Dans une lettre à Friedrich Niethammer du 13 octobre 1806, Hegel raconte avoir vu passer Napoléon à cheval dans la ville de Jena : « J’ai vu l’empereur – cette âme du monde – chevaucher à travers la ville pour effectuer une reconnaissance ; – c’est en effet une sensation merveilleuse que de voir un tel individu, concentré ici en un seul point, assis sur un cheval, embrassant le monde du regard et le dominant. » 1.
Un seul individu peut-il vraiment incarner, à un instant donné, le mouvement de l’histoire universelle ?
En cet été 2026, nous en sommes presque sûrs : l’esprit du monde ne peut sans doute plus se voir, mais il peut s’entendre. Et nous l’avons entendu dans le solo de batterie du groupe chinois Splay.
Splay est un calembour un peu geek : il vient de « splay tree » (en français, « arbre évasé »), une structure de données auto-ajustées classique des cours d’algorithmique. C’est le nom qu’un groupe d’étudiants de l’université Tsinghua, à Pékin, a choisi pour se baptiser lors de sa participation au festival étudiant « Les Mille et Une Nuits » du département d’informatique, en 2013.
Dans la vidéo de ce concert qui cumule en ce moment 537 vues sur YouTube 2, lorsque le chanteur présente les membres du groupe, il s’attarde sur le batteur, Kimi, qui lève le bras vers le ciel et se lance dans un solo, puis le morceau « Wake Me Up When September Ends » démarre. Il s’agit d’une ballade très connue de l’album American Idiot (2004) du groupe Green Day, dans laquelle le leader, Billie Joe Armstrong, exprime l’angoisse et la souffrance nées de la mort de son père, très vite identifiée aux sentiments de la jeunesse américaine après le 11 septembre et la guerre d’Irak 3.
Le rock comme récit fondateur
Kimi, le batteur de Splay, n’est autre que Zhilin Yang, le fondateur et CEO de la société d’intelligence artificielle Moonshot AI. Son nouveau modèle Kimi K3 a propulsé cette entreprise open source à la frontière de la course vers l’IA.
Né en 1992 à Shantou, une petite ville de 5 millions d’habitants dans le Guangdong, il est au moment de ce concert un brillant étudiant en informatique à Pékin. Admis à Tsinghua en 2011 en génie thermique, il bascule vers l’informatique, un choix qu’il attribue à la lecture d’un roman de Haruki Murakami, marqué par un personnage qui code tard dans la nuit pour donner vie à la technologie. Il obtient son diplôme en 2015. Viendront ensuite le doctorat à l’université Carnegie Mellon, des expériences professionnelles chez Google Brain et Meta Platforms, et enfin le retour en Chine. En 2023, il fonde Moonshot AI, qui s’affirme comme l’un des six « petits dragons » de l’intelligence artificielle chinoise 4 et reçoit au fil du temps des investissements d’Alibaba, mais aussi du génie du capital-risque chinois, Neil Shen 5, de Meituan et de Tencent, ainsi que de véhicules sous contrôle public comme CPE 6.
Moonshot AI développe les modèles Kimi — le surnom de Zhilin Yang —, jusqu’au lancement de K-3, qui plonge une bonne partie des acteurs américains de l’intelligence artificielle dans la panique, dans une atmosphère digne de « Wake Me Up When September Ends » 7.
Difficile d’exagérer l’importance narrative et symbolique du rock dans l’histoire de Moonshot AI. Yang Zhilin a souvent raconté que la lune figure dans le nom de l’entreprise en hommage à The Dark Side of the Moon de Pink Floyd, un album dont 2023, l’année de la fondation, marquait précisément le cinquantième anniversaire 8.
Dans des vidéos tournées au bureau, Zhilin Yang présente les modèles d’intelligence artificielle avec, en arrière-plan, plusieurs albums exposés : l’édition des 50 ans de The Dark Side of the Moon, puis I Might Be Wrong et A Moon Shaped Pool de Radiohead.
Les références musicales, chez Moonshot AI, ne s’arrêtent pas au décor des vidéos. Les salles de réunion et les espaces communs du siège pékinois sont tous nommés d’après des groupes de rock : Pink Floyd, Led Zeppelin, Deep Purple, Rolling Stones, Metallica, Queen, Radiohead. « Nous sommes une équipe de scientifiques qui aiment le rock — Radiohead, Pink Floyd — et le cinéma — Tarantino, Kubrick », résumait une employée sur X à l’été 2025. « Une des grandes raisons pour lesquelles j’ai rejoint l’entreprise, c’est que le goût sonnait juste. » 9
L’une de ces salles porte un nom qui ne figure dans aucune discographie : Splay, qui se retrouve ainsi entre des classiques de la musique rock et pop.
Ce n’est pas un hasard : la photo de profil du compte X de Zhou Xinyu est un cliché d’un concert de Splay en 2013 au célèbre festival universitaire. Zhou Xinyu n’est pas un employé parmi d’autres : camarade de promotion de Yang Zhilin au département d’informatique de Tsinghua, il organisait avec lui les concours musicaux du campus avant de devenir, dix ans plus tard, cofondateur de Moonshot AI, où il supervise l’ingénierie des systèmes.
Ces aspects culturels ne sont pas des détails superficiels. Ce sont des indices qui éclairent une question essentielle. S’ils produisent un choc chez nous, c’est qu’ils révèlent l’épaisseur humaine de jeunes gens qui s’amusent, nourrissent de fortes passions et ne correspondent en rien au stéréotype de petits robots télécommandés par le Parti communiste, ne pensant qu’à travailler jusqu’à la mort.
Il ne faudrait pourtant pas en conclure que Moonshot est un club de musique. Les témoignages décrivent une culture d’horaires intenses, dans un siège qualifié d’utilitaire. Mais c’est précisément le cumul, l’excellence informatique et la passion pour la musique qui font le mythe de Yang Zhilin à Tsinghua, où il est surnommé « Yang Shen », « Yang le génie », non pas seulement parce qu’il finissait major de sa promotion d’informatique, mais parce qu’il y parvenait tout en tenant la batterie de Splay et en organisant les concours musicaux du campus. Le goût est traité comme un avantage concurrentiel à part entière. Comme l’a souligné l’investisseur Kevin Xu : « Une culture qui embrasse non seulement la technologie hardcore, mais aussi la musique, l’art et les humanités, donne un avantage à Moonshot. Tant le développement de l’IA de frontière relève du goût de recherche — de cette combinaison des humanités et de la technologie que nous n’avions encore jamais vue. » 10
Le miroir américain
Ces aspects culturels produisent un autre choc, peut-être encore plus profond.
Si l’on compare le profil de Zhilin Yang à celui de Sam Altman, il est difficile de soutenir que le PDG d’OpenAI soit une personne plus intéressante que le fondateur de Moonshot AI.
D’un côté, nous avons un chercheur qui a publié avec les lauréats du prix Turing Yoshua Bengio et Yann LeCun, un programmeur qui a contribué à inventer deux architectures marquantes du deep learning. Un jeune étudiant qui décide d’étudier l’informatique parce qu’il a découvert Murakami et qui s’immerge jusqu’au bout dans l’atmosphère des universités américaines (entouré, évidemment, de Chinois ou d’autres personnes d’origine asiatique), qui pourrait poursuivre son aventure aux États-Unis, mais qui décide de rentrer chez lui pour fonder une entreprise (donc gagner de l’argent), entouré de symboles de sa culture musicale qui l’ont marqué avec ses camarades tout au long de sa formation.
De l’autre côté, une personne qui a interrompu ses études à Stanford pour fonder une start-up (donc pour gagner de l’argent), présidé le plus célèbre accélérateur de start-ups de la Silicon Valley (ibid.), puis bâti OpenAI (id.). Sam Altman a un talent hors du commun pour lever des fonds, capter des utilisateurs et transformer l’attention en revenus. Mais le jour où il a voulu prouver qu’il était humain, qu’il avait des passions ou tout simplement du goût, il s’est filmé en train de cuisiner des pâtes avec une quantité d’ail si improbable qu’on en vient à se dire que l’homme qui a appris aux machines à imiter les humains ne sait pas les imiter lui-même 11.
Vous, qui voudriez-vous être ? Vous, qui voudriez-vous imiter ?
Ce sont des questions importantes, qui rejoignent l’histoire du talent chinois aux États-Unis et l’impact des politiques migratoires américaines des thèmes très débattus dans l’écosystème technologique pendant le choc K-3.
Il n’existe aucun droit divin en vertu duquel un étudiant chinois, indien, vietnamien ou indonésien devrait forcément rester faire carrière aux États-Unis. Chaque pays asiatique qui s’élève dans la chaîne de valeur industrielle et technologique mettra en œuvre des politiques pour retenir, ou faire revenir, le plus grand nombre possible d’étudiants et de chercheurs ; et l’on verra se développer, comme c’est déjà le cas en Chine, avec les singularités du système chinois et du rôle du Parti communiste, des mécanismes narratifs et symboliques destinés à renforcer cette exigence.
Dans le même temps, comme le montrent les récentes enquêtes du Pew Research Center, le soft power des États-Unis décline à l’échelle mondiale 12.
Le système américain conserve des éléments d’attractivité, mais des signaux significatifs apparaissent déjà : réduction des visas étudiants et choix d’orientation différents de ceux du passé, notamment sous l’effet des politiques de Trump.
Une réponse MAGA à cet état de fait serait : « Très bien, avec moins de Chinois et d’Indiens, il y aura enfin plus d’emplois pour les ‘vrais’ Américains », mais comme l’a rappelé Ng dans ces pages, cette réponse serait évidemment inconséquente. En affaiblissant leur force d’attraction, les États-Unis accélèrent leur propre fragilisation et confirment la prophétie formulée par Wang Huning dans le livre publié un an avant la naissance de Zhilin Yang : America Against America 13.
La course à l’IA et le désir mimétique
La puissance de l’histoire d’une rock star de l’IA est donc décisive dans un pays comme la Chine, où le vivier de talents, de chercheurs et de fondateurs d’entreprises est bien plus vaste que celui des autres pays, États-Unis compris. Car dans cette course, la ressource rare n’est ni le capital ni le calcul, mais les jeunes gens capables d’entraîner un modèle de frontière — et un jeune surdoué ne choisit pas sa carrière en comparant des salaires, mais en imitant le désir d’un autre : en se demandant à qui il veut ressembler 14.
C’est pourquoi être Zhilin Yang — comme être Liang Wenfeng 15 — signifie quelque chose de spécifique dans ce contexte, quelque chose de plus profond que les écarts qui subsistent entre le système chinois et le système américain, dans l’écosystème des semi-conducteurs ou, plus encore, dans les capacités financières.
C’est précisément dans le déploiement de ce « désir mimétique » et dans la compétition pour le talent que se joue la véritable partie de l’histoire de Kimi pas seulement, ni surtout, dans la performance face aux modèles américains, qui n’est qu’une partie du tout.
Comme l’ont remarqué plusieurs observateurs, le cas de Yang précède les tournants récents de la politique migratoire américaine, et c’est précisément ce qui le rend inquiétant pour Washington. L’attraction chinoise qui a conduit le fondateur de Moonshot AI à rentrer dans son pays opérait déjà quand rester en Amérique était encore le chemin de moindre résistance : environ 90 % des Chinois titulaires d’un doctorat STEM américain obtenus entre 2000 et 2015 y résidaient encore aux États-Unis début 2017 16. Aujourd’hui cette dynamique s’inverse. Les nouveaux visas étudiants ont chuté de plus d’un tiers entre l’été 2024 et l’été 2025. En juillet, Washington a mis fin à la « duration of status », qui permettait depuis 1978 aux étudiants étrangers de rester tant que duraient leurs études. Au même moment, Pékin ouvrait son visa K, réservé aux jeunes talents scientifiques étrangers, sans même exiger d’offre d’emploi.
C’est donc un changement de culture qui est en place et on pourrait en trouver la trace dans le choix stratégique le plus commenté de Moonshot : l’open source. Quand Yang décide, après le choc DeepSeek, d’ouvrir les modèles de l’entreprise, il fait un pari commercial et géopolitique, tout en actionnant une économie de la reconnaissance. Comme l’a résumé l’ingénieur Wang Tiezhen : « Les chercheurs veulent qu’on se souvienne d’eux pour leurs percées. L’open source leur donne cela. » 17 Pendant qu’Alibaba et Baidu voyaient partir leurs chercheurs vedettes, écartelés entre recherche de frontière et impératifs commerciaux, Moonshot AI a traversé la compétition féroce pour le débauchage des talents dans l’IA chinoise en gardant intacte l’une des meilleures équipes du pays, composée pour l’essentiel de compagnons de route de Tsinghua et de Carnegie Mellon.
La scène du solo de batterie de Kimi nous est parvenue grâce au site et à la chaîne YouTube de Ruofan Zhou, brillant leader et guitariste de Splay, qui vit aujourd’hui en Suisse et qui, sur son site, résume ses passions par une phrase où, après « Je fais de la recherche et j’aime… », alternent cinq possibilités : le code, la photographie, les voyages, la musique, les jeux 18.
Sur sa page Instagram, les photos de paysages de montagne — les Tre Cime di Lavaredo, le glacier d’Arolla, le Cervin — contemplent les disputes des humains et des machines entre les deux rives du Pacifique.
Sources
- G. W. F. Hegel, Correspondance, t. I : 1785–1812, trad. Jean Carrère, Paris, Gallimard, 1962.
- « Splay – Live @ 1001 Nights », vidéo publiée par Ruofan Zhou, YouTube, 7 mai 2014.
- Le clip de Wake Me Up When September Ends réalisé par Samuel Bayer en 2005, où un jeune homme s’engage chez les Marines et part en Irak, a définitivement associé la chanson au critiques de l’après 11 Septembre.
- Moonshot AI (月之暗面, en chinois littéralement « la face cachée de la Lune ») est fondée en mars 2023 à Pékin par Yang Zhilin et deux anciens de Tsinghua, Zhou Xinyu et Wu Yuxin. L’expression « petits dragons » (ou « tigres de l’IA ») désigne dans la presse chinoise le peloton des start-up de modèles de fondation nées dans le sillage de ChatGPT — Moonshot, Zhipu/Z.ai, MiniMax, Baichuan, 01.AI, StepFun.
- Neil Shen (Shen Nanpeng), fondateur de HongShan, l’ancien Sequoia Capital China, scindé de la maison mère américaine en 2023, régulièrement classé parmi les tout premiers investisseurs mondiaux du palmarès Midas de Forbes.
- Le tour de table de février 2024 (plus d’un milliard de dollars), mené par Alibab
- Kimi K-3, lancé le 17 juillet 2026 : voir l’encadré « Le choc K-3 en chiffres ». Les modèles Kimi existent depuis 2023 ; K2 s’était déjà fait remarquer par sa très longue fenêtre de contexte et ses capacités de code.
- The Dark Side of the Moon (Pink Floyd, 1973) : l’édition du cinquantenaire est sortie en mars 2023 — le mois même de la création de Moonshot AI, lancée délibérément à cette date anniversaire (source : Wikipédia, « Moonshot AI »). I Might Be Wrong : Live Recordings (2001) et A Moon Shaped Pool (2016) sont des albums de Radiohead — la « lune » y revient, comme un fil conducteur.
- Crystal (@crystalsssup), post sur X, 13 juillet 2025.
- Eleanor Olcott, Zijing Wu, « Yang Zhilin, the rock star founder behind China’s Moonshot AI », Financial Times, 24 juillet 2026.
- Roula Khalaf, « Lunch with the FT : Sam Altman », Financial Times, mai 2025.
- Pew Research Center, « Trump Gets Negative Reviews Internationally as Fewer Say U.S. Is a Reliable Partner », 23 juin 2026 : enquête auprès de 42 151 adultes dans 36 pays (terrain du 8 février au 13 mai 2026). Les opinions favorables aux États-Unis reculent dans de nombreux pays, avec des chutes à deux chiffres en Indonésie, en Italie, au Nigeria, en Afrique du Sud, en Corée du Sud et en Turquie ; la part des personnes jugeant les États-Unis « partenaire fiable » s’effondre chez les alliés traditionnels. Une enquête complémentaire (juillet 2026) montre que la Chine est désormais vue plus favorablement que les États-Unis dans 25 des 36 pays sondés.
- Wang Huning, America Against America (1991). Voir la traduction d’extraits dans le dernier volume du Grand Continent, L’Ennemi qui nous désigne, Paris, Gallimard 2026.
- Voir « The Competition for AI’s Scarcest Resource », Goodwin, 5 février 2026. À l’été 2025, Meta offrait jusqu’à 200 millions de dollars pour débaucher une poignée de chercheurs d’OpenAI et d’Apple : la preuve par les prix que la ressource contraignante est ailleurs.
- Fondateur du fonds quantitatif High-Flyer puis de DeepSeek, dont le modèle R1 (janvier 2025) avait déclenché un choc boursier et médiatique mondial comparable à celui de K-3 — au point que la presse parle, pour juillet 2026, d’un « nouveau moment DeepSeek ».
- Jack Corrigan, James Dunham et Remco Zwetsloot, The Long-Term Stay Rates of International STEM PhD Graduates, Center for Security and Emerging Technology (CSET), Georgetown University, avril 2022.
- Eleanor Olcott, Zijing Wu, « Yang Zhilin, the rock star founder behind China’s Moonshot AI », Financial Times, 24 juillet 2026.
- Site personnel de Ruofan Zhou : zrfanzy.github.io.