynamité

Molenbeek devient un quartier tout aussi central qu’Ixelles, elle-même divisée en trois ou quatre typologies sociales et économiques bien distinctes. Un monde sépare Malibran et les étangs d’Ixelles, distants de 200 mètres. Le quartier congolais du Matongé se situe au cœur de l’agglomération. Le « Pentagone », centre géographique et pôle touristique, entouré d’une petite ceinture qui ne départage pas, comme en France, la banlieue du centre, est aussi le lieu où le marché de l’immobilier est le plus terne à Bruxelles, enfin les communes périphériques n’obéissent pas véritablement au plan radiocentrique du modèle urbanistique de Burgess. Bref, Bruxelles est un puzzle, non sans frontières, mais qui résiste à la logique linéaire et systématique des frontières.

Le puzzle se répète d’ailleurs à une échelle plus grande puisque changer de rue suffit à Bruxelles pour changer complètement de forme urbaine, de sociologie et de paysage, en un mot de quartier, dans une confusion psychogéographique constante.

Tout concourt à faire de Bruxelles un archipel, y compris les mobilités, à travers l’infrastructure omniprésente du tunnel. Un des stigmates les plus apparents que la ville a conservé des Trente Glorieuses est la place considérable laissée à la voiture pour qu’elle pénètre jusqu’au cœur de l’agglomération avec un minimum de filtrage des flux.

Par les tunnels de Bruxelles on saute d’une île à l’autre en évitant le niveau 0, la terre ferme, en un mot la ville et le territoire

La petite ceinture intérieure (plus inscrite dans le centre que le périphérique parisien) est une véritable autoroute urbaine en cœur d’agglomération, à l’instar de ce qu’on retrouve à Athènes. Mais surtout, tout habitant de la région capitale connaît l’importance de surveiller les informations régionales et routières concernant les tunnels – dont voici une carte non exhaustive.

Véritable tuyau d’accès direct, un tunnel fermé est un événement grave synonyme de mauvaises journées en perspectives – au point d’être un sujet de raillerie, repris par Nordpresse, un équivalent bien connu des amateurs du Gorafi.

Tunnel Stéphanie, tunnel de la Porte de Hal, tunnel Louise, ces infrastructures majoritairement héritées du tournant des années 1950-60 illustrent l’héritage du fonctionnalisme dans l’aménagement urbain. Pourtant leur persistance et l’attachement lié à ce canal de transport révèle aussi le fonctionnement en archipel de Bruxelles, on saute d’une île à l’autre en évitant le niveau 0, la terre ferme, en un mot la ville et le territoire.

Il n’est d’ailleurs pas étonnant que, bien après les Trente Glorieuses, dans les années 1980 et 1990, deux nouveaux tunnels de plus de 2 kilomètres, de loin les plus longs de Bruxelles, aient été construits pour desservir d’une part le quartier d’affaire de la Gare du Nord (tunnel Léopold II) et d’autre part le quartier européen (tunnel Belliard).
Il y a bien à Bruxelles une recherche de l’évitement du territoire qui conduit à s’interroger sur la possibilité de considérer Bruxelles comme un objet géopolitique, partiellement, offshore.

Bruxelles est les espaces offshore

L’offshore à Bruxelles, c’est d’abord bien sûr celui, discontinu, de la bulle européenne de Ryan Heath. Les tous premiers mots d’une mini-série sur la Euro-bubble l’exprimait magistralement : « Quand je suis arrivé pour la première fois à Bruxelles, on m’avait dit que les eurocrates ne vivent pas vraiment en Belgique. La vérité, c’est qu’ils ne vivent même pas à Bruxelles ». Une étude du Bureau de liaison UE-Bruxelles datant de 2013 confirme la vision de cette communauté qui, selon les contours, contribue à fournir entre 10 et 16-17% de l’emploi bruxellois. D’après le rapport, 75% des « EU-expats » disent avoir « le sentiment que la communauté vit dans son monde et a peu de contact avec les habitants de Bruxelles ». Plus du quart de ceux qui sont présents depuis les trois dernières années déclarent n’avoir aucun ami belge, et la participation de ces européens aux élections municipales, un droit régulièrement mis en avant par l’Union, ne dépasse pas 14%.

Bruxelles, îlots en archipel, ville offshore, échappe constamment à la représentation unifiée d’une société qui fait symboliquement corps avec son territoire, incarnée autrefois dans l’idée de la capitale de l’État

Quoique présents davantage dans la durée, les exilés fiscaux, nomades virtuels qui décident de rester jusqu’à ce que les conditions économiques les intéressent, forment la deuxième communauté à faire de Bruxelles un centre offshore. La fiscalité des sociétés et des patrimoines belge offre des myriades d’abris pour attirer l’assiette fiscale des voisins européens, dans une forme de négociation quasi-personnelle entre grandes fortunes et pouvoir politique qui infléchit aussi le concept de souveraineté territoriale. Accouplé à la proximité linguistique, il en est né, dans cet archipel, des îlots de richesse française, comme une bonne partie de la commune d’Uccle. Ces particuliers entretiennent une sociabilité d’ailleurs elle-même de bulle, comme partout ailleurs, mais qui s’exprime à Bruxelles à travers la forme un peu surannée et anglo-saxonne des clubs et autres cercles privés : club JV pour les Français, club Prince Albert, B19 Country Club, etc.

Mais l’offshore ne s’exprime pas à Bruxelles à travers ces seules communautés. Il est présent par de nombreux autres biais. On en relèvera deux exemples significatifs. En premier lieu, l’OTAN, qui est l’une des seules institutions, avec le Vatican et l’Ordre de Malte, à bénéficier à proprement parler d’extraterritorialité sur le sol européen. Les propriétés des réseaux diplomatiques, en effet, définissent une zone d’immunité mais pas d’extraterritorialité à proprement parler. La taille et l’importance stratégique du siège de l’organisation à Bruxelles, îlot de souveraineté offshore, éclaire aussi l’une des conditions d’implantation que le pays hôte doit accepter.

Bruxelles paraît donc dans l’impossibilité d’une administration unifiée, homogène, centrale, ainsi que dans la complexité irréductible d’une articulation entre échelles discrètes, comme la capitale parfaite d’une entité continentale sans géopolitique apparente

Autre biais, autre exemple : la justice belge. En 1993, la loi a attribué à la justice belge une compétence universelle, dans l’une des définitions les plus larges et les plus complètes que l’on connaisse. Quoique limitée par la suite dans les années 2000, cette extraterritorialité a fait de Bruxelles le pôle de réception d’un flux considérable de grandes affaires judiciaires, en particulier africaines.

Bruxelles, îlots en archipel, ville offshore, échappe constamment à la représentation unifiée d’une société qui fait symboliquement corps avec son territoire, incarnée autrefois dans l’idée de la capitale de l’État. Elle paraît donc dans l’impossibilité d’une administration unifiée, homogène, centrale, ainsi que dans la complexité d’une articulation entre échelles, comme la capitale parfaite d’une entité continentale sans géopolitique apparenteScreenshot 2017-08-24 23.44.37.png

 

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