La campagne ukrainienne de frappes de drones à longue et moyenne portée pose un défi considérable à la Russie, qui peine à intercepter les projectiles en nombre suffisant. C’est certainement en Crimée, la péninsule ukrainienne illégalement annexée par Moscou en 2014, que ces difficultés sont les plus visibles.

  • Depuis plusieurs semaines, Kiev mène une campagne de ciblage quasi systématique des routes et voies logistiques qui relient le territoire russe à la Crimée.
  • Sur le réseau Telegram, les photos et vidéos montrant des camions détruits par des drones le long des routes du Sud de l’Ukraine, sous occupation russe, se multiplient.
  • Selon le commandant des Forces de systèmes sans pilote de l’armée ukrainienne, Robert Brovdi, le trafic sur l’autoroute de Novorossia (« Nouvelle Russie »), surnommée ces derniers mois « l’autoroute de la mort » par les forces ukrainiennes, se serait effondré de plus de 60 % en un mois 1.

Cette campagne est rendue possible par le développement considérable de la production ukrainienne de drones, qui reflète les investissements majeurs réalisés dans son industrie domestique.

  • Kiev produit désormais plusieurs centaines de milliers d’engins sans pilote chaque mois, et peut monter en quelques heures des opérations impliquant des dizaines de drones moyenne distance (de 100 à 300 kilomètres environ).
  • En comparaison, les opérations qui reposaient auparavant sur des missiles occidentaux, comme des Storm Shadow/ SCALP ou des HIMARS, pouvaient quant à elles prendre plusieurs jours voire plusieurs semaines 2.

La campagne ukrainienne a d’ores et déjà un impact majeur sur la péninsule.

  • Dès le 6 juin, le « gouverneur » russe de Sébastopol, Mikhaïl Razvojaïev, a annoncé la mise en place d’un système de distribution du carburant, limitant les retraits à 20 litres par personne par semaine.
  • Des restrictions avaient déjà été mises en place fin mai en raison des frappes ukrainiennes sur les voies logistiques et les raffineries, mais la détérioration de la situation depuis a conduit le ministère de l’Énergie à annoncer le 8 juin la création d’un État-major dédié à « assurer la stabilité » des approvisionnements en carburant dans les « régions du Sud » 3.
  • Les pénuries de carburant dans la péninsule affectent durement le secteur touristique, avec des taux d’occupation des hôtels deux fois inférieurs aux moyennes saisonnières 4.

Kiev revendique ouvertement chercher à « couper la Crimée de la Russie » en ciblant les approvisionnements. Cette stratégie, si elle est pour l’heure efficace, est néanmoins difficile à accomplir en raison de la capacité théorique de transport de biens et de marchandises depuis la Russie vers la péninsule.

  • Les capacités générales de fret (via le pont de Kertch, les ferries, le corridor terrestre et les ports de Crimée) se situent entre 75 000 et 150 000 tonnes par jour, soit 2 à 4 fois plus que les besoins civils des habitants de la péninsule (40 000 tonnes) 5.
  • Plutôt que de chercher à rendre impossible tout approvisionnement, ce qui nécessiterait des investissements considérables, l’armée ukrainienne vise à contraindre Moscou à mobiliser des effectifs supplémentaires pour défendre les voies logistiques.
  • Les frappes de drones en Crimée et dans le Sud de l’Ukraine ont également un impact direct sur l’approvisionnement des forces russes, ce qui contribue au ralentissement de la progression de l’armée sur toute la longueur du front.