Testez le Grand Continent. Les idées et les analyses qu’on ne trouve nulle part. Mais que vous verrez bientôt partout. Dans votre boîte mail à partir de 8 euros par mois
Les téléphones et les applications que nous utilisons tous les jours sont devenus l’un des champs de bataille inattendus des guerres de cette décennie et, avec eux, les infrastructures qui leur permettent de fonctionner. C’est particulièrement vrai dans un régime autoritaire comme celui de la Russie, où l’ingérence de l’État dans la vie numérique des citoyens est de plus en plus flagrante et a été amplifiée par le retrait des compagnies occidentales. Justifiées au nom de la lutte contre les drones ukrainiens, les coupures d’accès à Internet depuis les téléphones portables sont par exemple régulièrement pratiquées par le Kremlin.
Quand des levées de restriction offrent des cibles
Cependant, devant les inconvénients posés par cette pratique, les autorités russes ont, depuis l’automne 2025, progressivement établi des « listes blanches » de sites et d’applications épargnés par ces restrictions. On y trouve Gosuslugi, le portail des services publics, VK (dont MAX, la messagerie en ligne promue par l’État), la plateforme vidéo Rutube, les places de marché Ozon et Wildberries 1, mais également l’ensemble des services d’une entreprise devenue centrale dans l’Internet russe, à savoir Yandex (Яндекс). C’est précisément cet Internet insularisé que Kiev prend désormais pour cible.
Les faits, tout d’abord. Dans la nuit du 7 au 8 octobre 2026, des drones ukrainiens frappent Sasovo, dans la région de Riazan, à quelque 300 kilomètres au sud-est de Moscou. La cible n’est ni une raffinerie ni un dépôt d’armes ni un centre de triage, mais un bâtiment de Yandex abritant des dizaines de milliers de serveurs permettant de stocker et de traiter les données nécessaires au fonctionnement des applications utilisées au quotidien par les citoyens russes. L’installation est entièrement arrêtée. Dès le lendemain, un deuxième centre de données de l’entreprise est frappé à Kalouga et plusieurs modules sont mis hors service. Le 11 octobre, c’est au tour du site de Vladimir d’être frappé et de connaître une panne générale. En quatre jours, trois des cinq grands centres de données de Yandex ont donc été atteints 2. Le choix de cette cible ne doit rien au hasard.
Moscou a aussi préparé la guerre sur ce terrain : le pouvoir a patiemment mis en place un environnement numérique destiné à contrôler l’usage que les citoyens russes font de leurs smartphones et d’Internet 3. Des services nationaux performants, hébergés en Russie et adossés à un système de paiement national, ont été substitués un à un aux plateformes occidentales à mesure que celles-ci étaient bloquées. Mais ce que le régime concentre pour mieux le contrôler, l’Ukraine peut désormais le frapper. En visant les serveurs de Yandex, elle produit un double effet : elle perturbe la vie numérique des Russes et rend ainsi la guerre visible dans leur quotidien, mais elle fragilise surtout le contrat autocratique que Vladimir Poutine a noué progressivement avec la société – à savoir, moins de libertés contre une prospérité relative, et une stabilité et une grandeur retrouvées.
L’Ukraine touche ainsi deux fonctions distinctes d’une même infrastructure. Les premières sont internes : elle éprouve l’arrière russe dans sa vie quotidienne, en perturbant des services liés au travail, aux déplacements, aux paiements ou à la consommation. Elle atteint aussi, plus indirectement, l’environnement numérique façonné par le pouvoir pour organiser ce que les citoyens russes perçoivent du réel.
Les secondes sont externes : ces mêmes infrastructures participent au substrat matériel des opérations informationnelles par lesquelles la Russie cherche à affaiblir de l’intérieur les sociétés adverses, ce que nous appelons la puissance de corrosion. Sans pouvoir détruire les appareils qui conduisent ces opérations, l’Ukraine peut affecter les conditions matérielles.
Le « cœur de fer » de l’Internet insularisé russe
Yandex a lui-même trouvé une formule parlante pour ses installations, les désignant comme le « cœur de fer » de l’entreprise. En effet, si le numérique donne volontiers l’impression d’un monde immatériel, fait de requêtes, de cartes, de messages et de modèles d’intelligence artificielle, l’image rappelle qu’il repose sur des bâtiments concrets, des lignes électriques, des systèmes de refroidissement, des fibres optiques et des grappes de processeurs extrêmement coûteux. En frappant des data centers avec des drones, l’Ukraine cible précisément cette assise matérielle 4. De même que le « Sea Power » de l’amiral Mahan reposait sur tout un réseau d’installations terrestres assurant la puissance de projection des navires 5, le « Digital Power » ou « puissance numérique », d’un État contemporain suppose des infrastructures électroniques et matérielles tangibles, que missiles et drones peuvent détruire.
Cette séquence n’est donc pas une simple extension des « frappes en profondeur » ukrainiennes. Après les infrastructures ferroviaires, les raffineries ou le commerce en ligne, Kiev s’en prend désormais à des équipements qui soutiennent à la fois l’économie ordinaire, la souveraineté technologique et une partie de l’environnement informationnel russe. Jusqu’alors placées à distance respectable du front, ces infrastructures avaient été épargnées. Mais la situation a changé avec l’entrée en service de drones et de missiles conçus et fabriqués en Ukraine, comme le drone FP-1 ou le missile de croisière FP-5 Flamingo : ils ont donné une allonge de 1 500 à 3 000 kilomètres à l’Ukraine et affranchi Kiev des restrictions qui encadrent l’emploi des armes européennes et américaines contre le territoire russe. Dans la campagne des « sanctions à longue portée » lancée par Volodymyr Zelensky, les serveurs de Yandex constituent ainsi une cible à forte centralité fonctionnelle, en raison du nombre d’activités, de services et de capacités qui dépendent de ce nœud d’infrastructure numérique.
Un écosystème intégré à la chinoise plutôt qu’un « Google russe »
Profitant de l’arrêt ou de l’interdiction des grandes plateformes occidentales en Russie, Yandex remplit, pour les particuliers, des fonctions comparables à celles de Google, Waze, Uber et Netflix réunis. Yandex détient près de 70 % du marché russe de la recherche en ligne. Son application Yandex Go réunit taxis, livraisons et autopartage, et rassemble plus de 58 millions d’utilisateurs. Son abonnement Yandex Plus qui donne accès aux films et séries en ligne, à la musique en streaming et à des avantages sur les autres services du groupe, compte de son côté près de 45 millions d’abonnés 6. Pour les entreprises, Yandex tient à la fois de Gmail et d’OVHcloud. Yandex Cloud totalisait 64 000 clients à l’été 2026, des grands groupes aux PME. Regroupant des services de messagerie, de stockage et de travail collaboratif, Yandex 360 revendiquait pour sa part plus de 117 millions d’utilisateurs et 185 000 entreprises clientes, notamment dans l’informatique, le commerce, la construction, l’industrie et les services 7. Pour l’État enfin, Yandex constitue l’un des piliers d’une souveraineté numérique mise à mal par les sanctions. Ces trois niveaux de dépendance ont peu à peu fait de Yandex une infrastructure centrale de la vie numérique russe.
Yandex sait donc ce que les Russes cherchent, mais aussi où ils vont, ce qu’ils regardent et ce qu’ils ont envie de manger. Depuis peu, ces données nourrissent une intelligence artificielle, Alice AI, intégrée au moteur de recherche, à l’instar des réponses générées par les AI Overviews de Google 8.
Mais la comparaison avec Google s’arrête là. Yandex ressemble davantage à un écosystème intégré à la chinoise, comme Tencent ou Alibaba. L’ensemble repose sur un identifiant unique (Yandex ID), un abonnement (Yandex Plus), un moyen de paiement (Yandex Pay), qui donne accès à des dizaines de services renvoyant les uns aux autres – d’une simple recherche Internet à la commande d’un taxi, de la livraison de repas au cinéma en ligne. Wildberries réunissait déjà l’équivalent d’Amazon, du Bon Coin, de FedEx et du Crédit Agricole. Yandex concentre à lui seul des fonctions qu’aucune entreprise occidentale ne réunit. C’est cette intégration qui fait sa force commerciale, chaque service conduisant l’usager vers les autres.
Mais cette centralité fait aussi sa fragilité stratégique. La concentration des infrastructures accroit sa vulnérabilité et va à rebours de l’une des logiques fondatrices d’Internet – conçu comme un réseau distribué précisément pour éviter qu’en cas d’attaque, la destruction d’un petit nombre de nœuds centraux ne compromette l’ensemble du système. Autrement dit, plus l’écosystème est intégré, plus la panne d’un nœud se propage. Cette centralité a encore été renforcée par la rupture de 2024 avec l’ancienne société mère néerlandaise, Yandex N.V. Celle-ci a dû céder ses activités à un consortium d’investisseurs coopté par Moscou chargé de « russifier » ses actifs, pour 5,4 milliards de dollars et avec une décote d’au moins 50 %. Les activités internationales de l’ancienne société mère ont depuis pris le nom de Nebius 9.
Quel intérêt le Kremlin trouvait-il à cette « russification » ? Dans une économie sous sanctions, une telle infrastructure assure une fonction de souveraineté numérique. La valeur stratégique des acteurs nationaux croît en effet à mesure que le pays se coupe des fournisseurs occidentaux. Loin d’être de simples marchés, la recherche, le cloud, les services cartographiques ou encore l’intelligence artificielle sont ainsi des capacités indispensables à la Russie, pour ne dépendre d’aucun acteur extérieur. Sous sanctions et soucieuse de préserver sa liberté d’action stratégique, la Russie ne pouvait faire reposer son architecture numérique critique sur San Francisco ou Shenzhen. Yandex est ainsi devenu le pilier de cet Internet de repli largement souverainisé.
Trois frappes en quatre jours
La première attaque, à Sasovo, est la plus spectaculaire. Dans la nuit du 7 au 8 octobre, des drones provoquent un incendie sur le site, situé à plus de 500 kilomètres du front ukrainien. Rapidement, Yandex annonce que le centre de données a été « sérieusement endommagé » et entièrement arrêté. Aucun salarié n’est blessé. Reuters rapporte que le site héberge des dizaines de milliers de serveurs et deux des trois supercalculateurs de Yandex, qui permettent de faire tourner une intelligence artificielle maison, utilisée dans l’ensemble des logiciels et applications de l’entreprise. Dans les heures qui suivent, les perturbations gagnent des services tiers, jusqu’à une compagnie publique d’autobus de la région de Moscou qui suspend temporairement sa billetterie en ligne. Detector404, un service de suivi des pannes numériques, enregistre plus de 58 000 signalements en vingt-quatre heures. L’action Yandex recule d’environ 3 % à la Bourse de Moscou 10.
Sous sanctions et soucieuse de préserver sa liberté d’action stratégique, la Russie ne pouvait faire reposer son architecture numérique critique sur San Francisco ou Shenzhen.
Antony Dabila, Alexandre Escudier, Jean-François Marti
Le 9 octobre, une seconde frappe a lieu à Kalouga, à quelque 160 kilomètres au sud-ouest de Moscou. Yandex confirme qu’une partie de l’infrastructure est hors service. Le fabricant ukrainien Fire Point affirme que l’attaque a été menée avec des drones FP-1. Volodymyr Zelensky a explicitement présenté ces frappes comme une riposte aux attaques russes contre les infrastructures numériques ukrainiennes 11. En la matière, la protection de l’Ukraine est partielle. Le 17 février 2022, soit une semaine avant l’invasion à grande échelle, une loi a autorisé l’hébergement de données publiques hors du territoire national. Des clouds situés à l’étranger – notamment Amazon Web Services et Microsoft – avaient ainsi copié, dès les premiers jours de la guerre, une grande partie des registres de l’État (population, cadastre, fiscalité, banques, éducation) 12. Les services de certains opérateurs ont pu être maintenus grâce à des sites de secours. C’est par exemple le cas de Datagroup, l’un des principaux opérateurs ukrainiens de télécommunications et de services numériques, qui a assuré que tous ses services continuaient de fonctionner depuis ses sites de sauvegarde, après la frappe russe du 25 septembre 2026 contre son centre de données de Kiev 13. Ces sauvegardes réduisent le risque qu’un serveur détruit entraîne la perte définitive des données – un risque auquel la Russie pourrait donc être davantage exposée. Cette « tactique » est aussi employée sur les plans industriel et financier : une partie de la profondeur stratégique ukrainienne se situe désormais hors du territoire national, dans l’espace européen, et échappe ainsi aux missiles et drones russes.
Ces frappes ukrainiennes sur Yandex montrent ainsi les limites de la stratégie de concentration des infrastructures opérée par la Russie. Les effets sur les entreprises clientes deviennent cette fois visibles. Yandex conclut des accords avec d’autres fournisseurs de cloud pour transférer certaines charges de travail en urgence, tandis qu’une petite entreprise citée par Reuters ne peut plus accéder ni à son service principal ni à sa sauvegarde, tous deux hébergés dans Yandex Cloud. L’action Yandex perd plus de 4 % en séance 14. Le 11 octobre, enfin, Yandex annonce que son centre de données de Vladimir, à environ 180 kilomètres à l’est de Moscou, est à son tour endommagé par des drones et entièrement arrêté. Aucun blessé n’est signalé, mais certains services deviennent indisponibles 15.
De la guerre des entrepôts à la guerre des data centers
Les frappes contre Yandex prolongent en réalité un déplacement stratégique amorcé quelques mois plus tôt. Ce sont d’abord les entrepôts de Wildberries, premier acteur russe du commerce en ligne, qui avaient été ciblés par l’Ukraine, à partir du 18 juillet 2026. Ces frappes contre des infrastructures civiles à forte centralité fonctionnelle témoignaient d’un élargissement du ciblage ukrainien, capable d’affecter l’économie russe, bien au-delà du site frappé 16.
Fin juillet, selon les déclarations de Wildberries, sept entrepôts auraient été endommagés, soit environ 10 % de sa capacité déclarée de stockage. L’entreprise cherche alors des lieux de repli au Kazakhstan. Des pertes et des retards ont touché des dizaines de milliers de petits commerçants dépendants de la plateforme 17. Mi-août, la campagne a changé d’échelle : selon le ministère ukrainien de la Défense et l’Institute for the Study of War, sept des dix plus grands centres de logistique du groupe avaient été mis hors service – comme le complexe de Koledino dans la région de Moscou. Quelques jours plus tard, le 22 août, Kiev revendiquait avoir frappé les quinze plus grands hubs de Wildberries. En cinq semaines, plus de vingt entrepôts ont été touchés 18. Le même jour, le deuxième acteur du secteur, Ozon, est lui aussi visé – perdant ainsi près de 30 % à la Bourse de Moscou deux jours plus tard 19. Les pertes des vendeurs de Wildberries sont estimées entre 215 et 280 milliards de roubles. Selon ces derniers, seuls 5 à 7 % des pertes seraient couvertes par des versements de « soutien » consentis par la plateforme. L’État a donc dû prendre le relais par un décret du 25 août organisant le report des impôts et des cotisations des vendeurs sinistrés 20.
Cette répartition des pertes offre un autre point de comparaison entre Wildberries et Yandex. Le 7 juillet, avant même la première frappe, Wildberries avait modifié son contrat de partenariat pour s’exonérer de toute responsabilité en cas de dommages causés par des drones ou des missiles. Le 10 octobre, au lendemain de la frappe sur Kalouga, Yandex a ajouté à son tour les attaques de drones et de missiles aux cas de force majeure au sein de son accord d’utilisation, tout en assurant que ces changements n’avaient qu’un caractère de « clarification » 21. Yandex comme Wildberries font ainsi supporter les coûts de la guerre à ceux qui ont le moins de prise sur elle : les vendeurs, les entreprises clientes et les usagers.
Autre trait commun entre les deux firmes : si un « entrepôt » de commerce électronique et un « datacenter » n’ont pas la même fonction, tous deux concentrent en quelques lieux des services dont une multitude d’acteurs dépendent en aval. Ainsi, la destruction d’un entrepôt peut perturber des flux de marchandises, tandis que la mise hors service d’un centre de données peut affecter les capacités de stockage, de calcul, des bases de données, des applications, des systèmes de recommandation, des services d’intelligence artificielle, et par effet ricochet, toutes les entreprises utilisatrices de ces derniers services. La portée des frappes contre Yandex est toutefois bien plus profonde que pour Wildberries. En effet, si Wildberries appartient à la chaîne de distribution, Yandex participe quant à lui, plus en amont, à une infrastructure transversale dont dépendent aussi bien des activités économiques ordinaires que des capacités de puissance de l’État russe. Ce n’est donc plus un flux spécifique qui est atteint, mais un nœud clef où usages civils, administratifs et stratégiques s’entrecroisent. Après le système circulatoire de la consommation russe, l’Ukraine vise son système nerveux.
Des infrastructures numériques à la « puissance de corrosion »
L’infrastructure Yandex ne soutient pas seulement la vie numérique des Russes, elle est aussi une composante cruciale pour la Russie, dans le développement de ses capacités à agir au-delà de ses frontières, notamment sur le terrain cognitif. Lorsqu’un acteur, en particulier étatique, cherche à infléchir la volonté d’un adversaire, il peut agir sur lui de plusieurs manières.
Parmi les formes de la puissance externe régissant les relations entre États, mais aussi entre États et sociétés adverses, on peut distinguer trois modes fondamentaux : la coercition, l’attraction et la corrosion 22. La coercition consiste à modifier la conduite d’un adversaire soit par la force, soit par la menace d’en faire usage. À l’inverse, par l’attraction, on cherche l’alignement volontaire des acteurs autour de valeurs, d’institutions ou de formes de vie rendues désirables. Enfin, la corrosion ne cherche ni à contraindre ni à séduire, mais à affaiblir de l’intérieur une société adverse et ses capacités de cohésion, de jugement et d’action collective. L’identification de problèmes communs et l’organisation de réponses collectives sont rendues plus difficiles, car la corrosion participe à un brouillage des perceptions et à l’amplification de la discorde, et exploite des fractures déjà présentes.
Après le système circulatoire de la consommation russe, l’Ukraine vise son système nerveux.
Antony Dabila, Alexandre Escudier, Jean-François Marti
Une même campagne peut combiner ces divers modes, mais chacun se définit par le mécanisme à l’œuvre. Dans le cas ukrainien, l’emploi de drones relève d’abord de l’action militaire, sans obéir pour autant systématiquement à une logique coercitive. Lorsque les frappes cherchent ou parviennent à dégrader les conditions internes de l’adversaire, elles prennent une dimension corrosive. Sont alors atteints la normalité sociale, la confiance envers la performance du régime, les capacités matérielles et, plus indirectement, les conditions de mobilisation. L’objectif n’est pas nécessairement d’obtenir du Kremlin une concession sur un point précis, mais plutôt d’augmenter le coût de la reproduction de sa puissance et du compromis social qui la soutient. Il y a d’ailleurs réciprocité dans l’usage de la corrosion comme mode d’action : depuis 2022, la Russie frappe de manière répétée le réseau électrique ukrainien ; à l’automne 2026, elle a aussi frappé à plusieurs reprises des centres de données. Ces dernières attaques ont été présentées par le Kremlin comme une « détox numérique obligatoire » imposée aux Ukrainiens 23. À ces frappes, Kiev dit aujourd’hui répondre.
Ce type d’action extérieure est depuis longtemps maîtrisé par la Russie, grâce au développement d’instruments spécialisés – médias, services de renseignement, relais politiques et numériques, faux comptes, campagnes coordonnées, opérations clandestines ou automatisées. Mais ce vaste appareil coordonné par le Kremlin ne se confond pas pour autant avec Yandex et rien ne garantit que ces trois data centers ciblés par l’Ukraine abritent des fermes à trolls, des réseaux clandestins ou des centres opérationnels des campagnes russes d’influence.
La confusion apparue après les attaques montre que cette distinction est nécessaire : des graphiques montrant l’effondrement de certains flux automatisés issus de Yandex ont circulé comme preuve de la neutralisation d’une partie des « bots russes ». En réalité, la plupart de ces flux n’étaient pas liés à des réseaux politiques clandestins, mais provenaient de robots d’indexation et d’autres services techniques de Yandex 24. Il serait donc faux de réduire la portée de ces frappes à la destruction supposée de « fermes à trolls », et plus encore, cela conduirait à occulter un phénomène stratégiquement plus profond.
Yandex repose sur du calcul, du stockage, des modèles, des outils d’analyse, des moteurs de recherche, des systèmes de recommandation et des plateformes capables de faire circuler les contenus. Toutes ces ressources sont nécessaires pour mener une opération d’influence, et ne sont pas destinées par nature à la corrosion, puisqu’elles sont également mobilisées à des fins économiques, administratives, militaires ou simplement dans les usages numériques du quotidien. Cependant, au sein d’une stratégie visant à infléchir les perceptions et les comportements des sociétés adverses, ces dernières deviennent le substrat technique nécessaire pour la mener à bien. Si les frappes contre Yandex n’ont pas pour cible directe un dispositif de corrosion, elles peuvent produire un effet anticorrosif. En dégradant les capacités générales de calcul, d’hébergement, de stockage ou de diffusion, elles peuvent désorganiser certains instruments d’influence sans détruire l’appareil qui les met en œuvre. La polémique qui a suivi les frappes a confondu ces deux niveaux ; elle fait malgré tout apparaître une dépendance bien réelle et redonne une matérialité aux opérations de « guerre hybride » – les plus immatérielles en apparence –, rendues soudainement tangibles par l’image des data centers en flammes.
La campagne peut ainsi produire deux effets distincts : un premier, potentiellement corrosif en Russie, si elle entame peu à peu la matière politique sur laquelle repose la normalité sociale du régime ; et un second, potentiellement anticorrosif à l’extérieur, si elle affaiblit les moyens par lesquels la Russie cherche à corroder celle des sociétés adverses.
Le contrat autocratique : un effet de ciseaux
Compte tenu de la forte imbrication des services de Yandex dans la vie quotidienne du pays, leur perturbation oblige à dépasser la seule question de ses usages stratégiques. Elle en soulève une autre, politique : que se passe-t-il lorsque la guerre, longtemps tenue matériellement à distance d’une grande partie de la population, commence à affecter ses conditions ordinaires ?
Dans les régimes autoritaires contemporains, chaque affirmation officielle ne doit pas nécessairement être crue par chaque citoyen. D’après Sergei Guriev et Daniel Treisman, les « autocrates informationnels » veulent surtout maintenir une réputation de compétence 25. Ils contiennent donc les informations défavorables, entretiennent un récit de performance et, surtout, dissimulent les signes d’échec.
Il existe donc un ensemble de médiations qui sélectionnent, hiérarchisent et rendent plus ou moins présents certains fragments du réel, jusqu’à infléchir ce qui paraît spontanément vraisemblable, et ce, avant même qu’une opinion explicite ne se forme. On peut parler de « régime du plausible ». Dans la Russie contemporaine, la réalité sociale n’est évidemment pas fabriquée par les médias contrôlés, les plateformes numériques, les moteurs de recherche ou les dispositifs de recommandation. Ces derniers contribuent en revanche à organiser ce qui devient collectivement perceptible, en accentuant ou en relayant certains faits, et en favorisant certains cadres d’interprétation plutôt que d’autres. Faire croire à ses propres énoncés, n’est donc pas le seul enjeu du pouvoir, il s’agit plus largement de préserver un environnement perceptif dans lequel les faits rendus disponibles continuent de se prêter spontanément à des lectures qui lui restent favorables.
Le maintien de cet environnement a longtemps été facilité par l’éloignement matériel du conflit.
Le front demeurait lointain. La violence de la guerre et ses coûts humains et budgétaires épargnaient une grande partie de la population russe : les transports fonctionnaient, les services numériques étaient disponibles, les commerces livraient et, pour certaines catégories, leurs revenus étaient en hausse. Si la guerre pouvait être omniprésente dans le discours public, elle ne s’imposait pas avec la même intensité dans l’expérience ordinaire.
Ce sentiment de normalité préservé en temps de guerre est une ressource politique. Il prolonge l’un des fondements anciens du compromis noué entre le pouvoir poutinien et une partie de la société russe : une restriction des libertés acceptée en échange d’une prospérité et d’une stabilité retrouvées. Aleksei Makarkin et Peter Oppenheimer décrivaient dès 2011 un « contrat social » dans lequel une part importante de la population acceptait un pouvoir relativement autoritaire tant qu’il garantissait stabilité économique et amélioration des conditions de vie 26, tandis qu’Igor Logvinenko montrait le rôle de la politique sociale et de la redistribution dans la stabilité du régime 27.
Depuis 2022, ce contrat a changé sans disparaître. Des ressources ont été déplacées vers l’industrie militaire et certains salaires soutenus par l’économie de guerre. Mais cette dernière a aussi causé une inflation, des pénuries de main-d’œuvre, des taux d’intérêt élevés et des déséquilibres croissants entre secteurs militaire et civil 28.
L’évolution conjointe des deux clauses de ce compromis donne aux frappes d’octobre leur portée politique. La première clause, celle des libertés, est rognée par le pouvoir lui-même, patiemment depuis 2014, brutalement depuis 2022, au nom de la guerre. La seconde, celle du confort, est désormais atteinte par les drones. Moins de libertés et moins de confort : le contrat autocratique subit potentiellement un effet de ciseaux.
Yandex incarne cette seconde clause mieux qu’aucun autre acteur. Les classes moyennes des grandes villes – qui constituaient l’un des principaux foyers des mobilisations de 2011 et 2012 – étaient les premières bénéficiaires de la modernité numérique : taxis commandés d’un geste, repas et courses livrés en quelques minutes, démarches accomplies en ligne. L’une des contreparties les plus tangibles du contrat autocratique poutinien se trouve donc visée par les frappes contre Yandex, qui mettent à mal la continuité des services utilisés par une population urbaine et connectée.
La clause des libertés, rognée par le pouvoir
Cette autonomisation progressive de la vie numérique russe accompagne la rupture engagée par le Kremlin avec l’Occident. Kevin Limonier a pu parler à ce propos d’un « empire déconnecté » 29. Le mouvement commence en 2014. En juillet, quelques mois après l’annexion de la Crimée, une loi impose de stocker en Russie les données personnelles des citoyens russes. La même année, Visa et Mastercard ayant cessé de servir plusieurs banques sanctionnées, l’État crée son propre système de cartes de paiement, dont les premières, baptisées Mir, sont émises fin 2015 30. Puis, en 2016, une loi rend les agrégateurs d’actualités responsables des informations qu’ils relaient. Yandex réserve dès lors ses « actualités principales » aux médias enregistrés auprès de Roskomnadzor, le régulateur des communications 31.
En 2019, la loi sur l’« Internet souverain » oblige les opérateurs à installer des équipements d’inspection du trafic contrôlés par l’État. Une autre loi impose quant à elle la préinstallation d’applications russes sur les smartphones vendus dans le pays. Yandex, enfin, accepte de soumettre certaines de ses décisions stratégiques (cessions de données personnelles ou de droits de propriété intellectuelle, prises de participation importantes) au veto d’une « fondation d’intérêt public » où siègent des proches du pouvoir 32. Chacune de ces mesures paraît technique. Mais prises ensemble, elles dessinent un Internet national que l’on peut isoler, surveiller et, le moment venu, réduire à l’essentiel.
Moins de libertés et moins de confort : le contrat autocratique subit potentiellement un effet de ciseaux.
Antony Dabila, Alexandre Escudier, Jean-François Marti
L’invasion de l’Ukraine a accéléré le mouvement. Facebook et Instagram sont bloqués dès mars 2022. La même année, Yandex cède à VK, groupe contrôlé par des actionnaires proches de l’État, son agrégateur d’actualités et sa plateforme de contenus, baptisée Zen. YouTube est peu à peu ralenti jusqu’à devenir pratiquement inaccessible en 2024. En 2025, une loi crée une messagerie nationale, MAX, développée par VK et préinstallée sur tous les smartphones vendus en Russie depuis le 1er septembre. En février 2026, Roskomnadzor ralentit Telegram, puis bloque WhatsApp, utilisé par plus de 100 millions de Russes 33. À chaque disparition d’un service étranger, un service national prend sa place. Par ces substitutions, le pouvoir a ainsi pu restreindre progressivement l’espace numérique, tout en garantissant les usages auxquels la population était habituée.
Les coupures de l’Internet mobile, généralisées depuis mai 2025, parachèvent ce dispositif. Justifiées par la lutte contre les drones ukrainiens, qui utiliseraient les antennes de téléphonie mobile pour se guider, elles touchent inégalement les différentes régions de la Fédération. Certaines, comme celle d’Oulianovsk, en sont privées indéfiniment 34 ; d’autres, comme Moscou, ont longtemps été épargnées. Dans la capitale pourtant, les coupures de mars 2026 ont perturbé, pendant plus d’une semaine, l’accès à de nombreuses applications. La perte estimée par Kommersant se situe entre 3 et 5 milliards de roubles en cinq jours ; selon le Kremlin, la sécurité face aux drones suffisait à la justifier 35.
La clause du confort mise à mal par les drones ukrainiens
Les frappes ukrainiennes dans la profondeur ajoutent à ces tensions un élément nouveau. En perturbant la routine numérique des usagers ordinaires, elles tendent à réduire la distance matérielle qui séparait encore une partie de la société du conflit. Leur portée ne se mesure donc pas seulement à la valeur des installations détruites, mais au niveau de désagrément provoqué dans la vie quotidienne des citoyens. Une raffinerie atteinte finit par peser sur le prix du carburant. Un entrepôt détruit retarde les commandes. Un centre de données arrêté rend une application indisponible, perturbe le travail et interrompt les services. À mesure que ces effets s’additionnent, la guerre cesse d’apparaître uniquement comme un combat se déroulant dans un Ailleurs lointain.
Avec Yandex, la panne est à elle seule le message. L’usager ne reçoit pas la frappe comme une information lointaine, il l’éprouve concrètement, lorsque son taxi n’arrive pas, que son paiement échoue ou que sa sauvegarde sur le cloud devient inaccessible. Ces déconvenues sont certes plus modestes que celles subies par les petits entrepreneurs stockant leur production dans les entrepôts de Wildberries et Ozon, mais elles touchent cette fois des dizaines de millions d’usagers. Pour reprendre l’intuition centrale de McLuhan, si les médias prolongent nos sens et nos capacités d’action, et reconfigurent ainsi ce qu’il appelle le sensorium, leur interruption se ressent désormais, avec la numérisation du quotidien, dans les gestes les plus ordinaires 36. La guerre n’a alors plus besoin d’images pour être perceptible.
Cette accumulation déborde d’ailleurs largement les seules frappes contre Yandex. Fin août, selon le Centre Levada, 65 % des Russes déclaraient avoir été touchés au cours du mois précédent par une pénurie d’essence ou des stations fermées ; 68 %, par des difficultés d’accès à l’Internet mobile ; et 63 %, par le blocage de messageries 37. Les effets de l’action ukrainienne ne sont évidemment pas à eux seuls à l’origine de cette baisse de la qualité de vie en Russie. La dégradation de la vie numérique est même d’abord le fait de coupures décidées par le pouvoir, et parce que ces perturbations s’additionnent sans origine unique, leur imputation devient un enjeu politique en soi.
La bataille de l’imputation
La question est donc moins de savoir si les Russes vont se révolter parce que Yandex a été largement endommagé, que de déterminer jusqu’où l’extension progressive de la guerre à l’arrière peut alourdir et dégrader la vie quotidienne de groupes sociaux longtemps tenus matériellement à distance d’un engagement militaire hautement létal, officiellement euphémisé en « opération militaire spéciale ».
Pour apprécier ce que cette pression peut produire, il faut alors distinguer deux centres de gravité du régime. Le premier est martial : l’appareil de domination qui protège le centre exécutif – notamment l’armée, la police, les services de sécurité et la Garde nationale. Son asymétrie de puissance explique qu’un régime autoritaire ne se défasse pas simplement parce que le mécontentement social augmente. Il faudrait qu’une fracture s’ouvre dans cet appareil et qu’une fraction fasse défection sans être aussitôt isolée, neutralisée puis purgée.
Rien n’indique que l’Ukraine soit aujourd’hui en mesure de provoquer une telle rupture, mais elle peut peser sur le régime par une voie plus indirecte, par la détérioration des conditions sociales. Celles-ci permettent au pouvoir de ne mobiliser qu’à la marge son appareil coercitif contre sa propre population. Apparaît ici le second centre de gravité, social.
Des attentes beaucoup plus diffuses en dépendent : pouvoir travailler, gagner sa vie, se déplacer, consommer, élever ses enfants, conserver un minimum de sécurité et de prévisibilité, sans avoir à entrer soi-même dans la politique. L’adhésion envers l’exécutif reste élevée tant que le pouvoir satisfait ces attentes. Les termes du compromis autoritaire peuvent ainsi être mis à mal par leur dégradation durable.
Il ne faut pas attendre d’une accumulation de pannes ou de pénuries un soulèvement automatique. Il s’agit plutôt de rendre la reproduction du contrat social autoritaire plus coûteuse : le pouvoir doit toujours préserver la normalité économique, mais il est alors également contraint de financer l’effort de guerre.
Il n’y a toutefois pas de traduction politique automatique à chacun de ces effets. Une population frappée peut aussi se rallier au pouvoir ; chaque panne peut être attribuée par le Kremlin à l’agression ukrainienne, et devient ainsi une preuve supplémentaire du siège dont la Russie serait victime. Des interprétations politiques opposées peuvent donc être nourries par une même perturbation matérielle. À chaque coupure, l’usager peine à savoir si la cause en est un drone ukrainien ou Roskomnadzor, d’autant que le régime impute souvent ses propres coupures à la menace ukrainienne. Reste pour la population russe une question : est-ce la guerre voulue et prolongée par le Kremlin qui coûte de plus en plus cher, ou l’ennemi extérieur qui s’en prend à la vie ordinaire des Russes ?
Intérêt stratégique et licéité des cibles : deux questions distinctes
Lire la campagne comme une guerre corrosive appelle toutefois une distinction décisive : une vulnérabilité stratégiquement exploitable n’est pas pour autant une cible licite.
Qu’un centre de données soit important pour l’économie ou pour la puissance générale d’un pays ne suffit pas à en faire un objectif militaire licite. Le Comité international de la Croix-Rouge rappelle que les centres de données utilisés exclusivement à des fins civiles restent des biens civils protégés. Un centre, ou une partie identifiable de celui-ci, ne peut devenir un objectif militaire que s’il apporte une contribution effective à l’action militaire et si sa neutralisation procure, dans les circonstances du moment, un avantage militaire précis. Les règles de proportionnalité et de précaution continuent de s’appliquer, y compris pour les effets indirects sur les civils qui dépendent des services hébergés 38.
Nous ne disposons pas, à ce stade, d’informations publiques suffisantes pour trancher la qualification juridique de chacun des trois sites Yandex frappés. Montrer leur importance stratégique ne revient donc nullement à conclure que chacune de ces attaques était juridiquement licite.
La distinction devient particulièrement importante dès lors que l’on s’intéresse aux effets sociaux recherchés ou produits par une campagne de frappes. C’est le cas ici, puisque la stratégie ukrainienne peut avoir pour effet de corroder le consentement de la société russe à la guerre. Une stratégie peut viser à renchérir la poursuite de la guerre, à multiplier les fonctions qu’un État doit protéger ou à perturber la normalité de son arrière. Le droit international humanitaire n’autorise pas pour autant à prendre directement pour cible la population civile ou les biens civils en tant que tels 39. Le but politique d’une campagne ne qualifie aucune cible. C’est site par site que s’apprécient la contribution effective à l’action militaire et l’avantage militaire précis ; et la doctrine dominante ne range pas l’usure du moral d’une population parmi les avantages admis. La réciprocité invoquée par Kiev ne fournit pas davantage de titre juridique, le premier Protocole additionnel interdisant les représailles contre les biens de caractère civil. L’élargissement du ciblage ne saurait donc emporter mécaniquement un élargissement équivalent du champ des objectifs militaires licites.
Qui paie la résilience adaptative ?
Le cas Yandex oblige à revenir sur une notion ancienne de la stratégie : la profondeur. Pour la Russie, cet atout défensif a même un nom légendaire, celui du « Général Hiver ». Celui-ci reposait surtout sur la géographie et l’immensité du territoire, permettant aux troupes de reculer et de se déplacer, et à une partie des infrastructures d’être protégées des coups de l’ennemi. Cet avantage territorial est désormais érodé par les capacités de longue portée des armes ukrainiennes : la distance ne protège plus nécessairement une installation située à 700 ou 1 000 kilomètres du front. Il ne suffit plus d’empêcher, par la détection, le brouillage ou la défense aérienne, qu’elle soit atteinte : il faut aussi prévoir ce qui se passera si elle l’est. Yandex va par exemple disperser ses centres de données et les nœuds de son réseau, en prévision, pour que d’autres puissent prendre le relais si l’un d’eux est détruit. La distance n’est donc plus le seul paramètre de la profondeur. Cette stratégie repose aussi sur la capacité à organiser les infrastructures pour qu’une perte localisée affecte le moins possible l’ensemble du système.
Propriété de l’espace autant que du réseau, la profondeur est qualifiée de réticulaire, lorsqu’elle repose sur la duplication des capacités, l’existence de solutions de repli et la possibilité de redistribuer rapidement les fonctions d’un site atteint. À l’inverse, un système perd en profondeur effective lorsqu’un nœud concentre davantage de dépendances sans substitut immédiat. Ainsi, deux logiques se superposent désormais : front → distance → protection d’un côté, nœud → dépendances → propagation fonctionnelle de l’autre.
Sasovo en offre le cas d’école. Le site abritait Chervonenkis et Lyapunov, deux des supercalculateurs de Yandex destinés à l’apprentissage automatique. Le troisième, Galushkin, était installé à Vladimir. Les deux sites ont été frappés entre le 8 et le 11 octobre ; leur état matériel exact reste à ce jour inconnu 40. Chacun de ces systèmes rassemble plus d’un millier de processeurs graphiques Nvidia A100 ; en 2021, tous figuraient parmi les quarante supercalculateurs les plus puissants au monde 41. Si cette concentration de puissance de calcul permet une plus grande efficacité en temps de paix, celle-ci devient au contraire un point de défaillance critique dans un climat de guerre où un drone peut atteindre le bâtiment.
Difficiles à remplacer, ces processeurs rendent cette ambivalence d’autant plus aiguë. Yandex a certes pu conserver ses usagers après la scission de 2024, mais doit se priver des processeurs les plus avancés du fait des sanctions. L’ancienne branche internationale Nebius est quant à elle devenue un important fournisseur de calcul pour l’intelligence artificielle hors de Russie – en 2025, elle a signé un contrat de 17,4 milliards de dollars avec Microsoft 42. La concentration des capacités de calcul à Sasovo matérialise ainsi l’un des effets de la « russification ».
En janvier 2025, Vladimir Poutine demandait au gouvernement et au directeur général de Sberbank, German Gref, de renforcer la coopération avec la Chine dans ce domaine ; Gref reconnaissait que les processeurs graphiques étaient difficiles à remplacer par des équivalents disponibles en Russie 43. Selon Kommersant, le remplacement des équipements endommagés devrait prendre environ six mois, alors que les prix du matériel informatique sont à leur plus haut niveau depuis plusieurs années. Ce renchérissement devrait se répercuter sur les tarifs du cloud 44.
Plus qu’une vulnérabilité, les frappes contre Yandex mettent en évidence la question de l’adaptation – à savoir, la possibilité de conserver les mêmes fonctions lorsque les infrastructures qui les concentrent deviennent atteignables. Disperser davantage et organiser la résilience des infrastructures numériques par leur redondance réticulaire apparaît comme la réponse la plus évidente.
Yandex connaissait d’ailleurs depuis longtemps ce principe. Dès 2007, lors de l’ouverture d’un nouveau centre de données, un responsable de l’entreprise expliquait que les sites devaient être « autonomes, interchangeables et géographiquement séparés » afin d’augmenter leur résistance aux perturbations extérieures 45. Il s’agit là du principe même de la profondeur réticulaire : une fonction ne doit pas pâtir de la perte d’un nœud qui l’assure.
Toutes les fonctions ne se prêtent toutefois pas aussi facilement à la distribution. Données et services ordinaires peuvent être dupliqués entre plusieurs centres, et les traitements redistribués d’un site à l’autre, au prix d’une baisse temporaire de performance. Après les attaques, des fournisseurs partenaires ont d’ailleurs servi d’appui à Yandex pour aider certains clients 46.
La dispersion coûte plus cher pour le supercalcul. La performance des grands entraînements d’intelligence artificielle exige une étroite synchronisation de milliers de processeurs.
La Russie se heurte à une contrainte supplémentaire. Élargir la répartition de la puissance de calcul sur un nombre plus grand de sites demande de multiplier les liaisons et les dispositifs de redondance, et d’augmenter bien souvent le nombre de processeurs. Or, les sanctions rendent l’acquisition et le remplacement de ces composants avancés plus difficiles. Déplacer des serveurs ne suffit pas à contrecarrer les frappes ukrainiennes. La Russie doit également se procurer des ressources que la guerre économique contribue précisément à raréfier. En ce sens, la guerre des drones rejoint directement celle des sanctions.
Le succès ukrainien ne se mesure donc pas seulement en serveurs détruits ou en heures d’indisponibilité, mais aussi au coût supplémentaire auquel la Russie doit consentir pour maintenir, protéger ou restaurer la fonction atteinte par une frappe. Au-delà des investissements civils, ce coût pèse aussi sur l’allocation des moyens militaires. En effet, pour mieux défendre ses data centers, ses raffineries, ses entrepôts, ses centrales ou d’autres sites économiques, la Russie doit répartir davantage de moyens de défense aérienne. La protection des infrastructures met donc en concurrence chaque nouvelle catégorie d’infrastructure avec celles nécessaires à la détection, au brouillage et à l’interception.
Dès août 2026, avant même la séquence Yandex, le gouvernement russe avait obtenu des pouvoirs renforcés pour reprendre le contrôle d’infrastructures critiques jugées insuffisamment protégées – signe que la question était déjà devenue politique 47. Après les frappes, le ministère du Développement numérique a engagé des discussions avec le ministère de la Défense sur la protection des centres de données, tandis qu’à la Douma, on rappelait que cette protection incombait aux entreprises elles-mêmes 48.
La question devient alors aussi distributive : qui doit payer cette résilience supplémentaire ? Avec un déficit fédéral désormais estimé à 7 300 milliards de roubles pour 2026, soit 3,2 % du PIB, l’État est incité à transférer une partie de la charge vers les opérateurs privés, lesquels peuvent à leur tour la répercuter sur leurs clients 49. Le coût stratégique d’une frappe se diffuse ainsi bien au-delà du site atteint. En rangeant les attaques de drones parmi les cas de force majeure, Yandex a d’ailleurs déjà indiqué sur qui ce coût retombera : l’usager paie deux fois, par la panne puis par la facture.
Les frappes d’octobre ne disent toutefois pas encore si cette stratégie réussira. Il faudra connaître l’état réel des trois supercalculateurs et d’autres frappes pourront s’ajouter aux premières. Ces dégâts immédiats ne fourniront qu’une partie de la réponse. Il faudra surtout observer ce que la Russie fera ensuite : nouveaux centres, duplication des capacités, protection anti-drones, redistribution des charges et nouvelle géographie du calcul.
C’est dans ces adaptations que se mesurera l’effet stratégique durable de la campagne. Si Yandex restaure ses sites sans changement majeur, les frappes auront produit un dommage ponctuel. Si l’entreprise et l’État russe modifient durablement l’architecture de leurs infrastructures numériques, les frappes auront contraint la Russie à consacrer davantage de ressources au maintien des capacités qu’elle possédait déjà.
Rouille sur le « cœur de fer »
Yandex appelle ses centres de données son « cœur de fer ». L’image est plus juste qu’il n’y paraît, car le fer a un ennemi plus patient que le choc : la rouille. La guerre corrosive ne brise pas, elle ronge. Elle ne vise pas l’effondrement de l’adversaire, mais l’oblige à dépenser toujours davantage pour conserver les mêmes fonctions, jusqu’à ce que l’entretien du métal coûte plus cher que ce qu’il rapporte.
La campagne d’octobre agit ainsi sur trois couches à la fois. Matérielle d’abord : le surcoût de résilience détourne vers la protection, la duplication et la reconstruction des ressources que les sanctions raréfient. Sociale ensuite : le contrat autocratique subit l’effet de ciseaux entre des libertés rognées et un confort qui se dégrade, la seconde clause ne compensant plus la première. Cognitive enfin : chaque panne fait entrer la guerre dans l’expérience ordinaire et met à l’épreuve le « régime du plausible » poutinien en faisant de l’imputation de ses causes un enjeu politique. Aucune de ces couches ne cède d’un coup. Toutes s’oxydent ensemble.
L’usager paie deux fois, par la panne puis par la facture.
Antony Dabila, Alexandre Escudier, Jean-François Marti
Les drones ukrainiens qui ont atteint Sasovo, Kalouga et Vladimir ont donc fait plus que pénétrer loin dans l’espace russe. Ils ont atteint l’Internet que le régime avait choisi de garder, c’est-à-dire des infrastructures à travers lesquelles la guerre peut se propager bien au-delà du lieu frappé, dans l’économie, les services, l’allocation des ressources et, plus indirectement, l’expérience sociale du conflit.
La leçon dépasse la Russie. Dans la nuit du 9 au 10 mars 2021, l’incendie d’un centre de données d’OVHcloud à Strasbourg a mis hors ligne quelque 3,6 millions de sites, dont la plateforme des achats de l’État français. Certains clients y ont perdu à la fois leurs serveurs et leurs sauvegardes, stockés par l’hébergeur dans le même bâtiment, ce qui lui a valu une condamnation en 2023 50. Comme le révèle cet incident, la vie numérique d’une société tient parfois dans quelques bâtiments. Les États européens, qui ont eux aussi concentré leurs données, leurs moyens de paiement et leurs services publics dans un petit nombre d’infrastructures numériques, feraient bien de dresser l’inventaire des vulnérabilités qui en résultent, avant qu’un adversaire ne le fasse à leur place. La rouille progresse à bas bruit et ne s’arrête jamais d’elle-même.
Sources
- Le 27 septembre 2025, 54 régions signalaient des coupures de l’Internet mobile, dont 30 avec listes blanches. Maria Kolomychenko, « How Far Will the Kremlin Take Its Internet Crackdown ? », Carnegie Politika, 16 décembre 2025 ; Daria Dergacheva, « Inside-net : Russia is dismantling free internet connections », Global Voices, 7 octobre 2025.
- Gleb Stolyarov et Gleb Bryanski, « Drones hit Yandex site in first major attack on Russian data hub », Reuters, 8 octobre 2026 ; Mark Trevelyan et Gleb Stolyarov, « Ukraine hits second major tech site, expanding range of targets inside Russia », Reuters, 9 octobre 2026 ; « Russia’s Yandex says data center in Vladimir area shut down after drone attack », Reuters, 11 octobre 2026.
- Voir Andrei Soldatov et Irina Borogan, The Red Web. The Struggle Between Russia’s Digital Dictators and the New Online Revolutionaries, New York, PublicAffairs, 2015 ; Human Rights Watch, Online and On All Fronts. Russia’s Assault on Freedom of Expression, 18 juillet 2017.
- Yandex, « What is happening to our data centers, the iron heart of Yandex », 9 octobre 2026.
- Voir Antony Dabila, « Alfred Thayer Mahan, défense et illustration de la guerre sur les flots », in Benoit Durieux et Olivier Wieviorka (dir.), Les Maîtres de la Stratégie, Paris, Seuil, 2025.
- Yandex, « 3Q25 IR Presentation », octobre 2025, (68 % du marché russe de la recherche au troisième trimestre 2025, 44,9 millions d’abonnés à Yandex Plus, 58,4 millions d’utilisateurs mensuels de Yandex Go en septembre 2025).
- Yandex, « Yandex Announces Second Quarter 2026 Financial Results », 29 juillet 2026 ; Yandex B2B Tech, résultats du premier semestre 2026, 12 août 2026.
- « Yandex introduces Alice, an Alexa-like assistant that speaks Russian », TechCrunch, 10 octobre 2017 ; Yandex, « Yandex Announces Second Quarter 2026 Financial Results », 29 juillet 2026.
- Alexander Marrow, « Yandex split finalised as Russian assets sold in $5.4 bln deal », Reuters, 15 juillet 2024.
- Gleb Stolyarov et Gleb Bryanski, « Drones hit Yandex site in first major attack on Russian data hub », Reuters, 8 octobre 2026 ; Gleb Stolyarov et Gleb Bryanski, « Russia’s Yandex says it is unclear whether data center can be restored after drone strike », Reuters, 8 octobre 2026 ; Yandex, « What is happening to our data centers, the iron heart of Yandex », 9 octobre 2026.
- Lachlan Hyatt, « ‘We always respond in kind’ : Zelensky addresses Ukrainian attacks on Russian data center », The Kyiv Independent, 8 octobre 2026.
- Loi de l’Ukraine n° 2075-IX « Sur les services d’informatique en nuage » (Про хмарні послуги), 17 février 2022 ; Russ Mitchell, Los Angeles Times, 16 décembre 2022, repris par Stars and Stripes. Environ 10 millions de gigaoctets provenant de 27 ministères ont été transférés par AWS ; Microsoft, Defending Ukraine : Early Lessons from the Cyber War, 22 juin 2022.
- « Datagroup data centre damaged in Russian strike on Kyiv », Censor.net, 25 septembre 2026.
- Mark Trevelyan et Gleb Stolyarov, « Ukraine hits second major tech site, expanding range of targets inside Russia », Reuters, 9 octobre 2026, mis à jour le 11 octobre 2026.
- « Russia’s Yandex says data centre in Vladimir area shut down after drone attack », Reuters, 11 octobre 2026.
- Antony Dabila, « L’Ukraine peut-elle gagner la guerre aux entrepôts ? », Le Grand Continent, 6 août 2026.
- « Ukrainian drones strike across Russia, hitting refineries, Wildberries warehouse », Reuters, 29 juillet 2026.
- « Ukraine has hit seven of Russian online retailer Wildberries’ 10 biggest warehouses », Euronews, 17 août 2026, d’après le ministère ukrainien de la Défense et l’Institute for the Study of War. Le 22 août, le ministère revendiquait les quinze plus grands hubs.
- « Des entrepôts du géant du commerce en ligne russe Ozon touchés par des bombardements ukrainiens », franceinfo, 23 août 2026 ; Business AM, 27 août 2026.
- Estimation de Forbes Russie, reprise par Meduza, 3 août 2026 ; Sravni.ru, « Mesures de soutien aux vendeurs d’Ozon et de Wildberries : état des lieux en septembre 2026 », 2 septembre 2026 (selon Tatiana Kim, plus de 88 000 vendeurs ont reçu de premiers versements) ; décret du gouvernement de la Fédération de Russie n° 1074 du 25 août 2026.
- Sur la clause de Wildberries, voir Antony Dabila, « L’Ukraine peut-elle gagner la guerre aux entrepôts ? », art. cit. Sur celle de Yandex : Oleksandr Kuzmenko, « Yandex has denied responsibility for service outages caused by drones and missiles », dev.ua, 11 octobre 2026.
- Alexandre Escudier et Gilles Ivaldi, L’Avantage démocratique. Failles pérennes et résilience contemporaine de la démocratie, Paris, Calmann-Lévy, 2026, p. 25 sq. et passim. Cette question sera développée de manière systématique dans l’ouvrage à paraître d’Antony Dabila, Alexandre Escudier et Jean-François Marti, Puissances de corrosion. Sape autocratique et résilience démocratique, Paris, 2027.
- « Russia keeps attacking Ukrainian data centers, calling it a “mandatory digital detox” », Meduza, 28 septembre 2026.
- Jess Weatherbed, « The Yandex outage probably didn’t blitz Russian bots », The Verge, 12 octobre 2026.
- Sergei Guriev et Daniel Treisman, « Informational Autocrats », Journal of Economic Perspectives, vol. 33, n° 4, 2019, p. 100-127.
- Aleksei Makarkin et Peter M. Oppenheimer, « The Russian Social Contract and Regime Legitimacy », International Affairs, vol. 87, n° 6, 2011, p. 1459-1474.
- Igor Logvinenko, « Authoritarian Welfare State, Regime Stability, and the 2018 Pension Reform in Russia », Communist and Post-Communist Studies, vol. 53, n° 1, 2020, p. 100-116.
- Alexandra Prokopenko, « Can Russia’s Militarized Economy Ever Return to a Civilian Model ? », Carnegie Politika, 19 septembre 2025.
- Kevin Limonier, L’Empire déconnecté : explorations géopolitiques dans le cyberespace russe, Paris, CNRS Éditions, 2026.
- Loi fédérale n° 242-FZ du 21 juillet 2014, entrée en vigueur le 1er septembre 2015 ; « Russia’s Mir payment cards to give Visa and MasterCard a run for their money », TASS, 2 mai 2017. (premières cartes Mir émises le 15 décembre 2015).
- « New Russian law targets news aggregators », Reporters sans frontières, 20 juin 2016 ; Isaac Webb, « Russian Search Engine Will Only List Top News Stories from State-Registered Media », Global Voices, 21 octobre 2016.
- Niall Firth, « Russia’s law that lets it disconnect from the internet comes into force today », MIT Technology Review, 1er novembre 2019 ; « Putin signs law making Russian apps mandatory on smartphones, computers », NBC News, 2 décembre 2019.
- Natasha Lomas, « Yandex’s sale of News and Zen to VK completes », TechCrunch, 12 septembre 2022.
- Maria Kolomychenko, art. cit. ; « Russia’s Ulyanovsk Oblast restricts mobile internet until war against Ukraine ends », Ukrainska Pravda, 11 novembre 2025.
- « Moscow businesses struggle as Russia restricts cellphone internet services », Associated Press, 13 mars 2026.
- Marshall McLuhan, Pour comprendre les média. Les prolongements technologiques de l’homme, trad. Jean Paré, Paris,Seuil, , 1977.
- Centre Levada, « Проблемы с мобильным интернетом, блокировка мессенджеров, нехватка бензина : август 2026 » (Problèmes d’Internet mobile, blocage des messageries, pénurie d’essence : août 2026), 3 septembre 2026, levada.ru. Enquête en face à face, du 18 au 28 août 2026, auprès de 1 600 adultes dans 137 localités de 50 régions. La pénurie de carburant a compliqué la vie de 55 % des sondés, et sérieusement celle de 32 % d’entre eux.
- Comité international de la Croix-Rouge, « Frequently Asked Questions : IHL and the escalating conflict in the Middle East », 2026, section « What is the status and protection of data centres during armed conflict ? ».
- Protocole additionnel aux Conventions de Genève du 12 août 1949 relatif à la protection des victimes des conflits armés internationaux (Protocole I), 8 juin 1977, art. 51, § 2 et 6, art. 52, § 1 et 2, et art. 57. La Russie et l’Ukraine y sont parties.
- Gleb Stolyarov et Gleb Bryanski, « Drones hit Yandex site in first major attack on Russian data hub », Reuters, 8 octobre 2026 ; « Третий дата-центр „Яндекса“ подвергся воздушной атаке. В нем размещался суперкомпьютер „Галушкин“ », The Insider, 11 octobre 2026.
- Yandex, « Yandex Supercomputers » ; liste de novembre 2021.
- « Nebius signs $17.4 billion AI infrastructure deal with Microsoft, shares jump », Reuters, 8 septembre 2025.
- « Putin orders Russian government and top bank to develop AI cooperation with China », Reuters, 1er janvier 2025.
- « Ukraine knocked out key Yandex data centers. The fallout is being felt across Russia », Meduza, 12 octobre 2026, d’après Kommersant.
- Yandex, « Yandex’s New Data Center », 12 septembre 2007.
- Mark Trevelyan et Gleb Stolyarov, « Ukraine hits second major tech site, expanding range of targets inside Russia », Reuters, 9 octobre 2026, mis à jour le 11 octobre 2026.
- Gleb Stolyarov et Gleb Bryanski, « Drones hit Yandex site in first major attack on Russian data hub », Reuters, 8 octobre 2026.
- Meduza, 12 octobre 2026, art. cit.
- « Минфин повысил оценку дефицита бюджета РФ в 26г до 3,2 % ВВП, потратит часть ФНБ и нарастит займы » (Le ministère des Finances relève à 3,2 % du PIB son estimation du déficit 2026, puisera dans le fonds souverain et accroîtra ses emprunts), The Moscow Times, d’après Reuters, 28 septembre 2026.
- Paul Mutton, « 3.6 million websites taken offline after fire at OVH datacenters », Netcraft, mars 2021.