Le Kremlin ne publie aucune donnée systématique sur ses effectifs déployés en Ukraine. 

Dans une analyse publiée le 3 août, le chercheur allemand Janis Kluge, spécialiste de l’économie russe, propose de les mesurer directement à partir d’une source ouverte : les lignes du budget fédéral russe consacrées aux compléments de solde 1.

  • Depuis un décret signé par Vladimir Poutine le 2 novembre 2022 , chaque soldat mobilisé reçoit un complément mensuel de 158 000 roubles (soit environ 1 780 euros), versé par le budget fédéral, soit près de 2 millions de roubles (soit environ 22 500 euros) par homme et par an. 
  • Les contractuels (« kontraktniki ») perçoivent quant à eux un complément bien plus modeste de 15 000 roubles (soit environ 170 euros) par mois, créé le 31 mars 2023 au lancement de la grande campagne de recrutement et versé uniquement tant que le soldat participe activement à la guerre.
  • Ces deux paiements relèvent de lignes budgétaires distinctes et ne sont en principe pas cumulables : en divisant les sommes dépensées par le montant du complément, Kluge obtient le nombre de bénéficiaires, ce qui lui permet de réaliser une estimation directe des troupes russes engagées en Ukraine.

Les résultats de l’analyse de Kluge dessinent une transformation profonde de l’armée russe. Les mobilisés de l’automne 2022 céderaint progressivement la place à une armée de contractuels.

  • Le nombre de mobilisés indemnisés serait passé de près de 300 000 début 2023 à environ 245 000 en moyenne en 2024, puis à un peu moins de 170 000 en 2025.
  • Dans le même temps, celui des contractuels aurait plus que doublé, passant de 230 000 en moyenne entre avril et décembre 2023, 420 000 en 2024 à un peu plus de 555 000 en 2025.
  • Au total, les effectifs russes en Ukraine seraient passés d’un peu moins de 525 000 en 2023 à près de 670 000 en 2024, puis à près de 725 000 en 2025. 

La baisse du nombre de mobilisés ne signifie pas que l’ensemble des absents sont morts ou invalides : le ministère de la Défense pousse en effet les mobilisés à signer des contrats pour basculer dans la catégorie des « kontraktniki ».

  • Le média indépendant Vyorstka a documenté dès 2024 les pressions exercées sur les mobilisés pour qu’ils signent des contrats de recrutement 2.
  • Selon Kluge, ces « convertis » — vraisemblablement plusieurs dizaines de milliers d’hommes — représentaient en 2025 de 10 à 20 % des nouveaux contractuels dans certaines régions : l’oblast d’Irkoutsk a dépensé 1 milliard de roubles en primes d’engagement pour d’anciens mobilisés, contre 5 milliards pour les autres recrues.
  • Le rythme réel du recrutement est donc un peu inférieur à ce que suggèrent les données budgétaires et les annonces officielles. 

C’est en croisant les flux (le recrutement) et le stock (les effectifs) que l’analyse livre son résultat le plus frappant : une estimation des pertes (tués, blessés trop graves pour reprendre le service, déserteurs ou transférés) parmi les contractuels.

Selon les calculs de Janis Kluge, on obtiendrait les chiffres suivants :

  • Entre la mi-2023 et la mi-2024, un peu plus de 370 000 primes d’engagement ont été versées à de nouvelles recrues, mais l’effectif des contractuels n’a augmenté que d’un peu plus de 190 000, ce qui représente environ 180 000 pertes définitives, soit près de 15 000 par mois.
  • Entre la mi-2024 et la mi-2025, un peu plus de 385 000 primes ont été versées, soit une hausse d’un peu moins de 135 000, pour environ 250 000 pertes définitives, soit près de 21 000 par mois.
  • Rapportées aux effectifs, ces pertes correspondent à un taux d’attrition annuel de 43,3 %, puis de 45,3 %. Kluge conditionne toutefois ce résultat à plusieurs « si » : si les chiffres de recrutement sont exacts, si toutes les troupes actives perçoivent bien le complément et si aucune autre voie de sortie du champ de bataille n’est significative. 
  • « Si la réponse est oui à chaque fois, conclut-il, cela signifierait que la Russie perd près de la moitié de ses troupes actives en Ukraine chaque année. » 

Le chercheur relève un paradoxe : ce calcul pourrait presque être effectué à partir des seules déclarations officielles russes.

  • Alors que les effectifs avancés par Poutine n’augmentent que légèrement depuis la fin de l’année 2023 — de 617 000 à « plus de 700 000 » hommes —, Dmitri Medvedev annonce chaque année environ 400 000 nouveaux contractuels.
  • « Il est déroutant que la propagande russe formule deux affirmations — des effectifs largement constants et un recrutement énorme — qui, prises ensemble, impliquent quelque chose de catastrophique pour la Russie », note Kluge : des pertes massives.

Les premières données de 2026, que Kluge juge encore peu fiables, suggèrent toutefois que la machine pourrait commencer à s’enrayer.

  • Corrigées de leur sous-exécution saisonnière habituelle, les dépenses du premier trimestre indiqueraient une nouvelle baisse des effectifs de militaires en service actif, avec environ 120 000 personnes mobilisés en service actif, mais aussi, fait nouveau, un recul du nombre de contractuels actifs, avec environ 525 000 personnes, soit 30 000 de moins qu’à la mi-2025.
  • Ce tassement fait écho au ralentissement du recrutement — le ministère de la Défense n’a signé que 800 contrats par jour en moyenne au premier semestre, soit deux fois moins qu’à la fin de l’année 2024 — et alimente les rumeurs d’une nouvelle mobilisation après les élections de septembre.
Sources
  1. Janis Kluge, « The Composition of Russian Forces in Ukraine », janiskluge.substack.com, 3 août 2026. Sauf mention contraire, l’ensemble des données, estimations et citations sont tirées de cette analyse.
  2. « Что делать, если мобилизованного принуждают подписать контракт на СВО », Вёрстка, 2024, voir aussi « За деньги — да », iStories, 1er août 2024.