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La porte de l’avion s’ouvre sur un couloir en moquette à la forte odeur de moisissure. La climatisation installée n’est plus alimentée en électricité, l’humidité s’attaque aux halls vides de l’aéroport international de Rangoun. Les passagers en provenance de Bangkok sortent difficilement leurs lourds bagages, la toile et les fermetures éclair prêtes à craquer sous le volume de tout ce qui est désormais en pénurie en Birmanie : dentifrice, tampons, mousse à raser, chocolat, médicaments, pilules contraceptives. 

À l’immigration, les guichets pour les étrangers et les Birmans sont séparés. Dans la file des étrangers, il y a principalement des Chinois en provenance des provinces du sud-ouest, des entrepreneurs dans l’import-export ou le textile ; on trouve quelques Indiens aussi. Les rares Occidentaux sont diplomates ou employés humanitaires. Les huit files d’attente pour les « nationaux » sont celles qui avancent le plus lentement. S’installe un silence de peur, la nervosité est palpable. Les citoyens birmans craignent que l’ordinateur des officiers de l’immigration affiche ne révèle qu’ils sont inscrits sur les « listes noires » de l’administration militaire, qui vise à réprimer les dissidents. Sur ces listes peuvent se trouver : les militants pour la démocratie, les membres des familles des résistants, les employés démissionnaires du service public, toute personne ayant publiquement critiqué la junte, et les jeunes hommes appelés pour la conscription militaire. 

En avril 2024, la junte au pouvoir a réactivé une loi dormante qui imposait la conscription obligatoire pour les jeunes hommes de 18 à 35 ans et les jeunes femmes de 18 à 27 ans, mais la mesure n’est pour l’instant pas appliquée pour ces dernières. La perspective d’être utilisée comme chair à canon par les généraux qui bombardent les villages, cliniques et écoles, est la seule qui s’offre à la jeunesse birmane dans leur pays. Pour répondre aux quotas de conscrits, les officiers n’hésitent pas à se saisir manu militari des jeunes qu’ils arrêtent aux checkpoints, sur les routes ou dans les aéroports, via les services de l’immigration. 

Il n’est pas rare que les passagers, en remettant leur passeport aux agents de l’immigration, y glissent à l’occasion plusieurs billets bleus de 10 000 kyats 1, pour acheter leur passage. Ceux qui en sortent s’estiment heureux. La ville de Rangoun souffre de la pollution et affiche 35 degrés au thermomètre en avril. Des taxis jaunes, sortis d’usines japonaises il y a plus de vingt ans, accueillent les arrivants. Énervés, les conducteurs ont dû faire la queue plusieurs heures avant de pouvoir acheter l’essence rationnée qui ramènera les voyageurs chez eux, dans le Rangoun occupé par la junte birmane. 

Au pays où la Chine soutient des élections

Cinq ans après le coup d’État du 1er février 2021, le général Min Aung Hlaing a réussi à organiser des élections entre décembre 2025 et janvier 2026, et à se faire élire président. Le scrutin s’est déroulé alors que la prix Nobel de la Paix Aung San Suu Kyi était toujours en détention, et que son parti politique, la Ligue Nationale pour la Démocratie, reste interdit. La population a rechigné à se rendre aux urnes et c’est seulement la menace de la répression en cas d’abstention qui a permis à la propagande 2 du régime d’afficher un taux de participation de 54 %.

Ces élections marquent une victoire pour l’armée birmane, bien au-delà du scrutin. Alors qu’en 2024, la junte semblait sur le point de perdre la guerre civile en cours, le régime a pu organiser le scrutin sans souffrir d’attaques d’envergure de la part des forces révolutionnaires. Ces dernières — divisées en une centaine de groupes, plus ou moins sous l’autorité d’un gouvernement d’unité nationale en exil — sont depuis mi-2025 retranchées dans une position défensive, à court de munitions et dépassées par la puissance de feu des généraux. Un responsable du groupe révolutionnaire des Forces de Défense du Peuple de Mandalay, Ko Phyo déclarait début 2026 que les résistants sont désormais « dans l’impossibilité de rivaliser » avec l’armement et le nombre de combattants déployés par la junte 3

Ce retournement de situation est dû à l’implication directe de la Chine dans la révolution birmane, depuis 2024. Les élections elles-mêmes ont été soutenues, voire sollicitées par Pékin. L’envoyé spécial chinois pour les affaires asiatiques, Deng Xijun 邓锡军, se félicitait ainsi de la tenue de ce scrutin en décembre 2025 : « La conduite réussie de ces élections reflète les accords et efforts de coopération entre le général Min Aung Hlaing, et le président Xi Jinping » 4. Pékin avait d’ailleurs déjà convié plusieurs partis politiques birmans en Chine, à la faveur de voyages d’étude 5.

Historique des relations Chine-Birmanie

La Chine est initialement restée indécise face au coup d’État de février 2021. Quelques jours après la prise de pouvoir militaire, et alors que les manifestants défilaient devant l’ambassade à Rangoun avec des pancartes accusant Pékin d’avoir directement soutenu le coup d’État, l’ambassadeur Chen Hai 陈海 déclarait dans la presse birmane qu’une telle prise de pouvoir par la force « n’est absolument pas ce que la Chine souhaite voir » 6. En effet, la Chine entretenait des liens étroits de coopération avec le gouvernement d’Aung San Suu Kyi, entre 2016 et 2020. 

La prix Nobel de la Paix s’était rendue plusieurs fois en Chine, comme après son élection en 2016, où elle avait rencontré Xi Jinping 7. Le président chinois lui a retourné la visite en janvier 2020, la première effectuée par un président chinois depuis dix-neuf ans 8.

Le gouvernement de la Ligue Nationale pour la Démocratie tranchait surtout avec le précédent gouvernement constitué d’anciens officiers et mené par le président Thein Sein, ancien général qui avait suspendu le mégaprojet de barrage hydroélectrique Myitsone sur le fleuve Irrawaddy en 2011. Ce projet gigantesque, signé en 2009 sous les yeux même de Xi Jinping (alors vice-président) devait fournir de l’électricité à la Chine, moins de 10 % de la production étant laissée à la Birmanie. Les populations locales Kachin se sont opposées, craignant les perturbations liées au barrage, et exigeant la protection des rivières à la source du fleuve Irrawaddy, véritable ligne de vie du pays qui le traverse du Nord au Sud et qui contribue à fertiliser les plaines centrales rizicoles. Fait rare, les anciens généraux ont écouté les populations locales et ont pris la décision de suspendre ce projet. Cette suspension a été perçue comme un affront par Pékin. A contrario, Aung San Suu Kyi, une fois au gouvernement, a exprimé sa volonté de relancer la coopération sino-birmane. La conseillère pour l’État avait créé une commission spéciale pour les projets Chine-Birmanie qu’elle présidait personnellement 9. Aung San Suu Kyi est même allée jusqu’à suggérer la possibilité de relancer le projet de barrage de Myitsone 10. L’ouverture économique de la Birmanie profitait largement à la Chine et à ses entreprises capables de produire à bas coûts les infrastructures et biens de consommation nécessaires à une économie de pays en développement. Entre 2010 et 2020, le commerce bilatéral est passé de 4 à 19 milliards de dollars. La Chine n’avait effectivement pas intérêt à voir le gouvernement d’Aung San Suu Kyi se faire renverser.

Vice-Président Xi Jinping en visite en Birmanie, Naypyidaw, 2009 devant une maquette du projet de pipeline sino-birman. Source : Global New Light of Myanmar

De l’attentisme à l’interventionnisme

À la suite du coup d’État, la Chine a adopté une posture attentiste et n’a pas reconnu formellement le régime militaire du général Min Aung Hlaing, tout en refusant systématiquement tout contact officiel avec le gouvernement révolutionnaire en exil. Ces atermoiements ont duré jusqu’en 2023, lorsque Pékin s’est directement impliqué dans le conflit birman à deux reprises et dans des orientations radicalement différentes. 

Le 27 octobre 2023, une coalition de groupes ethniques armés menée par l’Armée de libération nationale Ta’ang, l’Armée d’Arakan et l’Armée de l’Alliance nationale démocratique de Birmanie a lancé une offensive d’ampleur contre la frontière sino-birmane, en prenant pour cible des positions tenues par l’armée et des milices affiliées. L’opération dite « 10/27 » visait officiellement à déloger et arrêter les responsables des centres d’arnaques en ligne installés sur la frontière. Les combats ont été marqués par un important usage de drones par les insurgés, et un haut degré de coopération entre ces groupes dont l’équipement était chinois et des jeunes combattants révolutionnaires en quête d’expérience militaire. L’opération a été un succès retentissant : des dizaines de centres d’arnaques ont été démantelés et les employés chinois impliqués remis à leurs autorités nationales. L’armée birmane qui avait réussi de justesse à exfiltrer les responsables des milices en charge de la zone, les a finalement extradés vers la Chine, qui les a condamnés à mort en 2025. Ainsi, frustré par l’inaction de la junte birmane face aux centres d’arnaque, Pékin a montré qu’il était prêt à user de son influence sur les groupes ethniques armés, pour intervenir directement dans une opération de police à grande échelle en Birmanie.

L’opération « 10/27 » a permis une prise de territoire importante au bénéfice des insurgés, et illustré la faiblesse de l’armée birmane, déclenchant une série d’offensives partout dans le pays : des groupes ethniques et révolutionnaires sont parvenus à se saisir de plusieurs villes. Une seconde opération a été lancée à l’été 2024 par les mêmes acteurs, avec un succès retentissant, les insurgés ayant pris le pouvoir dans six villes et le contrôle d’un des 14 centres de commandement régional birman, une première depuis le coup d’État de 1962. Toutefois, cette seconde opération, menée sans son accord, a effrayé la Chine : la junte a menacé de s’effondrer. Anxieuse quant à la stabilité du pays et la sécurité de ses investissements, Pékin est intervenu en faisant pression sur les insurgés pour qu’ils acceptent un cessez-le-feu et a contribué à un blocus de la frontière terrestre, en suspendant l’accès à la nourriture et aux équipements. Le régime chinois a également usé de son influence sur la puissante armée des Was, un groupe ethnique autonome, forcée d’arrêter de vendre des munitions et de renoncer à leur passage sur son territoire. Sous pression, les groupes rebelles ont dû accepter le cessez-le-feu et renoncer symboliquement au contrôle de la ville carrefour de Lashio, rendue à l’armée, alors même qu’elle avait été gagnée au prix de nombreuses pertes dans les deux camps. Le cessez-le-feu sous supervision chinoise, effectif depuis janvier 2025, a été suivi de visites du ministre des Affaires étrangères Wang Yi 王毅 et d’invitations du général Min Aung Hlaing en Chine, notamment pour visiter des usines d’armement et de fabrication de drones 11. Cette intervention chinoise et l’instauration d’une politique de conscription expliquent aujourd’hui l’inversion de la dynamique militaire. Les élections de 2025/2026 marquent la conclusion de ce cycle de sauvetage de la junte birmane par Pékin.

Vulnérabilités chinoises

On peut s’interroger sur l’opportunité de ce sauvetage. Le général Min Aung Hlaing a plongé la Birmanie dans le pire cycle de violences internes depuis l’indépendance. Le conflit a déjà fait plus de 100 000 morts 12, notamment sous le feu des bombardements aériens perpétrés par la junte contre des cibles civiles. Le pays, la population et son économie restent ravagés par la guerre civile. Après une chute de 18 % du PIB en 2021, celui-ci n’a toujours pas retrouvé son niveau d’avant la Covid-19, faisant de lui le seul pays de l’ASEAN dans ce cas 13

Insécurité rampante

La plateforme ACLED classe la Birmanie au rang de second pays le plus conflictuel dans le monde en 2025, après la Palestine 14. L’insécurité est endémique au-delà du cercle restreint de contrôle direct de l’armée exercé à Naypyidaw, Mandalay et Rangoun. L’armée administre réellement les plus grandes villes dans la plaine centrale du pays, mais les groupes révolutionnaires ou ethniques contrôlent la périphérie et les frontières. Les routes qui relient les villes de ces zones sont dangereuses : celle qui mène de Mandalay à Monywa et Kalay est si périlleuse que les habitants privilégient l’avion. Sur l’ensemble du territoire, le nombre de checkpoints a augmenté, créant de longues files d’attente devant des péages formels et informels. L’extorsion peut être le fait de l’armée, de milices soutenues par cette dernière, appelées Pyusawhti, de groupes ethniques armés ou de groupes révolutionnaires. Autour de Mandalay, entre les villes moyennes de Meikthila et de Kyaukse sous contrôle militaire, différents groupes d’hommes armés, avec ou sans uniforme reconnaissable, peuvent arrêter par surprise des véhicules et extorquer de l’argent. La police est cantonnée à un rôle de gardiennage des bâtiments administratifs et de protection des rares convois d’officiels en déplacement. La junte a partiellement légalisé la détention d‘armes à feu en 2023 15, en partie en réponse aux inquiétudes des familles pro-militaires et fortunées du pays face à l’explosion de la violence. Les jeunes hommes n’osent pas sortir dans la rue à Rangoun par peur d’être kidnappés pour la conscription. L’armée est bien le premier facteur d’insécurité dans un pays qui est entré en révolution. Le soutien chinois aux généraux birmans a certes permis de sauver ces derniers et leur prétention au pouvoir, mais cela ne se traduit pas dans un contrôle effectif du pays.

Dilemme de Malacca

La Birmanie présente une importance stratégique pour Pékin, en tant que point d’accès direct à l’océan Indien. Le pays offre en effet la possibilité à la Chine de réduire sa dépendance au détroit de Malacca, par lequel transitent plus de 75 % des importations de pétrole et un quart du commerce maritime international et qui, en cas de conflit ouvert avec les États-Unis, pourrait être bloqué 16. Dès 2003, le président Hu Jintao faisait référence à ce scénario sous le nom de « dilemme de Malacca ». Le lancement du « Corridor Économique Chine-Birmanie » en 2017 par le ministre des Affaires étrangères Wang Yi, vise à y apporter une solution. La nature des projets regroupés derrière cette entité traduit bien cette conception d’un pays vu avant tout comme un « corridor » : oléoduc, gazoduc, port en eau profonde, ligne de chemin de fer Kunming-Kyaukphyu. La Chine cherche à traverser la Birmanie. Le double pipeline, gazoduc et oléoduc, fonctionnel depuis 2013 pour le gaz et 2017 pour le pétrole, a la capacité de desservir 10 % et 5 % des importations énergétiques chinoises respectives 17. Mais son utilité dépend doublement de la capacité à déployer les infrastructures nécessaires à son exploitation et à garantir leur sécurité. 

Plusieurs attaques ont déjà eu lieu le long du pipeline chinois, dont une en mai 2025, qui a consisté en une série de huit attaques coordonnées de la part des troupes révolutionnaires, ayant entraîné une prise de contrôle temporaire de stations de contrôle 18. Début 2026, l’Armée d’Arakan est engagée dans une offensive pour s’emparer de la ville de Kyaukhpyu et de ses alentours, points de départ de l’oléo-gazoduc, ce qui pourrait conférer à cet ennemi juré de la junte un levier de négociation important. D’autres attaques contre le pipeline ne sont pas à exclure de la part des groupes révolutionnaires aujourd’hui menacés dans leur survie par les mesures décrétées par la Chine. Jusqu’en 2026, les attaques n’ont pas intentionnellement visé à endommager l’infrastructure, mais plutôt à s’en saisir pour démontrer une capacité de protection 19. De futures opérations, menées par des acteurs plus désespérés, pourraient être autrement plus destructrices.

Terres rares lourdes

La seconde vulnérabilité chinoise aux chocs birmans se situe dans les sols du nord-est du pays, riches en terres rares lourdes telles que le dysprosium et le terbium. Selon certaines estimations, la Birmanie représente 60 à 80 % des importations de terres rares lourdes en Chine depuis la fin des années 2010 20. Les mines situées côté birman de la frontière sont aujourd’hui placées sous le contrôle de différents groupes ethniques armés. En 2024, l’armée d’Indépendance Kachin s’est emparée d’une zone minière importante précédemment contrôlée par une milice locale qui avait prêté allégeance à l’armée birmane. Grâce à cette prise, les rebelles Kachin ont été capables de forcer la Chine à rouvrir les postes frontières jusqu’alors fermés, illustrant cette nouvelle vulnérabilité de Pékin. 

Par l’importance de ses investissements, notamment dans des projets d’infrastructure et l’extraction de matières premières, la Chine est vulnérable aux répercussions du coup d’État de 2021. Le choix de sauver la junte s’explique par ces vulnérabilités. La Chine a cherché à protéger ses intérêts, sur lesquels la chute potentielle du régime pourrait faire planer une menace. La fin de sa neutralité et l’engagement dans le conflit aux côtés de l’armée créent toutefois de nouveaux risques. La question se pose de savoir si l’armée qui a eu besoin d’être sauvée, sera capable de réellement protéger les intérêts chinois, et si les cessez-le-feu imposés de force par Pékin seront durables.

Les généraux birmans sauvés, mais ni capables, ni inféodés

Les élections et victoires militaires récentes de l’armée birmane semblent éloigner la possibilité d’un changement de régime en Birmanie. La fatigue liée à la guerre, perceptible partout dans les villes sous occupation de l’armée, dessine un futur proche de la stabilisation du pouvoir militaire, c’est-à-dire un retour à une Birmanie d’avant 2010. Seulement, à la différence de 2010, où un pouvoir civil avait entamé un processus d’ouverture politique, il n’y a, à l’heure actuelle, aucun signe semblable qui puisse donner espoir. 

Jeux de dupes : la difficile « coopération » entre la junte et la Chine

Pour la Chine, les premiers mois du nouveau gouvernement ont été l’occasion d’une célébration de l’amitié sino-birmane, notamment de la part des généraux birmans reconnaissants. Le général Min Aung Hlaing a initié un processus de relance du projet de barrage Myitsone et des consultations publiques ont déjà eu lieu sur place, afin de montrer à quel point ce projet pouvait constituer une véritable opportunité pour les populations locales. Ces visites sont largement mises en scène dans des opérations de propagande, et visent à promouvoir les efforts de coopération des généraux.

L’armée birmane a lancé depuis l’hiver 2025 une campagne de lutte contre les centres d’arnaques, désormais relocalisés sur la frontière thaïlandaise. La junte s’est mise en scène en train de dynamiter divers complexes. Mais ces centres étaient situés sur le territoire de la milice Forces de garde-frontières, un puissant groupe paramilitaire officiellement sous contrôle de la junte. La connivence entre cette milice et les généraux birmans est similaire à celle observée à la frontière sino-birmane, où les responsables des milices locales étaient nommés par l’armée birmane. La campagne intervenait dans le cadre d’un effort régional plus large sous la pression chinoise, comme par ailleurs au Cambodge et au Laos. Le phénomène est en effet particulièrement répandu en Birmanie et au Cambodge, où des mafieux chinois profitent d’accords avec les autorités locales corrompues pour héberger de larges centres d’arnaques en ligne, qui emploient des milliers de jeunes en provenance d’Asie du Sud-Est mais aussi d’Inde et d’Afrique, afin de prendre pour cible des internautes en Amérique du Nord et du Sud, en Europe et en Asie de l’Est. Derrière l’affichage politique, les centres d’arnaques détruits réémergent déjà dans d’autres villes en Birmanie, y compris à Rangoun 21. En mai 2026, la presse birmane affirmait que le général Pyae Son Linn, responsable de la formation des forces armées et ancien commandant militaire de la région de Rangoun, avait été arrêté car il a été révélé qu’il recevait directement les recettes d’un centre d’arnaque, dans un hôtel, en plein centre de la ville 22. La manne financière pour la milice et les officiers locaux, ainsi que la nécessité pour les généraux birmans de préserver leurs relations avec la milice, sans laquelle l’armée ne peut contrôler la frontière thaïlandaise, expliquent la pérennité de ces activités criminelles, malgré la pression chinoise. 

La Chine continue toutefois de hausser le ton. En conséquence, la junte birmane a limogé le lieutenant-général Tun Tun Naung, ministre des Affaires intérieures et proche du général Min Aung Hlaing début 2026, après la découverte de preuves montrant l’implication de ce dernier dans la gestion de centres d’arnaques. Selon le journal The Irrawaddy, ces preuves auraient été fournies par la Chine 23. Début mai 2026, l’ambassadrice chinoise en Birmanie s’est rendue à Naypyidaw pour s’informer de l’avancement d’un projet de loi anti-centres d’arnaques prévoyant une condamnation à mort dans certains cas pour les coupables. Mais la coopération ressemble davantage à de la coercition de la part de la Chine. 

Dans un scénario similaire, en novembre 2025, l’armée birmane a démantelé une série de laboratoires artisanaux de production de drogue de synthèse. Ces laboratoires auraient été « découverts » à la suite de preuves divulguées par la Chine 24, encore une fois. Impossible de croire que la junte ignorait l’existence de cette usine avant cette « aide » chinoise opportune. Les observateurs notent d’ailleurs que, malgré les saisies, aucun responsable n’a été identifié ou arrêté, la junte suggérant seulement la responsabilité de groupes armés locaux, sans apparaître crédible. La Chine semble déterminée à s’insérer directement dans les affaires birmanes, y compris en enquêtant sur les plus hauts responsables, pour pouvoir exiger l’exécution de ses demandes, notamment en matière de lutte contre le narcotrafic et de lutte contre les centres d’arnaques. 

Ces exemples de coopération forcée rappellent la frustration chinoise vis-à-vis des généraux birmans avant l’arrivée au pouvoir d’Aung San Suu Kyi. Le sauvetage de l’armée birmane s’est fait au nom de la protection des intérêts chinois. Mais la situation qui a mené à la menace de ces mêmes intérêts est bien le résultat de l’action des généraux birmans. Miser sur les généraux qui ont perdu le contrôle des frontières terrestres du pays depuis 2023 pour protéger les intérêts chinois semble paradoxal.

Impasse birmane, cessez-le-feu imposés, paix impossible

La coopération des généraux birmans au service des intérêts chinois reste inefficace, voire contre-productive. Pour ce qui est de la construction des infrastructures dans le cadre du Corridor Économique Chine-Birmanie, le projet de ligne de chemin de fer Ruili-Kyaukphyu n’a connu aucune concrétisation depuis son lancement théorique en 2011 25, de même que le port en eau profonde dans la région de Rakhine, qui se situe au milieu de la ligne de front. Le Transnational Institute identifiait, en 2020, quarante-et-un projets officiellement annoncés par la Chine dans le cadre des Nouvelles Routes de la Soie, dont seuls neuf avaient été acceptés par la Birmanie en 2020. Lors de sa visite en Birmanie en janvier 2020, Xi Jinping mentionnait trois « piliers » 26 du corridor économique sino-birman : la zone économique spéciale de Kyaukphyu, les zones économiques spéciales sur la frontière chinoise et le projet de Nouvelle-Rangoun. Le projet à Rangoun a complètement disparu des radars à la suite du coup d’État, les zones économiques spéciales sur la frontière terrestre sont désormais sous contrôle rebelle, et la zone économique de Kyaukphyu est en partie occupée par l’Armée d’Arakan. Le pont birman entre la Chine et l’océan Indien semble sous pression, alors même que le conflit entre les États-Unis et l’Iran a eu pour conséquence directe de rappeler le rôle stratégique du détroit de Malacca. Le ministre des Finances indonésien a évoqué publiquement l’opportunité pour son pays d’y taxer la navigation, avant de se rétracter 27. Le corridor birman, qui devait être une assurance pour la Chine, ressemble fortement à une impasse. 

En 2026, la Chine, et notamment les autorités provinciales du Yunnan, désireuses de relancer le commerce transfrontalier à l’arrêt depuis 2023, se retrouvent obligées de coopérer avec le groupe ethnique armé de l’Armée de l’Alliance nationale démocratique pour expulser les autres groupes ethniques armés de la route principale 28. En réaction, les autorités birmanes ont refusé, en mai 2026, l’accès à toute marchandise chinoise en direction de Mandalay depuis la frontière, les généraux cherchant certainement à se réapproprier une partie des profits de ce commerce. Alors que les autorités chinoises organisent de périlleuses opérations militaires inter-ethniques pour favoriser la reprise du commerce, la junte birmane initie une campagne de blocus des importations par la même route. Cette manœuvre illustre de manière claire l’incapacité des généraux à accepter le compromis et leurs positions maximalistes qui retardent cette reprise du commerce souhaitée par la Chine. 

Concernant les centres d’arnaques, la tolérance, voire la coopération de l’armée birmane avec les réseaux mafieux, qui permet la fraude à échelle internationale, a motivé en 2025 les États-Unis à installer une unité spéciale de lutte contre les centres d’arnaque en Thaïlande 29. Cette initiative, si proche des frontières chinoises, et dans une zone d’influence de Pékin, est une conséquence de la mauvaise gouvernance birmane. Les intérêts de la Chine s’en trouvent directement contrariés. 

Enfin, si la junte birmane a été capable de reprendre du terrain sur les six derniers mois, elle a perdu une part de son contrôle sur le territoire national par rapport à 2020, et ne propose aucun processus de paix crédible. La poursuite de brutales opérations de répression par des frappes aériennes contre des écoles et des hôpitaux participe de la prolongation du conflit. L’armée birmane s’est dite ouverte à des négociations de paix en 2026 avec certains groupes, mais sa longue histoire de trahison des engagements pris depuis 1962 ne montre aucun exemple encourageant. Dans les mots du commandant en chef de l’armée d’Arakan, un groupe rebelle ethnique ayant réussi à s’emparer de toute la façade ouest du pays sur la frontière bangladaise, « tant que l’armée continuera à bombarder les civils, cela sera extrêmement difficile pour nous d’envisager un processus politique » 30. La région d’Arakan est soumise à un blocus total, y compris sur les vivres et médicaments, et elle est privée d’Internet depuis plus de trois ans. L’hôpital général de Mrauk-U a été bombardé en décembre 2025, illustrant le degré de cruauté de l’armée birmane, qui considère la population comme son ennemi. Dans ce contexte, la signature d’un cessez-le-feu, du côté des groupes ethniques armés qui ont subi de lourdes pertes militaires et civiles, paraît difficilement envisageable. 

L’Armée de l’Alliance nationale démocratique et l’Armée de libération nationale Ta’ang ont sacrifié des centaines voire des milliers de vies pour se saisir des villes du Nord-Est, dont Lashio, désormais restituées à l’armée birmane. La pérennité des accords conclus est questionnable, autant du point de vue des insurgés que de la junte, qui se sent désormais en position de force. Faire confiance à l’armée birmane pour engager un processus de paix durable relève de l’aveuglement historique. 

Pékin a-t-il fait le mauvais choix ?

La collaboration chinoise avec l’armée est une prise de risque, qui pourrait avoir un impact par ricochet sur les projets et sur les citoyens chinois en Birmanie. 

En octobre 2024, le consulat chinois à Mandalay a ainsi été pris pour cible par une attaque à la grenade 31. L’ambassade chinoise à Rangoun est désormais encerclée au sein d’un périmètre largement interdit à la circulation, pour la sécurité des personnels. Traçant un parallèle illustratif, le journal en exil The Irrawaddy publiait une analyse 32 du chercheur pakistanais Chandu Doddi, expliquant que les attaques contre les projets chinois au Pakistan se sont multipliées en raison de l’impopularité de la Chine. Le sentiment antichinois en Birmanie est palpable, et entretenu par les conditions de travail dans certaines entreprises chinoises, ainsi que par sa coopération avec l’armée. Incapable de faire confiance à la junte, la Chine paye malgré tout le prix de cette coopération. 

Lors de sa visite à Naypyidaw en fin avril 2026, le ministre des Affaires étrangères Wang Yi 王毅, venu pour célébrer l’avènement du nouveau gouvernement, aurait rencontré Aung San Suu Kyi, selon des sources citées par le journal The Irrawaddy 33. La rencontre n’a pas été confirmée, le porte-parole du ministère des Affaires étrangères chinois déclarant seulement que la « condition » de cette « vieille amie » est toujours « à l’esprit » de Pékin 34. Directement après la visite de Wang Yi 王毅, l’armée a toutefois publié une rare photo d’Aung San Suu Kyi et a annoncé l’avoir transférée, de la prison jusqu’à une résidence surveillée. Selon le parti de la Ligue Nationale pour la Démocratie, le bureau de liaison international du parti communiste chinois aurait également envoyé ses vœux à Aung San Suu Kyi pour son 81ème anniversaire, passé en détention, le 19 juin 2026. Ironie du parti communiste chinois ayant aidé à organiser des élections dans le contexte d’un coup d’État militaire, et qui, au lendemain du scrutin, réaffirme son attention envers la première prisonnière politique du pays. L’ambiguïté des généraux birmans sauvés, mais ni capables ni inféodés, explique cette diplomatie particulière. 

Face à la pression chinoise, les généraux birmans jouent leur partition d’équilibristes en continuant à développer des relations avec la Russie et l’Inde, pays choisi pour la première visite à l’étranger du président nouvellement élu Min Aung Hlaing, fin mai 2026. Après celle-ci, le général birman s’est envolé pour une visite officielle à Pékin, en juin 2026, où Xi Jinping a exprimé son soutien pour que la Birmanie puisse « trouver un modèle de développement adapté à ses caractéristiques nationales et qui soit soutenu par son peuple ». Le communiqué commun de la rencontre appelle encore une fois à « accélérer » les efforts de coopération 35, le même message que lors de la visite de Xi Jinping en Birmanie en 2020, avant le coup d’État. La Chine a sauvé les généraux, mais ces derniers sont-ils vraiment capables de protéger les intérêts chinois ? Et pour combien de temps encore accepteront-ils les ordres de Pékin ?

L’interventionnisme chinois en Birmanie contraste singulièrement avec la posture globale chinoise de neutralité et de non-ingérence dans les affaires internationales. Le cas rappelle à la fois la capacité d’influence de la Chine hors de ses frontières, mais également ses vulnérabilités face aux dynamiques locales d’un pays en révolution.

Sources
  1. Plus haute dénomination birmane, équivalent à 2 euros.
  2. Aux dernières élections libres en 2020, le taux de participation s’est élevé à plus de 70 %, avec des registres électoraux beaucoup plus complets.
  3. Frontier/Myanmar Now
  4. Maung Kavi, « China Says Myanmar Junta Election Stems From Xi-Min Aung Hlaing Deal », The Irrawaddy, 30 décembre 2025. En plein milieu de la guerre civile, Pékin invitait d’ailleurs plusieurs partis politiques birmans tolérés par la junte depuis 2024 pour des voyages d’étude
  5. Athena Awn Naw, « Behind the Scenes : China’s Hand in Myanmar’s Election », The Irrawaddy, 16 juillet 2025.
  6. « China’s ambassador to Myanmar says situation ‘not what China wants to see’ », Straits Times, 16 février 2021.
  7. Yun Sun, « Aung San Suu Kyi’s Visit to Beijing : Recalibrating Myanmar’s China Policy », Stimson Center, 19 septembre 2016.
  8. Thompson Chau, « China, Myanmar tighten their Belt and Road ties », Asia Times, 21 janvier 2020.
  9. Gregory B. Poling, « Kyaukpyu : Connecting China to the Indian Ocean », CSIS, 2 avril 2018.
  10. Kyaw Phyo Tha, Myitsone Dam Flashback, The Irrawaddy, 29 avril 2019.
  11. « Myanmar junta chief visits factories during his visit to China, including one for advanced drones », Mizzima, 12 novembre 2024.
  12. ACLED
  13. Données de la Banque Mondiale
  14. Conflict Index dashboard, ACLED « conflictuel » signifiant ici à la fois dangereux pour les populations, mais aussi factionnel avec une pluralité d’acteurs.
  15. Le port d’arme est légalisé pour les citoyens dits « loyaux » ayant reçu un accord de l’administration militaire.
  16. « Could the Strait of Malacca be the next global flashpoint ? », The Conversation, 27 avril 2026.
  17. Carlos Alatorre, « China’s Investments in Myanmar : Analyzing the Status of Projects », Tearline, 8 mai 2024 ;« Myanmar-China Gas Pipeline enters 10th year of operation, shipping 52 bcm so far », Global Times, 27 juillet 2023. et Myanmar, CNPC.
  18. « Myanmar Junta Abandons Chinese Pipeline Amid Resistance Attacks », The Irrawaddy, 16 mai 2025.
  19. Une position notamment exprimée par le commandant en chef de l’Armée d’Arakan.
  20. Eugene Quah, « Myanmar : the soft underbelly of China’s rare earth dominance », Asialink, 19 mai 2026 ; Conflict Economy – Five Key Insights into Myanmar’s Rare Earth, ISP Myanmar, 27 mars 2025.
  21. Times Originals, mai 2026.
  22. Democratic Voice of Burma TV, 13 mai 2026
  23. « Myanmar Junta’s Anti-Scam Czar Purged in Bribery Scandal », The Irrawaddy, 12 février 2026.
  24. « Myanmar Junta Highlights Drug Seizures in Northern Shan, Makes No Arrests », Shan Herald Agency for News, 19 janvier 2026.
  25. Le projet a d’ailleurs été annulé par le gouvernement civil en juillet 2014, puis visiblement relancé sous la pression chinoise. Jacob Goldberg, « Myanmar’s Great Power Balancing Act », The Diplomat, 29 août 2014.
  26. Discours diffusé dans la presse de propagande birmane en janvier 2020, disponible sur le site du ministère des affaires étrangères chinois : Full text of Xi’s signed article on Myanmese newspapers
  27. Stephen Dziedzic, Tim Swanston, « Indonesia’s finance minister suggests Strait of Malacca toll before immediately backtracking », ABC News, 23 avril 2026.
  28. Su Mon, « The recent territorial clashes within Myanmar’s Brotherhood Alliance signal a shift toward Beijing », ACLED, 23 mars 2026.
  29. Maung Kavi, « Myanmar Junta Accuses US of ‘Hidden Agenda’ in Anti-Scam Crackdown », The Irrawaddy, 19 novembre 2025.
  30. Rajeev Bhattacharyya, « Arakan Army Chief Twan Mrat Naing on Talks With the Myanmar Government, and Relations With India and Bangladesh », The Diplomat, 4 mai 2026.
  31. « China consulate in Myanmar hit with explosive device », South China Morning Post, 19 octobre 2024.
  32. Chandu Doddi, « Chinese Frustration Grows Over Pakistan’s Failure to Protect its Interests », The Irrawaddy, 29 avril 2026.
  33. Article publié sur Facebook : « Chinese FM Reportedly Meets With Myanmar’s Detained Leader Daw Aung San Suu Kyi », The Irrawaddy, 3 mai 2026.
  34. Foreign Ministry Spokesperson Lin Jian’s Regular Press Conference on April 30, 2026, Ministère des affaires étrangères chinois, 30 avril 2026.
  35. Joint Statement of the Republic of the Union of Myanmar and the People’s Republic of China on Accelerating the Building of a China – Myanmar Community with a Shared Future, Ministère des Affaires étrangères de Myanmar, 17 juin 2026.