Dans un article paru le 16 mai dans le Financial Times, John Burn-Murdoch rappelle qu’une chute historique de la natalité est en train de remodeler la démographie mondiale : dans plus des deux tiers des 195 pays, le taux de fécondité est désormais inférieur au seuil de renouvellement de 2,1 enfants par femme, et dans 66 pays, il se rapproche davantage de 1 que de 2. Ce phénomène s’accélère à une vitesse qui dépasse toutes les prévisions et s’est nettement intensifié ces dix dernières années. Pour expliquer cette tendance, l’auteur pointe un facteur nouveau et inattendu : notre rapport à la technologie 1.
La fécondité est en baisse presque partout dans le monde – dans les pays riches, à revenu intermédiaire et pauvres ; dans les sociétés laïques comme religieuses ; et quels que soient les niveaux d’égalité entre les genres. C’est un fait que cette tendance s’est nettement accélérée à partir de 2014.
- Aucune explication spécifique à un pays ne peut ainsi fonctionner, à moins de croire à l’existence de 200 explications distinctes, propres à chaque pays, apparues à peu près simultanément.
- Les smartphones semblent être le candidat évident : le premier iPhone a été lancé en 2007 et a été adopté à l’échelle mondiale à une vitesse extrêmement rapide.
La première grande baisse de la fécondité dans les économies avancées, qui est passée de 6 ou 7 enfants par femme pendant la majeure partie de l’histoire à environ 1,8, s’est produite entre le début des années 1800 et environ 1970, soit bien avant l’avènement des smartphones.
- Les principaux facteurs en sont une forte baisse de la mortalité infantile (la fécondité effective dépassait rarement 3 et se situait souvent autour de 2) et le passage d’une économie rurale agricole peu qualifiée à une économie industrielle urbaine plus qualifiée.
- Mais des facteurs propres à chaque pays ont également joué un rôle.
- Ainsi, la proximité de voisins à faible fécondité a accéléré le déclin de la Hongrie, tandis que la fragmentation des structures foncières a accéléré celui de la France.
C’est la raison pour laquelle la plupart des économistes ont longtemps jugé peu crédibles les scénarios catastrophistes de Paul Ehrlich qui, dans son ouvrage The Population Bomb (La Bombe P), prédisait une surpopulation mondiale incontrôlable menant à des famines massives.
- La fécondité dans les pays à faible et moyen revenu devrait suivre plutôt la même trajectoire que dans les pays riches, probablement plus rapidement, car la baisse de la mortalité infantile a déjà été atteinte dans des pays comme l’Inde ou certaines régions d’Afrique.
- Ceci est dû au fait que les progrès médicaux sont en grande partie diffusés à l’échelle mondiale et reposent surtout sur des interventions simples et peu coûteuses, comme le lavage des mains ou la prise d’antibiotiques bon marché, plutôt que sur des soins de pointe.
- Une grande partie de ce que l’on observe aujourd’hui en Afrique ou dans certaines régions d’Amérique latine relève encore de ce schéma.
Cependant, dans les années 1980, un nouveau tournant a été pris : le Japon et l’Italie sont passés sous la barre des 1,8 enfant par femme, seuil considéré comme minimal. En 1990, le Japon affichait un taux de 1,51 et l’Italie de 1,33.
Ce deuxième déclin de la fécondité a commencé plus tôt au Japon et en Italie, sous l’effet de facteurs propres à ces pays. Toutefois, les dynamiques sous-jacentes sont généralisées : sécularisation, accélération de la scolarisation, coût élevé du logement, dissolution des anciens réseaux sociaux et passage à une économie de services dans laquelle le pouvoir de négociation des femmes au sein du foyer est plus élevé.
- Les États-Unis ont connu une évolution plus lente de ces tendances, notamment parce que la sécularisation y est survenue plus tardivement, que le logement en banlieue est resté relativement bon marché et que la fécondité des Afro-Américains restait élevée.
- Les tendances démographiques américaines sont en effet exceptionnelles et faussent la vision des chercheurs, qui sont pour la plupart basés aux États-Unis.
Toutefois, ces tendances ne peuvent pas s’expliquer uniquement par l’usage des nouvelles technologies.
- Selon toute probabilité, sans les smartphones, le taux de fécondité de l’Italie en 2025 serait d’environ 1,24 au lieu de 1,14. Il est peu probable que l’on puisse mettre en évidence un effet supérieur à 0,1 ou 0,2. L’effet direct des smartphones n’est donc pas nul, mais il n’est pas très important à lui seul.
- Là où les réseaux sociaux, en général, et les smartphones, en particulier, jouent un rôle, c’est dans la diffusion des normes sociales.
- C’est pourquoi les réseaux sociaux ont joué un rôle clef dans l’histoire de la chute de la fécondité au Guatemala, qui est passée de 3,8 enfants par femme en 2005 à 1,9 en 2025.
- Sans eux, le Guatemala aurait atteint le même résultat, mais avec environ 20 ans de retard.
Tous les pays ne convergeront pas vers un même niveau de fécondité.
- L’Asie de l’Est restera probablement autour de 1, voire en dessous, en raison de normes de genre déséquilibrées et de systèmes éducatifs très compétitifs.
- L’Amérique latine fait face au même problème de genre, ainsi qu’à des perspectives de croissance plus faibles, ce qui conduit à un niveau attendu autour de 1,2.
- L’Europe du Nord a des structures familiales plus égalitaires, et pourrait se maintenir autour de 1,5.
- Les sociétés très religieuses sont probablement les seules à pouvoir rester proches de 1,8.
Tout cela pourrait toutefois changer avec l’intelligence artificielle ou l’évolution de la composition des populations. Mais, au vu des données disponibles, une fécondité bien inférieure au seuil de remplacement est désormais la « nouvelle norme ». À moins de réorganiser nos sociétés, il faudra surtout apprendre à nous en accommoder au mieux.
Sources
- John Burn-Murdoch, « Why birth rates are falling everywhere all at once », Financial Times, 22 mai 2026.