Le néonationalisme est-il un européisme ?

Le programme du Front National dit soutenir un « projet européen ». Quel est son contenu géopolitique et pourquoi semble-il aussi dangereux ? Aujourd’hui les adversaires de l’Union Européenne sont « profondement européistes ». Attendez, encore un peu, cependant, à sabrer le champagne.


Lors d’un dîner dans le Hampshire, Conor Burns, un parlementaire du parti conservateur, avait demandé à Margaret Thatcher de lui avouer laquelle parmi les différentes mesures politiques de sa longue carrière elle considérait comme son chef d’œuvre. Sa réponse ne s’était pas faite attendre, étonnante : “Il s’agit sans aucun doute de l’avènement du nouveau parti travailliste dirigé par Tony Blair. Nous avons obligé nos adversaires à changer leur forme de pensée”.

Les lecteurs de Sun Tzu comprendront immédiatement le sens de cette réponse. Le véritable triomphe stratégique ne consiste pas à défaire son adversaire, bien plutôt à l’obliger à suivre pas à pas les règles du jeu qu’on souhaite lui imposer, afin de ne même plus avoir à lui mener bataille. “Vaincre sans combat” est le principe directeur de l’art de la guerre. Le New Labour de Tony Blair avait certes fini par gagner les élections, mais pour y parvenir il n’avait pas souhaité remettre en cause les fondements théoriques du thatchérisme exprimés par le fameux there is no alternative (TINA).

Nous voudrions essayer de nous poser une question similaire : quelle a été la plus grande réussite de l’Union européenne ? Dans ce bel après-midi d’un dimanche parisien, sans doute perturbés par les confusions d’un discours suivi en streaming depuis Bordeaux (“c’est parce que nous sommes profondément Européens que nous voulons revivifier l’idée européenne” 53’10’’) que nous aurions presque le courage de répondre, comme Thatcher, avec un apparent paradoxe : le Front National de Marine Le Pen ?

Le nuage de mots « Europe » dans le programme du FN

“Si nous critiquons l’Union européenne, c’est parce que nous voulons une Europe fondée sur une coopération entre des nations libres et souveraines” disait récemment Florian Philippot. Hier soir, d’ailleurs, il revenait sur ce point pour défendre “une Europe des nations libres” qu’il s’agirait d’obtenir par un référendum envisagé comme une arme à faire jouer dans la négociation avec l’institution européenne — idée reprise avec force dans le meeting de cet après-midi à Bordeaux.

Ces positions ne sont pas improvisées. Le groupe du Front National au parlement européen se nomme, en reprenant la formule de Monnet, Europe des nations et des libertés. Elles sont d’ailleurs issues de la première mesure des 144 propositions du Front National qui articule explicitement la “restitution de la souveraineté au peuple français” avec “un projet européen respectueux de l’indépendance de la France, des souverainetés nationales et qui serve les intérêts des peuples”.

Pour les lecteurs de La lettre du dimanche™, l’évolution apparente des positions du Front National ne doit pas paraître étonnante. Le néonationalisme, concept dont nous voudrions proposer l’introduction dans le débat public pour définir le programme du Front National (cfr. bloc-notes), saisit le signifiant ‘nation’ pour le détourner radicalement de son contenu géopolitique historique.

Ainsi, comme on l’avait vu lors du meeting de Koblenz, les néonationalistes défilent aujourd’hui ensemble, unis. Ils souhaitent refaire une union là où leurs ancêtres s’opposaient et pensaient surtout avec méfiance à se détruire mutuellement. Il suffit d’avoir lu un manuel d’histoire de la IIIe République pour comprendre la distance qui sépare le revanchisme nationaliste français de l’image de Marine Le Pen, le leader d’un parti apparemment nationaliste français, tenant une tribune devant un drapeau allemand ou se lançant dans des envolées lyriques sur “l’extraordinaire richesse de la civilisation européenne”.

Drapeaux européens à Koblenz
Idem ici.

Nous avions donc raison de reprendre le mot de Thatcher — nos adversaires ont bien changé leur forme de pensée. Les murs de l’institution européenne qui les ont nourrisles ont aussi transformés. On peut d’ailleurs reconnaître, dans un climat où mêmes les journaux plus importants paraissent perdre tout capacité d’analyse, à un candidat aux idées quelque peu improbables, François Asselineau, d’avoir été l’un des premiers à dénoncer l’européisme du nouveau Front National.

En sont-ils pour autant moins dangereux ? Ce ralliement à une certaine idée de l’Europe est loin de nous rassurer, car il est, comme l’institution qui l’a influencé, le produit d’un manque de réflexion géopolitique qui s’exprime en deux dangereux malentendus.

D’abord le Front National pense pouvoir faire sienne une politique trumpienne, sans disposer de l’ordre d’échelle géographique nécessaire — s’il peut y avoir une logique(même pour Bloomberg) dans America first, c’est avant tout par la structure et l’envergure des États-Unis. La France ne paraît pas pouvoir disposer d’un marché et d’une configuration lui permettant de choisir aussi nettement la préférence nationale.

Ce photogramme extrait d’un documentaire INA que les lecteurs de la lettre sur le Traité de Rome sauront associer à la figure de Kojève montre pourquoi le succès d’un « France first » est improbable.

Ensuite la campagne du Front National recompose, dans une stratégie électorale où l’on reconnaît la finesse de son concepteur, avec l’histoire républicaine centralisatrice, tout en pensant pouvoir garantir une paradoxale “politique de proximité”. Elle souhaiterait garantir l’intérêt régional, en abolissant les régions (sixième proposition du programme).

Nous craignons que la seule mesure pour parvenir à effacer l’émergence de cette double contradiction ne soit, précisément, la politique qui point en plusieurs moments, derrière le visage accommodant de son stratège et le ton souvent calme de son leader — la haine civilisationnelle obtenue par le montage d’une étrange définition de la laïcité bien décrite par Todd et Le Bras dans la catégorie du chrétien-zombie (cfr. bloc-notes).

Cette logique est du reste déjà présente. Florian Philippot a pu dénoncer le danger de l’introduction dans la Constitution française de la Charte européenne des langues régionales et minoritaires. Il s’agirait, selon lui, d’un acte conçu « comme un nouvel attentat contre l’unité de la France et l’indivisibilité de la République » (par ici, pour lire son texte en entier). Or Gilles Pennelle, tête de liste du FN aux régionales 2015, dans un entretien à la TV de Rennes, insistait pourtant sur la Bretagne historique, en finissant par infléchir périlleusement le commentaire du même document:

« on parle de la Charte des langues régionales et minoritaires. Nous au FN, nous sommes pour la promotion de la langue bretonne. Par contre nous nous méfions du minoritaire, car l’Europe voudrait proposer en France l’apprentissage des langues issues de l’immigration ».

En supprimant l’adjectif européen et en sollicitant le signifiant ‘islamique’ ils parvenaient ainsi à neutraliser la contradiction région/nation.

Or le néo-nationalisme, pris dans les apories d’une échelle géographique à plusieurs égards aujourd’hui insuffisante pour garantir le partage et la production ainsi que la vie ordonnée et les effets de la représentations culturelle, paraît ainsi véritablement un parti sorti du fluxe gris du Parlement européen — un parti hors sol.

« Nous sommes ce que vous fûtes ; nous serons ce que vous êtes. »

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