Le 15 avril, Vladimir Poutine a présidé une réunion économique en présence du Premier ministre Mikhaïl Michoustine, et de plusieurs ministres et directeurs de services. Il a cité, avec une satisfaction évidente, les derniers chiffres du marché du travail, selon lesquels le taux de chômage en Russie s’élevait à 2,2 % en mars – soit un record depuis la fin de l’ère soviétique.
Le président russe a ainsi déclaré : « Notre marché du travail est en pleine mutation », attribuant cette réussite à la flexibilité de l’emploi via les plateformes.
- Le lendemain, Elvira Nabiullina, la gouverneure de la banque centrale, a proposé une interprétation moins optimiste de ces mêmes chiffres.
- La Russie, a-t-elle déclaré, est confrontée à une pénurie de main-d’œuvre sans précédent dans son histoire économique moderne.
- Loin d’être le signe d’un dynamisme, la baisse du chômage reflète une surchauffe chronique, une économie qui se heurte aux limites de sa main-d’œuvre.
Une analyse régionale des données du marché du travail russe révèle ce que le Kremlin ne veut pas dire.
- Les baisses du chômage entre 2022 et 2025 sont fortement corrélées aux décès militaires confirmés recensés par la BBC Russie et Mediazona, deux médias qui compilent les noms des soldats russes tués au combat 1.
- Le coefficient de corrélation, après exclusion des valeurs aberrantes structurelles, varie entre 0,7 et 0,8, selon la précision du filtre appliqué en sciences sociales, un coefficient de 0,7 est considéré comme fort.
La régression est flagrante d’un point de vue arithmétique : pour chaque millier de personnes retirées des listes régionales de chômeurs, on peut retracer environ 130 décès confirmés de soldats dans la base de données de Mediazona, qui recense 219 000 noms 2.
La géographie renforce ce constat.
- Les régions où la baisse relative du chômage est la plus forte – Tyva, Bouriatie, kraï de Transbaïkalie – comptent parmi celles qui enregistrent les pertes par habitant les plus élevées.
- Moscou et Saint-Pétersbourg, qui disposent de marchés du travail diversifiés offrant des alternatives à la solde militaire, se situent à l’extrême opposé.
- Le Caucase du Nord, exclu de la régression principale pour des raisons structurelles, présente une situation différente : le taux de chômage officiel élevé ne s’est pas traduit par un nombre proportionnel de morts au combat, car le recrutement y s’effectue par des canaux politiques et institutionnels distincts.
La crise du marché du travail en Russie n’a pas commencé en février 2022. La guerre a accéléré une détérioration structurelle déjà bien engagée, en scellant les conséquences pour plusieurs décennies.
Le premier problème est démographique.
- La population en âge de travailler en Russie diminue depuis le début des années 2010 – une conséquence différée de l’effondrement de la natalité des années 1990.
- Les cohortes nées entre 1992 et 2002 sont moins nombreuses que celles qu’elles remplacent, et celles-ci vont inévitablement entrer sur le marché du travail en nombre insuffisant.
- Deux démographes russes avaient anticipé en 2017 que la population active pourrait diminuer de 6 à 7 millions de personnes rien qu’entre 2017 et 2025 3.
- Ainsi, la guerre contre l’Ukraine n’a pas créé cette trajectoire, elle s’en est emparée et l’a accélérée.
Le deuxième problème est un renversement des flux migratoires.
- Dans les années 1990, l’effondrement démographique avait été largement amorti par le retour de populations russophones issues des anciennes républiques soviétiques. Sur l’ensemble de la période post-soviétique, un solde migratoire positif de 12,3 millions de personnes a compensé 73,6 % du déclin naturel de la population russe.
- Ce mécanisme compensatoire a désormais disparu.
- Les travailleurs migrants légaux d’Asie centrale, qui comptaient autrefois entre 5 et 7 millions de personnes à leur apogée, sont aujourd’hui environ 3 à 3,5 millions, et leur nombre diminue, ceux-ci étant attirés vers le Golfe, la Turquie, la Corée du Sud et l’Union européenne notamment.
- L’attentat terroriste contre le Crocus City Hall en 2024 – une salle de concert située dans la banlieue de Moscou –, qui a été suivi de mesures répressives discriminatoires à l’encontre des travailleurs d’Asie centrale, a accéléré ce recul.
- La Russie a perdu le tampon démographique sur lequel elle s’appuyait depuis trois décennies, sans qu’aucun remplaçant ne soit en vue.
Le troisième aspect concerne l’économie politique. C’est là que l’analyse devient gênante pour toute interprétation qui considère la guerre comme un simple choc externe.
- L’armée russe fonctionne de facto comme un mécanisme de placement de main-d’œuvre hors marché : celle-ci absorbe des travailleurs non pas parce que la demande privée augmente, mais parce que l’État offre le seul contrat crédible disponible dans des régions où il n’existe aucune alternative.
- L’économiste allemand Janis Kluge estime qu’il y a eu environ 30 000 nouveaux contrats militaires par mois au cours des trois dernières années 4.
- Dans les périphéries en crise chronique – Tyva, Bouriatie, kraï de Transbaïkalie –, où le chômage structurel est depuis longtemps une source de pression sociale de faible intensité, ce contrat est très attractif.
- Le niveau d’emploi record de 2025 a, dans ces régions, acheté le silence politique. Le Kremlin n’a pas résolu le problème régional – il l’a enrôlé.
Le quatrième aspect concerne le taux de natalité, qui est actuellement de 1,41 enfant par femme en Russie – et en baisse.
- Le démographe Salavat Abylkalikov prévoit des baisses annuelles de 3 à 5 % du nombre de naissances. Une stabilisation n’interviendrait pas avant 2029-2030, et encore uniquement si l’indice synthétique de fécondité remonte à 1,7-1,8. Un tel niveau supposerait une politique familiale soutenue et coûteuse, dans un contexte d’instabilité générale 5.
- Les enfants qui ne naîtront pas entre 2022 et 2030, dont les pères auront été tués ou seront absents, n’entreront pas sur le marché du travail entre 2042 et 2050.
- La Russie accumule ainsi un deuxième trou démographique, qui vient s’ajouter à celui laissé par les années 1990.
- D’ici les années 2040, l’économie sera confrontée à une double pression simultanée : d’une part, une population vieillissante qui pèse sur les systèmes de retraite et de santé par le bas, et d’autre part, des cohortes entrantes trop peu nombreuses qui ne parviennent pas à remplacer les retraités.
L’Europe s’est habituée à envisager la vulnérabilité économique de la Russie en termes de dépendance énergétique, de fuite des capitaux et de pression exercée par les sanctions. Les données sur le marché du travail suggèrent un cadre différent.
- Lorsque la guerre prendra fin – quelles qu’en soient les conditions –, l’Europe fera face à une Russie confrontée à une pénurie structurelle de main-d’œuvre qui perdurera pendant une génération : des cohortes en âge de travailler en déclin, une population masculine appauvrie dans la tranche d’âge 20-45 ans, et un tampon migratoire brisé qui ne pourra être rapidement restauré.
- Les calculs de reconstruction que certaines capitales européennes effectuent en coulisses – combien de temps faudra-t-il avant que les recettes d’exportation russes ne se rétablissent, quel montant de réparations (si jamais cela se produit) est réaliste – doivent ainsi tenir compte d’une économie qui devra lutter contre des vents contraires démographiques longtemps après la fin de la guerre.
L’Europe connaît elle aussi un vieillissement de sa population, une baisse des taux de natalité, et une dépendance à l’égard de la main-d’œuvre immigrée. Ces facteurs ne sont pas propres à la Russie, mais il existe toutefois une différence fondamentale.
- Les pénuries de main-d’œuvre en Europe sont le produit de la prospérité, de la longévité et de choix politiques.
- Celles de la Russie sont le produit d’une guerre qu’elle a elle-même provoquée, payée au prix des vies d’hommes qui ne retourneront pas dans les fermes, les usines ou auprès de leurs familles.
Les symptômes sont similaires, mais les causes diffèrent. Pour les décideurs européens qui cherchent à comprendre les capacités et les limites de la Russie d’après-guerre, cette distinction n’est pas seulement morale, mais structurelle.
Sources
- Alexander Kolyandr et Alexandra Prokopenko, « Waging war with the poor », The Bell, 31 janvier 2026.
- Alexander Kolyandr et Alexandra Prokopenko, « War losses drive Russia’s record low unemployment », The Bell, 24 avril 2026.
- Ekaterina Shcherbaka et Vladimir Kozlov, « Население России по прогнозам ООН », Демоскоп Weekly, n°717-718, mars 2017.
- Janis Kluge, « Russian recruitment fell by 20 % in Q1/2026 », Russianomics, 12 avril 2026.
- Salavat Abylkalikov, Russia’s Current Demographic Crisis Is Its Most Dangerous Yet, Carnegie Endowment for International Peace, 26 septembre 2025.