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Les défilés militaires passent encore pour les reliques d’un monde révolu, où la diplomatie se jouait dans les sommets et les communiqués plutôt que sur les places d’armes et les tribunes. Il faut pourtant les observer de nouveau avec attention, car ils constituent la grammaire du pouvoir la plus lisible qui soit : chaque unité qui défile, chaque dirigeant présent en tribune, chaque absence, chaque hymne joué dit une vérité que les discours dissimulent.
Ces images dessinent les contours d’un ordre international qui n’est plus celui du multilatéralisme né en 1945, ni celui de la mondialisation heureuse des années 2000. Les blocs impériaux se recomposent, la démonstration de force précède désormais le communiqué, et l’iconographie politique est redevenue une arme. Dans ce contexte, les parades ont retrouvé un poids réel.
Cette analyse propose donc une lecture rapprochée des quatre défilés qui, en treize mois, ont redessiné la carte des narratifs impériaux, afin de comprendre pourquoi ce qui se prépare à Paris les 13 et 14 juillet 2026 relève d’un basculement doctrinal et non d’une routine républicaine.
Première scène : à Moscou, le 9 mai Poutine donne à voir son impuissance
Pour le 80e anniversaire de la victoire sur l’Allemagne nazie, le 9 mai 2025, Vladimir Poutine, qui a érigé le défilé du Jour de la Victoire en point d’orgue de son système de propagande, avait besoin d’un coup d’éclat.
Le défilé du 9 mai 2025 devait être la plus ample démonstration de force depuis le début de l’invasion de l’Ukraine et une des plus grandes de l’histoire russe : onze mille soldats, chars T-90, systèmes S-400, missiles Iskander, missiles intercontinentaux Yars et, pour la première fois, les drones Orlan, Lancet et Geran employés quotidiennement contre les villes ukrainiennes.
Xi Jinping, invité d’honneur pour quatre jours, a offert à Poutine l’image de « l’amitié sans limites » proclamée en 2022, que le maître du Kremlin s’est employé à enraciner dans la « fraternité de combat » de la Seconde Guerre mondiale.
Malgré la guerre en Ukraine, vingt-neuf délégations étrangères étaient annoncées. Les dirigeants venus d’Afrique — Burkina Faso, Zimbabwe, Congo, Éthiopie, Guinée équatoriale — donnaient corps à la « la majorité globale » théorisée par Karaganov et reprise par le Kremlin, tandis que Lula, invité de marque, matérialisait le pont vers les BRICS et un discours particulièrement offensif du président russe.
Le Slovaque Robert Fico et le Serbe Aleksandar Vučić, seuls dirigeants européens présents, incarnaient une fissure dans le front européen et « l’Occident collectif ».
Treize contingents étrangers défilaient, les Chinois en position d’honneur devant Xi.
Quatre-vingts ans après 1945, le message était limpide : les « changements comme on n’en a pas vus depuis cent ans » que le président chinois annonçait à Poutine dès 2023 étaient désormais mis en scène sur la place Rouge.
Ces images sont saisissantes, mais elles cachent quelque chose d’essentiel.
D’abord, le défilé du 9 mai 2025 a moins tenu grâce à la défense antiaérienne russe que grâce au bouclier de ses invités. Le président Zelensky avait publiquement retiré ses garanties de sécurité et les drones ukrainiens avaient fermé une douzaine d’aéroports russes dans les jours précédents. Mais l’Ukraine ne pouvait frapper une place Rouge où siégeaient Xi Jinping, Lula et une vingtaine de chefs d’État sans s’exposer à un risque encore plus grave.
Un an plus tard, en mai 2026, ce qui avait été occulté par la mise en scène éclate au grand jour. Le Kremlin annonce dès la fin avril qu’aucun matériel militaire lourd ne défilera sur la place Rouge — une première en près de vingt ans de règne poutinien. Ni chars, ni missiles, ni défense antiaérienne : une infanterie à pied et un survol aérien, en quarante-cinq minutes.
Plus humiliant encore, la parade ne tient que par la permission expresse de l’adversaire : un cessez-le-feu de trois jours négocié par Washington, et un décret de Zelensky déclarant, avec une ironie calculée, la place Rouge « temporairement fermée aux frappes ukrainiennes ». La démonstration de force russe n’existe plus que sur autorisation d’un tiers.
Mis en échec par l’Ukraine, le président russe a dû choisir entre courir le risque de montrer ses forces et protéger son cœur politique. Il a choisi de se cacher.
L’empire n’ose plus défiler. C’est la première leçon de la séquence 2025-2026 : les parades dévoilent aussi ce que les puissances ne peuvent plus faire.
Deuxième scène : à Washington, le 14 juin 2025, Donald Trump s’offre l’armée pour son anniversaire
Trump voulait sa parade depuis 2017, précisément depuis qu’il avait vu Macron descendre les Champs-Élysées un autre 14 Juillet.
Il l’a obtenue en la greffant sur le 250e anniversaire de l’US Army, fondée un 14 juin 1775 : une coïncidence de calendrier qui faisait du jour de ses 79 ans une fête nationale militaire.
Premier défilé à Washington depuis la guerre du Golfe, la parade a mobilisé jusqu’à 45 millions de dollars, 6 700 soldats, 28 chars Abrams et une cinquantaine d’aéronefs.
L’ambition impériale s’affiche dans la mise en scène : faire de la démonstration militaire un rite de pouvoir personnel, confondre l’anniversaire du chef avec celui de l’institution.
Trump a assumé cette dimension neo-royaliste jusqu’à la caricature, en faisant sponsoriser ce « triomphe-anniversaire » par des entreprises liées à son écosystème politique et, pour au moins l’une d’elles au moins, à son patrimoine personnel. Les logos de Palantir, Coinbase et de l’UFC s’affichaient derrière la tribune présidentielle, et le maître de cérémonie remerciait les « sponsors spéciaux » entre deux passages de troupes, comme lors d’un show télévisuel.
Ce que l’on retiendra pourtant, c’est la réaction populaire : le même jour, deux mille rassemblements « No Kings » se tenaient dans les cinquante États, réunissant plusieurs millions de manifestants.
Plusieurs millions de manifestants au total, et à Washington, une foule clairsemée, très en deçà des 250 000 attendus, qui accentuait le kitsch de la mise en scène.
Les chenilles des chars grinçaient dans un silence gêné, et les soldats ne marchaient pas au pas, soit par manque de formation, soit intentionnellement, par « grève du zèle » selon certains observateurs militaires.
Ce défilé a été un anniversaire aux frais du pays, mais sans ses vœux.
Le récit américain est celui d’une puissance qui ne parvient plus à s’unifier autour d’elle-même.
Les prétentions impériales de Donald Trump se sont écrasées contre les barricades de la démocratie américaine. Le président américain voulait le triomphe de César, il n’a obtenu que sa solitude.
C’est la deuxième leçon : une parade n’est un récit que si le corps social la ratifie et le corps social américain a refusé ce récit.
Troisième scène : à Pékin, le 3 septembre 2025, le succès froid de la maîtrise
Trois mois plus tard, sur la place Tian’anmen, Xi Jinping donne une représentation qui paraît inverse.
Pour les quatre-vingts ans de la capitulation japonaise, cinquante mille spectateurs disciplinés assistent à soixante-dix minutes de spectacle chronométré.
Tout au long des séquences publiques, Xi se tient entre Poutine et Kim Jong-un. C’est la première apparition conjointe du trio, et l’image est très soigneusement composée.
La technologie du futur était exhibée sans complexe : missiles hypersoniques, drones sous-marins, « robots-loups » armés.
La séquence finale du spectacle était aussi réglée que le reste.
Là où Moscou montre ce qui reste de la guerre froide, Pékin montre ce qui pourrait la remplacer.
Le message est maîtrisé au mot près.
Dans un discours scripté, Xi prononce la formule qui structure désormais la géopolitique chinoise : « L’humanité est confrontée au choix entre la paix et le conflit, le dialogue et la confrontation, le bénéfice mutuel et le jeu à somme nulle. »
Le peuple chinois « se tient fermement du bon côté de l’histoire ». Autrement dit : nous ne sommes plus la puissance disruptrice, nous sommes l’ordre.
La limite est pourtant visible sur ce que les photos ne contiennent pas.
Les Occidentaux ont boudé Pékin — à l’exception, une fois encore, de Fico et de Vučić — et la Chine a réussi son défilé devant un parterre de satellites et de parias du système international.
Contrairement à la veille à Tianjin, où Xi avait réussi à attirer Modi, le président chinois n’a fait ici que rassembler les convaincus.
C’est déjà beaucoup, ce n’est pas encore une hégémonie.
Quatrième scène : à Ankara, le 7-8 juillet 2026, la césure d’un Sommet
Entre le défilé de Pékin en septembre 2025 et celui de Paris en juillet 2026, une césure intervient et un événement en révèle la forme.
Le sommet de l’OTAN organisé par Erdoğan — qui revendique une nouvelle centralité et assume un apparat néo-ottoman — devait apaiser les tensions avec Trump.
Il a produit l’inverse.
Le président américain y déclare qu’il est « très déçu par l’OTAN » et que sans Erdogan, il ne serait peut-être pas venu.
Il accuse l’Italie, la France et l’Allemagne de l’avoir « laissé tomber » pendant la guerre en Iran, demande à quoi servent des alliés qui ne combattent pas — l’article 5 inversé, en somme —, rappelle ses revendications sur le Groenland et démultiplie les attaques contre ses soutiens les plus fidèles.
Surtout, les Européens et le Canada s’engagent, sans les États-Unis, à fournir 70 milliards d’euros d’aide militaire à l’Ukraine en 2026, et autant en 2027, dont 30 milliards par an de prêts déjà actés par l’Union.
Zelensky, dont les portes de l’Alliance restent fermées par le veto américain, plaide sa cause en industriel : quel sens y a-t-il à laisser dehors la première force de frappe de drones d’Europe ?
Ankara marque un basculement discret mais sans doute irréversible : l’OTAN comme cadre unique de la sécurité européenne est désormais insuffisante.
Les Européens y viennent encore, mais ils repartent en organisant leur sécurité à côté. C’est précisément dans ce vide et dans cette séquence qu’il faut lire le défilé qui se prépare demain à Paris.
Cinquième scène : à Paris, le 14 juillet 2026, le premier défilé de la Coalition
Que verrons-nous demain ?
Cinq cents soldats des pays de la Coalition des volontaires (Britanniques, Allemands, Polonais, Roumains, Canadiens, Australiens) ouvriront la parade sur les Champs-Élysées, suivis de vingt-cinq militaires ukrainiens.
Selon le protocole communiqué, deux Mirage 2000B copilotés par des officiers ukrainiens formés en France survoleront l’avenue.
Une trentaine de chefs d’État et de gouvernement seront présents en tribune, dont Volodymyr Zelensky et Friedrich Merz, qui parle d’un « honneur personnel ».
Le format est record.
6 800 défilants à pied, 30 % de véhicules et d’aéronefs supplémentaires, ainsi que des appareils porteurs d’armements fictifs et des hélicoptères évoluant au-dessus des chars pour reproduire une situation de champ de bataille, une première assumée par l’Élysée comme « signalement stratégique ».
C’est également le dixième et dernier défilé d’Emmanuel Macron et il faut sans doute y voir un testament doctrinal.
Ce que nous ne verrons pas sera massif. Les États-Unis ne défileront pas.
Ce n’est ni un oubli ni un calcul de dernière minute : cette coalition de volontaires, qui compte désormais 37 pays après l’entrée de la Moldavie et de la Macédoine du Nord, regroupe l’essentiel de l’OTAN, à l’exception des États-Unis, de la Hongrie et de la Slovaquie, ainsi que le Japon, l’Australie, la Nouvelle-Zélande, l’Irlande et l’Ukraine. Il s’agit donc d’une OTAN sans l’Amérique, mais avec l’Indo-Pacifique démocratique.
Cette absence constitue le fait géopolitique principal de cette édition du défilé du 14 juillet, mais elle n’est ni sanctionnée, ni thématisée, ni même mentionnée.
Alors que Trump avait cherché une parade et avait échoué, que Poutine avait dû cacher ses chars mobilisés ailleurs pour éviter une humiliation, et que Xi avait défilé devant son bloc, le président français défile devant une nouvelle alliance qui se constitue.
Nous pourrions la baptiser, car nous assistons sans doute à son acte fondateur, tout simplement « la Coalition ».
Un détail protocolaire vaut manifeste si le dispositif annoncé se confirme.
Mark Rutte, António Costa et Ursula von der Leyen participeront à la réunion des Invalides, le 13 juillet, dans un cadre technique où l’OTAN garde toute sa place. Mais le 14 juillet, sur la tribune, seule von der Leyen représenterait les institutions européennes, aux côtés du général américain Alexus Grynkewich, commandant suprême de l’OTAN en Europe, invité à titre militaire ; le secrétaire général, lui, ne serait pas sur les Champs-Élysées.
Dans un défilé qui met en scène une alliance se substituant à l’OTAN sans jamais le dire, ce silence-là vaudrait tous les discours et la composition de la tribune serait une prise d’acte.
Le thème officiel, « le réarmement de la France et le réveil stratégique européen », n’est pas un simple habillage, mais l’énoncé d’une doctrine.
Un conseiller de l’exécutif parle de donner à la fête nationale « une coloration européenne ».
En effet, ce que la France célèbre ce 14 juillet n’est plus seulement la France, c’est une communauté de sécurité en train de naître, dont Paris est le point d’articulation.
L’ouverture du défilé par les contingents étrangers inverse ainsi la grammaire traditionnelle : ce n’est plus la France qui reçoit ses invités, mais une coalition qui a choisi Paris pour sa première apparition militaire commune.
Les trois premiers défilés que nous avons analysés étaient impériaux. Ils cherchaient à mettre en scène un chef, une armée, un peuple, un ennemi.
Il s’agit d’un défilé différent : c’est la conjugaison d’une nouvelle alliance, qui n’a pas été héritée comme celle dont la fiabilité s’est définitivement effritée à Ankara, mais qui a été construite en dix-huit mois autour d’une cause unique : la sécurité européenne, pensée comme une responsabilité européenne et non comme une sous-traitance.
Une parade ne fonde pas une doctrine. Au bon moment, elle consacre ce que le réel a déjà produit. Poutine cache ses chars, Trump menace et se querelle avec ses alliés, Xi Jinping parle à ses vassaux et Emmanuel Macron ouvre la République à d’autres. Le basculement ne se joue peut-être pas dans les traités, mais dans le premier pas cadencé de cinq cents soldats étrangers, mardi, sur les Champs-Élysées.
Reste qu’une doctrine n’existe que si elle survit à son fondateur. Ce défilé sera jugé sur trois points : la teneur des engagements du 13 juillet, la mise en œuvre opérationnelle des garanties promises à l’Ukraine et la capacité de la coalition à perdurer au-delà du quinquennat qui l’a fondée. Si ces épreuves sont franchies, ce 14 juillet ne sera pas un défilé de plus, mais le premier d’un nouvel ordre européen.