La famille modelée par l’État

        Le « modèle danois » s’est développé durant les dernières décennies dans les opinions publiques européennes, désignant la modélisation d’un système économique, politique et social servant à superposer sur la réalité historique une lecture de la société schématisée et cohérente.

On doit au sociologue et économiste danois, Gøsta Esping-Andersen, la proposition d’une typologie des différents systèmes d’État-providence. Dans le cas du « modèle » social danois, souvent identifié à sa provenance social-démocrate, l’approche anthropologique permet d’en éclairer les particularités. De nombreux anthropologues scandinaves, comme Marianne Gullestad, utilisent en effet une terminologie politique pour désigner les relations sociales dans les pays du Nord ; en ce sens, il est intéressant de voir que l’ère de l’hégémonie social-démocrate en Scandinavie (s’étendant des années 1920 aux années 1970) correspond à une époque de modification profonde de la relation parent-enfant par rapport à la nature de la transmission et l’autonomie dans le foyer. Cette observation repose sur le présupposé que c’est le politique qui a modelé l’évolution des relations familiales et sociales, et non l’inverse.

L’analyse prend son point de départ dans le fait social suivant : la norme sociale au Danemark veut que les parents ne financent pas leurs enfants lorsqu’ils deviennent étudiants1. Il en découle que les adolescents, puis les jeunes adultes, acquièrent très vite de l’autonomie et ne dépendent plus des décisions (économiques, universitaires, existentielles…) de leurs parents. Ce fait anthropologique s’explique notamment par la structuration particulière de l’économie familiale et du système social au Danemark.

Un système social universaliste

        Pour saisir la subtilité de la différence entre le système social danois et la plupart des systèmes de l’État-providence que l’on peut retrouver sur le continent, il peut être recommandé de relire l’analyse élaborée par Gøsta Esping-Andersen, sociologue et économiste danois, dans un ouvrage essentiel, The Three Worlds of Welfare State, édité en 1990 chez Polity2.

Dans la typologie qu’il élabore dans son texte, la France appartient au modèle corporatiste et conservateur continental, possédant, étonnement, les mêmes traits de caractère que le système allemand, mis au point par Bismarck après l’observation des troubles de la Commune de Paris. Comme pour l’Allemagne du Beruf étudié par Weber, en France aussi c’est la profession qui permet l’ouverture des droits donnant accès à un système d’assurances différenciées.

Or ce système favorise les structures hiérarchiques de type familial dans la mesure où les cotisations dépendent du statut professionnel et familial (les caisses d’aides sont attribuées selon les métiers et c’est le travail qui permet d’ouvrir les droits à la sécurité sociale). Dans les faits, la classification de la France dans ce modèle est plus complexe, puisqu’il a notamment été décidé de généraliser à toute la population le dispositif assurantiel en 1977 et d’adopter de nouvelles cotisations hybrides comme la CSG. En outre, à la faveur des prochaines réformes Macron, ces cadres peuvent basculer vers ce qu’Esping-Andersen catégorise comme le « modèle libéral », entretenant une différence de degré et non de nature avec le système « social-démocrate » scandinave, dans lequel le niveau des prestations et de l’imposition est plus élevé, et la logique redistributive plus performante que dans le modèle libéral.

Le Danemark possède donc, en tant qu’il appartient au « modèle » scandinave, un système universaliste et égalitariste, fondé sur l’individu, et non la profession. Il est financé de manière unitaire par l’impôt auquel tous, même étudiants et retraités, sont soumis. L’absence de discrimination par statut social permet de fournir à tous une protection sociale, qui ne peut cependant être effective que si son montant est élevé en pesant sur l’impôt afin de ne pas créer les conditions de la précarité (inhérentes au système libéral). C’est un système dont l’effet anthropologique consiste à renforcer la solidarité entre individus par une logique redistributive à une échelle universelle et non corporatiste, puisque les individus qui ne travaillent pas en bénéficient tout autant. Également, il uniformise les pratiques sociales par l’égalitarisation des statuts sociaux. Surtout, il n’est pas fondé sur la famille, mais à l’inverse, sur la « défamilialisation », dans la mesure où c’est l’individu qui dispose d’un filet de sécurité en matière de prestations sociales, quel que soit le statut ou le revenu des autres membres de la famille (ou du métier). Voyons donc comment fonctionne ce système à l’échelle de la relation parent-enfant, en partant du présupposé qu’une politique sociale a des effets anthropologiques.

Statens Uddannelsesstøtte : Le « soutien de l‘État en matière éducative »

        En 1970, le gouvernement social-démocrate institue le Statens Uddannelsesstøtte (proncer : Staiteuns ouldainailseusteudeu), toujours en vigueur aujourd’hui. Chaque étudiant, danois ou étranger, régulièrement inscrit dans un établissement d’éducation supérieure au Danemark, a la possibilité de disposer d’une subvention mensuelle pendant 6 ans à la hauteur de 812 euros s’il ne vit pas chez ses parents3. Si l’étudiant habite chez ses parents, la subvention est distribué en 26 tranches selon le revenu des parents, de 126 euros (934 DKK) à 350 euros (2593 DKK). Ces subventions possèdent des traits analogues à une salarisation par l’Etat, dans la mesure où elles sont soumises à une imposition à la source (à hauteur de 8 %). Il existe aussi un système similaire pour les lycéens, avec des montants moins élevés, permettant dès l’adolescence d’effectuer une transition par palier vers l’indépendance financière.

Ce système est particulier à double titre : non seulement il ressemble à une salarisation des étudiants, mais aussi il est égalitariste et ne discrimine pas selon le statut économique parental, puisque le montant de 812 euros est disponible à tous les étudiants qui souhaitent quitter le foyer familial, et ce indépendamment du revenu des parents. Le financement, directement administré par les recettes de l’impôt (les plus élevées des pays de l’OCDE) introduit l’Etat au cœur des relations familiales, dans la mesure où les étudiants disposent de la possibilité universelle de se rendre indépendants financièrement des parents, et peuvent s’émanciper de l’autorité parentale et de sa potentielle coercition, l’Etat devenant proprement « providentiel » pour les jeunes adultes soumis à d’éventuelles pressions familiales.

L’introduction progressive du soutien de l’État en matière éducative par les sociaux-démocrates au Danemark, à une époque où les débats publics tournent autour d’une éducation non coercitive des enfants et de la libéralisation des structures familiales (rendre les enfants autonomes des parents), institue le politique comme un moyen de modeler les structures anthropologiques. C’est le point de contact des choix existentiels de l’individu avec des problématiques de politiques publiques, puisque les relations de dépendance économique tendent à substituer l’Etat à la famille. Ce modèle fut l’objet de nombreuses critiques libérales, qui y ont vu, pour les plus extrêmes d’entre elles, les ferments d’un totalitarisme démocratique car l’extension des politiques publiques aux choix personnels des individus suppose de confondre État, société et famille.

Les Danois font ainsi confiance aux services publics et ne se sentent nullement inquiets à l’idée que l’État puisse s’introduire par le biais de politiques sociales dans la vie quotidienne, jusqu‘à la modeler en partie. Une telle culture politique rend l’importation de ce genre de modèles délicate, notamment pour les opinions publiques des pays dont la mentalité politique est trop libérale pour accepter l’intrusion du service public dans l’intimité des individus. C’est aussi là que se joue la grande différence entre le modèle danois et les États-providence « continentaux » (français, allemand) tout aussi bien que libéraux (Royaume-Uni). L’instauration du soutien de l’État en matière éducative a ainsi durablement modelé les familles danoises et la structure de la transmission parent-enfant : on observe aujourd’hui avec une remarquable régularité que les parents ne transmettent pas d’argent à leurs enfants dès lors qu’ils ne sont plus au lycée, malgré la persistance d’exceptions surtout dans les milieux les plus aisés4.

Aider pour autonomiser

        Comment les étudiants se rendent entièrement indépendants des parents alors qu’un revenu de 810 euros est à peine suffisant pour subvenir à leurs besoins dans un pays où le coût de la vie est très élevé ? Ils bénéficient soit de revenus complémentaires donnés par les parents, soit ils disposent d’un emploi propre. Les étudiants travaillent généralement à temps partiel pour financer eux-mêmes ce revenu complémentaire qui leur permet, théoriquement, de ne pas demander d’aides financières à leurs parents, même si dans les faits un certain nombre d’étudiants ne travaillent pas et disposent d’une somme d’argent fournie par la famille pour compléter le SU. Il faut absolument noter que l’obtention du Statens Uddannelsestotte n’est pas conditionnée par l’emploi, à part pour les étrangers nouvellement installés au Danemark qui doivent travailler 10 heures par semaine pour obtenir le SU (les étrangers résidant depuis plus de 5 ans dans le pays possèdent le même accès au SU que les nationaux). L’activation de l’emploi chez les étudiants repose donc entièrement sur l’incitation, et non sur la condition (c’est la différence qui sépare respectivement système social-démocrate et système social-libéral). De plus, le montant de 810 euros correspond au minimum financier dont un individu doit disposer pour vivre au Danemark, puisque le coût moyen d’une location étudiante tourne aux alentours de 400 euros, et que les dépenses ménagères par personne s’élèvent régulièrement à 300 euros (il faut ajouter à cela la gratuité des études supérieures et les avantages financiers accordés aux étudiants dans les secteurs de la santé ou de la culture). L’emploi à temps partiel ne relève donc pas d’une nécessité absolue.

Mais un tel système ne peut être vertueux que si le temps de travail réel des étudiants en temps partiel n’est pas trop élevé, ce qui risquerait de nuire à leur réussite universitaire. Dans les pays du Nord qui possèdent le taux de syndicalisation le plus élevé au monde5, la protection syndicale joue un rôle essentiel dans le maintien difficile d’un équilibre entre temps libre, études et emploi. La progressive réduction du temps de travail depuis les années 1990 a permis de faire augmenter le taux d’activité des jeunes et des étudiants.

Ce phénomène permet alors d’expliquer pourquoi l’on travaille plus longtemps dans les pays du Nord (40 ans en moyenne) que dans les pays du Sud (30 ans en Italie par exemple), puisqu’on commence à travailler alors qu’on est étudiant. La générosité du système d’aides sociales est financée de la façon suivante : il s’agit de mettre le plus de monde possible au travail, et le plus longtemps possible (jusqu’à 65 ans au Danemark) pour soutenir l’État-providence. Souvent, les jeunes Danois commencent d’abord par travailler 1 ou 2 ans avant de commencer un cursus universitaire. Au Danemark, on travaille 5 heures de moins par semaine en temps partiel qu’en France (17 heures contre 22 heures), et cette moyenne est encore plus faible pour les étudiants (il est tout à fait possible de trouver au Danemark des emplois étudiants de 10 ou 12 heures par exemple, même s’il semble que 15 heures soit plus courant). De l’autre côté, le nombre d’heures de cours à l’université est souvent peu élevé, de 8 h à 10 h de manière générale, rendant viable le maintien d’un équilibre emploi, études et loisirs.

Ce système est intéressant à plus d’un titre. Il donne tort à une partie de l’idéologie néolibérale qui prétend que l’augmentation du montant des prestations sociales encourage l’oisiveté. C’est le phénomène inverse qu’on a observé au Danemark depuis les années 1960 : les prestations sociales, fondées sur l’individualisation, responsabilisent, et l’augmentation des aides favorise la recherche d’emploi. L’État-providence est conçu au Danemark comme un moyen d’individualiser et de responsabiliser, et la quasi-« salarisation » des étudiants les met en position d’adultes autonomes. Mais, de même qu’il n’existe qu’une différence de degré et non de nature (Esping-Andersen 1990) entre système social-démocrate et système libéral d’État-providence, la notion de salaire étudiant répond tout autant d’une nécessité de protéger les individus que de les mettre au travail.

C’est cette même ambivalence que l’on retrouve dans la notion, analogue, de revenu universel, défendue au Danemark par le nouveau parti Alternativet, créé en 2015. Son secrétaire général, Ulfe Elbaek, souhaite fondre toutes les aides sociales en une seule afin d’augmenter et d’uniformiser le niveau de prestation. En effet, ces systèmes comportent le risque de rendre l’individu dépendant d’un emploi ou d’une situation sociale précaire si le montant des prestations en venait à être baissé.

Le revenu universel a pu être une arme néolibérale (sa version minimale fut défendue par Milton Friedman !) comme une politique sociale très ambitieuse et politiquement très marquée à gauche par André Gorz. Cette ambivalence entre socialisme et libéralisme paraît plus éclatante dans le cas du SU : il fournit aux étudiants les conditions économiques et matérielles de s’émanciper et de s’accomplir en tant qu’individu, ouvrant à l’horizon la possibilité d’accomplir l’idéal marxiste de libération des structures sociales aliénantes comme l’emploi. Dans le cas du Statens Uddannelsesstøtte danois, il est remarquable de noter qu’il offre réellement aux étudiants les conditions de l’émancipation et de la satisfaction des besoins comme il répond à l’exigence libérale du travail, car son montant est à la fois assez grand pour envisager d’abandonner le foyer et trop serré pour ne pas être incité à le compléter.

Le soutien effectue en ce sens une réunion dialectique du libéralisme et du marxisme. La substitution de l’État à la famille peut donc se lire dialectiquement : l’objectivation des relations de dépendance dans un ensemble de politiques sociales produit de la subjectivation (les conditions socio-économiques rendent possible l’accomplissement personnel). Bien sûr, ce système présuppose encore que les individus en soient bien informés et capables d’autonomie, qui est en retour créée par le système du SU, comme une causalité circulaire.

Il est alors tentant de penser que la social-démocratie scandinave a participé à une révolution dans la manière de penser sa propre existence à l’époque contemporaine : grâce à l’action publique, les scandinaves ne croient plus à la fatalité et tendent à ne plus penser la société en termes de déterminismes sociaux-économiques. Aussi, l’uniformisation des prestations sociales indique la particularité de l’idéal anthropologique inhérent au SU (ou au revenu universel) : lutter contre les effets de violence sociale ou symbolique issus de la distinction sociale, produire de l’uniformité. En Scandinavie, la distinction sociale consiste à ne pas (trop) se distinguer des autres6, comme s’il fallait affaiblir la lutte des individus entre eux vers la réconciliation (en un sens quasi hégélien) de soi-même avec les autres. Par ailleurs, l’adjectif scandinave pour désigner l’égalité (like en norvégien, lige en danois, lika en suédois, équivalent de like en anglais) signifie littéralement « mêmeté » ou « similitude » et indique bien de la sorte l’inclinaison de l’égalité à l’uniformisation des pratiques et des statuts sociaux, au-delà de la seule égalité de droits.

Provenance luthérienne et défamilialisation

        La structure économique, sociale et anthropologique du Statens Uddannelsesstøtte illustre la particularité scandinave de l’État-providence, où l’individu entretient une relation directe à l’Etat, en supprimant une partie des intermédiaires familiaux et corporatistes. Cette relation fait penser inévitablement à la relation immédiate, installée par le luthéranisme, entre Dieu et le fidèle. La suppression de toute distance symbolique (qui s’accomplira dans la critique kierkegaardienne de l’Église comme institution historique témoignant à la place des individus, mis en demeure de recevoir universellement la Vérité) institue le luthéranisme comme provenance religieuse et existentielle de l’État-providence. Une religion d’Etat, autoritaire et rigoriste, a ainsi durablement influencé les structures sociales et anthropologiques danoises.

Le pasteur Grundtvig, fondateur des écoles publiques et gratuites pour le peuple en 1814, fera de l’Église danoise le fondement communautaire de la société danoise, à rebours de l’idée reçue selon laquelle le protestantisme n’est pas en mesure de fonder une communauté universelle des croyants. Sur le plan des valeurs et des idéaux, cette structure institutionnelle de l’Église s’est conjuguée avec la fameuse « loi de Jante » (Jantelov), formulée par l’écrivain dano-norvégien Axel Sandemose en 1933. Considérée comme un code social tacite régissant les sociétés nordiques, elle exposerait les normes sociales suivantes : la réussite individuelle est brimée, la seule forme de réussite est collective, et l’on n’a pas le droit de se croire meilleur que quelqu’un d’autre. L’excès de fierté personnelle est suspect et le dévouement envers les autres encouragé. Les déterminations individuelles et collectives se sont ainsi historiquement recoupées au Danemark, et c’est sur ce point que se joue toute la différence entre l’égalité scandinave, fondée sur une construction historique et anthropologique, et l’égalité française, de nature politique et non sociale.

Cependant, il reste jusqu’au début du XXe siècle des résistances conservatrices fortes au Danemark ainsi qu’une morale victorienne qui étouffe des individus enfermés dans la pauvreté. La rupture définitive est opérée par l’arrivée des sociaux-démocrates au pouvoir dans les années 1920 et 1930, dont les grands gouvernements de coalition fixent l’installation d’un État-Providence égalitaire, promouvant la transformation des structures anthropologiques dans le but de détruire le conservatisme et l’élitisme. L’histoire du Danemark paraît en ce sens à la fois harmonieuse et nihiliste : le projet social-démocrate consiste alors à émanciper les individus des structures sociales aliénantes et les enfants des parents comme dans une quête du parricide (tuer le Père). La défamilialisation a donc fait de l’individu le pilier le plus fondamental des sociétés scandinaves, de façon à marginaliser les résistances conservatrices ou corporatistes, celles-ci mêmes encore présentes dans les pays continentaux où la démocratie chrétienne est forte ou le catholicisme traditionaliste implanté. Concrètement, ces mesures se sont notamment traduites par l’individualisation de l’impôt sur le revenu dans les ménages et l’octroi de salaires étudiants (nous retrouvons le SU).

La Scandinavie comme foyer natal et familial

        Individualité, défamilialisation, régulation sociale, État… Et pourtant ! Les sociétés scandinaves semblent profondément familiales aux yeux de nombreux anthropologues. En ce sens, de nombreux éléments des cultures scandinaves accordent à la famille une importance essentielle, faisant de la Scandinavie le foyer natal où la famille, l’enfance et les parents sont les fondements sacrés. Cette ambivalence paraîtrait contradictoire pour le profane ignorant l’univers scandinave ; elle semble justement dialectique parce qu’elle concilie des contrariétés de manière harmonieuse. Il est vrai à ce titre que la définition scandinave de la nation, organique et universaliste, est imputable dans sa valeur normative au discours du Folkhemmet (« foyer du peuple ») prononcé par Per Albin Hansson en 1928, qui fait de l’ensemble des individus les membres d’une même grande famille où tout le monde doit se soucier des autres comme de ses frères.

Pour éclairer cette perception subjective, il faut d’abord admettre la réussite relative des politiques de défamilialisation sur deux plans : l’indépendance financière des enfants rend leur relation aux parents moins conflictuelle et moins coercitive, et la suppression des liens de dépendance économique a permis de transformer la nature de la transmission des parents aux enfants : il ne s’agit pas tant de transmettre des biens et du patrimoine à ses enfants que de l’amour et des valeurs. La défamilialisation économique permet en ce sens de redécouvrir l’essence chrétienne de la relation du Père au Fils, qui est amour et non coercition. La transmission et l’appartenance à la famille constituent par ailleurs les éléments les plus fondamentaux des sociétés scandinaves. On remarque en effet que les sociétés et la culture scandinaves sont profondément marquées par la transmission et l’imitation des parents : la relative stabilité du vote (remis en cause il est vrai par la volatilité électorale récente) s’explique notamment par une transmission de valeurs morales et politiques des parents aux enfants plus forte que dans le reste de l’Europe. De la même façon, le taux d’association et de syndicalisation scandinave, le plus élevé au monde, s’explique par le fait qu’on appartient souvent au même syndicat que celui de ses parents, qui inculquent à leur enfant la nécessité de participer à la vie associative citoyenne. Parfois même, on est ami avec les enfants des amis de ses parents… La sociabilité imite ainsi la structure familiale. La transmission constitue le sens le plus haut de la réussite scandinave dans les domaines culturels et artistiques : le design et l’architecture au Danemark en offrent un exemple fort, car l’évolution extrêmement cohérente d’un seul et même style depuis une centaine d’année n’a pu être possible que par la transmission familiale et collective d’un même savoir-faire, sans cesse reproduit et imité. En affaiblissant la coercition pédagogique ou éducative, le lien social regagne en confiance et en imitation, et il serait même intéressant de retrouver chez Kierkegaard l’idée qu’il faut imiter le Christ alors qu’il est nécessaire dans le même temps de lutter contre les figures paternelles de l’autorité. Enfin, l’enfance est un élément sacré des sociétés scandinaves, comme en témoigne la multiplication des aires de jeu dans les villes ou encore l’explosion du nombre d’institutions dévouées aux activités pédagogiques. Encore une fois, la réorganisation du temps de travail en Scandinavie a permis aux employés de terminer une journée de travail pour un grand nombre d’entre eux aux alentours de 16h, afin qu’ils puissent s’occuper de leurs enfants à l’heure où ceux-ci achèvent leurs activités périscolaires.

Tous ces éléments, aussi divers soient-ils, prouvent la prégnance des valeurs familiales au cœur des sociétés les plus individualisées du monde. Cette tension dialectique s’explique donc en premier lieu par la transformation de la nature du lien parent-enfant, dont on tente d’affaiblir les déterminismes sociaux et économiques (rappelons que la mobilité sociale est plus forte en Scandinavie qu’ailleurs). En second lieu, il s’explique par une relation de confiance, dont on a vu la provenance luthérienne, entre parents et enfants, laquelle produit le déclin de la dimension coercitive de la figure parentale, rappelant le caractère chrétien de l’amour filial. C’est pourquoi j’ai toujours trouvé à la famille scandinave un ethos chrétien au cœur de son individualisme.

Le risque de la solitude ?

        Les Scandinaves se font globalement la même idée de la manière dont il faut éduquer ses enfants : leur laisser beaucoup d’autonomie, dès le plus jeune âge, tout en maintenant une présence (au Danemark, tous les parents possèdent une place en crèche par chaque enfant7. Leur éducation n’est pas coercitive et les fessées sont assez rares. Les enfants ont le droit de s’exprimer à table, les parents doivent porter attention à leurs besoins plutôt que les brimer immédiatement8. Dès que l’enfant devient adolescent, puis jeune adulte, c’est généralement à lui que revient le droit de choisir ses projets de vie.

Le Statens Uddannelsesstøtte accompagne alors les transformations inhérentes au modèle éducatif, à la fois à la maison et à l’école. Ce modèle éducatif est souvent tombé sous les feux d’une critique marquée par le conservatisme. S’il est difficile, sur le plan épistémologique, d’évaluer un modèle éducatif, il faudrait en produire une critique fondée sur une observation anthropologique rigoureuse des sociétés scandinaves, et non sur des fantasmes réactionnaires comme c’est trop souvent le cas, présupposant des oppositions douteuses de « culture » entre un Nord qui serait harmonieux, libéral et progressiste et un Sud autoritaire, dissensuel et coercitif. La critique conservatrice9 prévoit pour la Scandinavie l’effondrement des déterminations collectives, et donc de la société, l’explosion de l’égoïsme, la destitution des valeurs morales et l’abolition de toute transmission. Il est encore difficile de trouver une méthodologie pertinente pour évaluer les effets psychologiques et sociaux de ce nouveau modèle éducatif, mais il semble pour l’instant que notamment grâce à l’État-providence, les liens sociaux résistent, et les statistiques montrent qu’ils sont même parmi les plus forts en Europe (le taux de participation à la vie associative est le plus élevé du monde10).

Et pourtant, les individus des sociétés scandinaves tendent à connaître une solitude très forte. Ce sentiment est analysable en tant que fait social : c’est l’”alene kultur” (culture de la solitude11). Les chiffres le prouvent aisément : 30% des Danois âgés de plus de 18 ans constituent un ménage seul12. Il faut alors faire l’hypothèse que l’instauration d’un modèle d’éducation individualisé, dont le SU constitue l’accomplissement, a été l’une des causes de l’apparition de comportements solitaires à l’image de l’alene kultur.

Néolibéralisme et xénophobie : menaces sur le SU et fin du bonheur danois ?

        Mais cet équilibre dialectique entre État et vie intérieure est remis en question par plusieurs phénomènes. Premièrement, l’évolution économico-sociale est en cause. L’apparition du néolibéralisme au début des années 1980 a aussi touché le Danemark, dans des proportions toutefois plus modestes qu’au Royaume-Uni et même en France. Les sociaux-démocrates passent graduellement de la social-démocratie au social-libéralisme durant les années 1990 alors même qu’ils introduisent les premières restrictions sur le regroupement familial des immigrés, durcies la décennie suivante par la droite libérale au pouvoir de 2001 à 2011. L’État-providence danois n’est en rien détruit par ces politiques, il est simplement amendé et adapté à la dérégulation de l’emploi. De plus, de nombreuses coupes budgétaires dans les secteurs de la culture, de la santé et de l’éducation ont été effectuées pendant cette période. Au Danemark règne depuis plusieurs années une lutte idéologique entre partisans de l’austérité budgétaire (les partis Venstre ou Liberal Alliance, qui ont réalisé aux dernières élections générales respectivement 19,5% et 7,5% des voix) et défenseurs d’une société post-libérale, présents dans certains mouvements politiques comme Alternativet ou Enhedlisten (7,8% et 4,8% des voix). En dépit de la montée des inégalités ou de l’abandon de plus en plus courant des études par les jeunes Danois sous la pression de l’emploi, la réponse apportée par la droite libérale au pouvoir après la crise de 2007 ne fut pas la relance, mais une cure d’austérité.

Comme l’avertit l’économiste Torben M. Andersen13, la forte progression des inégalités sociales est appelée à devenir l’enjeu majeur du modèle danois d’État-providence. Un seul exemple suffit à prouver ces tendances : bien que le Danemark connaisse toujours les écarts de revenus les plus faibles des pays développés14, la progression des inégalités demeure forte. Justement, un dispositif comme le SU permet justement de contenir cette progression en garantissant un taux de démarchandisation élevé [Esping-Andersen] et une mobilité sociale forte grâce aux effets égalisateurs de son mode de distribution. La menace de coupes supplémentaires s’étend désormais à ce dispositif clef de la cohésion sociale danoise, et ce pour des raisons d’ordre essentiellement politiques, et non économiques. Le discours néolibéral n’est pas seulement partagé à droite, il a conquis une partie du centre-gauche : l’intermède social-démocrate au pouvoir de 2011 à 2015 s’est soldé par une désillusion forte de l’électorat populaire qui a reproché au parti d’avoir poursuivi la politique libérale de la droite. Le gouvernement a notamment chuté en raison de la vente partielle des actions de Dong Energy à Goldman Sachs. L’opinion publique a jugé les sociaux-démocrates insuffisamment capables d’enrayer la politique de rigueur ni la progression des inégalités. La différence entre modèle social-démocrate et modèle libéral n’étant que de degré et non de nature, la poursuite d’une politique d’austérité, actuellement menée par le gouvernement libéral, présente le risque potentiel de faire basculer l’État-providence danois vers une version libéralisée, de manière analogue aux effets probables des futures réformes Macron en France. La menace de suppression du SU existe. Le parti Liberal Alliance, minoritaire, représente la frange la plus libérale du spectre politique danois, fait savoir dans une clause de son programme15 qu’il faudrait supprimer le SU sous le prétexte que les étudiants devraient avoir le droit de gagner autant qu’ils veulent. Le gouvernement VLAK a récemment proposé de transformer en emprunt une partie du salaire étudiant pour résister au nombre trop fort de demandes d’étudiants étrangers à disposer du SU16.

Nous touchons là à l’autre menace qui pèse sur l’universalité du SU. En effet, et de manière analogue aux autres aides sociales, l’État-providence danois est destiné à tout usager résidant légalement au Danemark. Comme nous l’avons dit plus haut, le SU est disponible aux étudiants étrangers, il est donc — encore — logiquement possible, sans n’avoir jamais vécu au Danemark ni parlé danois, d’effectuer un master en anglais, de toucher le SU à la condition de travailler 10 heures par semaine, puis de repartir à l’étranger sans contrepartie. Le parti populiste d’extrême-droite, Dansk Folkeparti, défend depuis le tournant ethnodifférentialiste des années 1990 un « chauvinisme d’État-Providence » (qui désigne le fait de garder pour soi ce que l’on ne veut pas donner aux autres) consistant à réserver l’accès aux prestations sociales et au SU aux seuls nationaux. Le soutien parlementaire apporté par Dansk Folkeparti au gouvernement VLAK a permis de diffuser un ensemble d’idées xénophobes dans une large partie du paysage politique danois, accréditant encore la thèse selon laquelle la nature des débats portant sur l’avenir de l’État-providence au Danemark est de nature politique et non économique. La croyance que les étrangers viennent au Danemark pour profiter des aides sociales ou du SU est uniquement  développée par les populistes et les libéraux conservateurs. L’immigration en provenance des pays musulmans inquiète les « chauvinistes de l’État-providence », ce qui explique en retour la méfiance des populistes envers l’intégration européenne, conçue comme une force de destruction de l’État social danois. Commission européenne et Islam cristallisent le passage du Danemark d’une société ouverte à une société fermée. Cependant, ces deux concepts ne peuvent pas être utilisés de manière univoque, puisque la gauche radicale danoise joue précisément sur un fort scepticisme envers la construction européenne tout en promouvant le multiculturalisme, l’accueil des migrants et la défense des musulmans (5% de la population au Danemark). Le SU est donc soumis aux pressions actuelles de la “société fermée” alors que sa mise en place par les sociaux-démocrates dans les années 1970 était le symbole d’une « société ouverte ». L’ambiguïté provient du fait que sa revendication peut désormais s’accommoder d’un concept de « société fermée » alors même que la fonction principale du SU est de promouvoir la mobilité sociale et géographique.

La néolibéralisation des esprits ne vient donc pas de l’extérieur, elle provient au contraire d’une partie de la classe politique danoise. La capacité du Danemark à conserver son modèle de bien-être social ne dépend donc pas tant de sa structure économique que de la prise de conscience idéologique par laquelle il apparaît nécessaire qu’il ne faut pas démanteler un système dont la vertu est de maintenir le lien social. Le danger est d’autant plus grand que les économistes et sociologues comme Dominique Méda avertissent que la particularité du modèle danois réside dans sa capacité à évoluer très rapidement en fonction de la situation politique ou économique. Mogens Lykketoft dans Le modèle danois estime que la menace néolibérale ne vient pas de l’étranger, mais de la droite libérale au Parlement qui voudrait transformer le modèle social-démocrate en modèle libéral17. L’évolution de l’État-providence dépend donc en grande partie de choix politiques, or il semble que le Parlement danois se maintient aujourd’hui dans une impasse politique puisque les sociaux-démocrates poursuivent désormais une politique sociale analogue à la droite néolibérale et aux populistes. L’enjeu, à travers l’augmentation des inégalités, touche directement les structures familiales, puisque l’adoption d’un modèle d’État-providence libéral aurait pour effet de rendre dépendants les étudiants soit de la famille, soit du marché, avec les conséquences anthropologiques et psychologiques que nous devinons : la fin de l’épanouissement personnel.

Modifier la relation parents-enfants par les prestations sociales peut-il être importé en France ?

        Il est remarquable de voir comment la gauche française, sans forcément en être consciente, possède des traits de « social-démocratisation » (au sens historique du terme) puisque la mise en place d’un revenu dit d’autonomisation pour les étudiants fut conjointement revendiquée par Philippe Poutou, Jean-Luc Mélenchon et Benoît Hamon. Et pourtant, le système scandinave, indissociable de son effet anthropologique comme le montre le SU, a été explicitement revendiqué par Jean Pisani-Ferry, responsable du programme économique du mouvement En Marche !, dans Le Monde du 3 mars 2017, où il n’est nullement question d’un revenu étudiant18. Le paradoxe est entier, mais il s’explique facilement si nous nous rappelons ce qui a été dit précédemment : il n’existe qu’une différence de degré entre système social anglo-saxon et système scandinave d’État-providence, puisque le basculement de l’un à l’autre dépend du montant des aides versées et de l’imposition sur les revenus. Derrière la question de l’importation du modèle scandinave, il s’agit en fait de savoir à quel degré il faut démarchandiser (degré de dépendance aux aléas du marché) et donc protéger, et non pas sur la nécessité de protéger qui va de soi dans la mise en place de l’État-providence. Or, la stratégie verbale d’Emmanuel Macron consiste à affirmer la nécessité de « protéger », sans jamais poser la question du degré de protection en tant que tel. La véritable question à poser est la suivante : à quel degré protéger les individus des aléas du marché ? Il est donc très facile de revendiquer le « modèle » danois pour faire passer des mesures en réalité libérales, dans la mesure où les réformes pour l’adopter seraient formellement identiques (universalisation des assurances par exemple), mais matériellement différentes (le degré de protection).

Le SU et la modification des structures familiales montrent bien que le projet social-démocrate originel nous apparaît rétrospectivement comme non libéral. Il présuppose de considérer la vie des individus comme une problématique de politique publique (ce que les libéraux considèrent au contraire comme une atteinte à la liberté personnelle). C’est précisément la même tension qui agite actuellement la vie politique danoise, où les libéraux réduisent graduellement le montant des aides sociales et des dépenses publiques au nom de la rigueur budgétaire et des libertés individuelles. L’État-Providence scandinave reste — pour l’instant — émancipateur, notamment, à un degré relatif, du marché, or il est soumis à une pression de nature idéologique visant à le libéraliser et à détériorer la protection par les privatisations et la réduction des dépenses publiques. La prise de conscience de tels dangers n’est cependant possible que si l’on admet que la compréhension anthropologique et dialectique d’un système politique et social s’accomplit dans une révolution intellectuelle visant à reposer les objectifs d’une politique publique, non plus axée sur un objectif de grandeur ou d’expansion, mais de satisfaction des besoins de chacun et de prise en compte des souffrances humaines. S’il y a bien un « modèle » danois à importer, ce serait sans doute celui de la durabilité et du bonheur, et non celui de la compétitivité et du libéralisme (dont nous ne saurions nier l’existence). En ce sens, transmettre de l’amour et non de l’argent à ses enfants est sans doute l’un des éléments les plus saisissants des sociétés scandinaves dont nous parlons tant sans jamais les comprendre entièrement.

Texte par DB — relecture : GG, PS.


1 « Background paper: Student financial aid and student behavior in the Nordic countries », Think Tank DEA. Vi fremmer viden, 2 décembre 2015, accéder à l’article, consulté le 15/07/17.
2 Gøsta Esping-Andersen, The Three Worlds of Welfare Capitalism, Cambridge, Polity, 1990.
3 http://www.su.dk/
4 Voir n. 1.
5 Source : OCDE.
6 Marianne Gullestad, The Art of Social Relations. Essays on Culture, Social Action and Everyday Life in Modern Norway, Oslo, Universitetsforlaget, 1992.
7 http://info.arte.tv/fr/le-danemark-investit-dans-ses-creches
8 Interview de Marianne Molande Beyer, Cahiers pédagogiques, 508, octobre 2013, accéder à l’article, consulté le 15/07/17.
9 Dont voici un exemple : http://www.lepoint.fr/societe/les-suedois-ces-enfants-gates-a-qui-on-a-laisse-le-pouvoir-28-10-2013-1748628_23.php
10 Jim Ogg, Sylvie Renaut, « Activité et retraite en Europe : une exploration des données SHARE », Espaces, populations, sociétés, 2013/3, p. 91-104, accéder à l’article, consulté le 15/07/17.
11 Ida Meyer, « Alene-kultur ændrer vores samfund [La culture de la solitude modifie notre société] », Berlingske Nationalt,
20 novembre 2015, accéder à l’article, consulté le 15/07/17.

12 Danmarks Statistik, cité dans Ida Meyer, art. cit.
13 Poul Aarøe Pedersen, « Ulighed truer dansk økonomi [Les inégalités menacent l’économie danoise] », Politiken, 23 janvier 2017, accéder à l’article, consulté le 15/07/17.
14 OCDE, Études économiques de l’OCDE : Danemark 2016, Paris, Éditions OCDE, 2017, p. 30, accéder à l’ouvrage.
15 https://www.liberalalliance.dk/la-vil-fjerne-fribeloebet-for-studerende
16 Johan Blem Larsen, « Regeringen vil gøre halvdelen af SU’en til et lån [Le gouvernement veut transformer en prêt la motié du SU] », Danmarks Radio / Politik, 30 août 2016, accéder à l’article, consulté le 15/07/17.
17 Mogens Lykketoft, Le modèle danois. Chronique d’une politique réussie, préf. Michel Rocard, Paris, Esprit ouvert, 2006.
18 Patrick Roger, « Macron, entre libéralisme et lutte contre les inégalités », Le Monde, 3 mars 2017, p. 12.

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