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Les funérailles du Guide suprême, tué par les États-Unis le 28 février, initialement prévues en mars, sont l’occasion pour un régime à bout de souffle de réactiver l’énergie de sa théologie politique messianique, épuisée par des décennies de cruauté bureaucratique. Entre la scénographie du martyre et l’arithmétique des négociations avec Washington, chaque image diffusée par la télévision d’État ou les photographes du régime est un indice qui mérite d’être analysé et critiqué. 

1. Faire masse

Les autorités espèrent entre 15 et 20 millions de participants rien qu’à Téhéran pour les trois jours d’hommage dans la capitale, un chiffre qui dépasserait celui des funérailles de Rouhollah Khomeyni en 1989, reconnues par le Guinness World Records comme ayant réuni « le plus grand pourcentage de la population à avoir assisté à des funérailles », avec environ 10,2 millions de personnes.

Les six jours de commémorations se déploient dans cinq villes d’Iran et d’Irak : après l’exposition du cercueil à la Grande Mosquée Mosalla jusqu’à dimanche soir et la procession de ce lundi dans les rues de la capitale, la dépouille prendra la direction de Qom mardi, puis de Najaf et Kerbala en Irak, avant l’inhumation jeudi à Machhad, au sanctuaire de l’imam Reza, dans la ville natale du défunt.

Le dispositif est celui d’une mobilisation totale. 

Le régime a décrété trois jours fériés, fermé les centres commerciaux et mis les entreprises au repos forcé afin de garantir une affluence maximale.

Des immenses périmètres interdits aux voitures, plus de 400 tentes du Croissant-Rouge érigées pour accueillir les Iraniens venus de tout le pays.

La mairie de Téhéran affirmait avoir transporté 2,2 millions de pèlerins en métro dès le premier jour, tandis que des portraits du Guide étaient installés dans la plupart des stations aux côtés d’images de propagande de guerre.

Dans une station de métro déserte, à Téhéran, un panneau publicitaire représentant une main militaire agrippant le détroit d’Ormuz, accompagnée d’inscriptions en farsi indiquant : « Entre les mains de l’Iran pour toujours », « Trump n’a rien pu faire » et « Le contrôle du détroit d’Ormuz appartiendra à l’Iran pour toujours ». © Vahid Salemi/ AP

Le régime cherche avant tout à mettre en scène sa résilience face à la guerre, en invitant les dignitaires religieux iraniens à participer aux funérailles.

Des dignitaires religieux iraniens et des membres de sa famille défilent devant les cercueils du Guide suprême iranien décédé, le vendredi 3 juillet 2026, à Téhéran. © Vahid Salemi / AP

Les délégations étrangères servent le même récit. 

Une trentaine de pays représentés, dont l’ancien président russe Dmitri Medvedev, le Premier ministre pakistanais Shehbaz Sharif et, pour la Chine, un haut responsable du Parlement, He Wei, ainsi que des dirigeants du Hamas, dont le chef de son bureau politique Mohammed Darwish, et du Hezbollah. 

Deux absences structurent pourtant la scène. 

Celle du peuple des grandes villes durement réprimé par le régime ces derniers mois, et celle du nouveau Guide, Mojtaba Khamenei, 56 ans, officiellement blessé dans les bombardements du 28 février, qui n’est jamais apparu en public et ne s’exprime que par des communiqués qui lui sont attribués. Il n’était pas présent à la grande prière de dimanche, à laquelle assistaient trois fils du défunt Massoud, Mostafa et Meysam. 

Une mère de famille brandit un drapeau sur lequel figurent les visages de l’ayatollah Khomeini, de Khamenei et de son fils Mojtaba, sur la place Enqelab, à Téhéran.© Ilya Pitalev/Sipa

Les funérailles de Rouhollah Khomeini avaient été l’une des plus grandes concentrations humaines de l’histoire et l’une des plus incontrôlables. 

La première procession avait dû être interrompue : la foule, dans une frénésie de deuil, avait renversé le cercueil pour toucher le corps et déchirer le linceul en reliques, la dépouille tombant à terre avant d’être évacuée par hélicoptère. 

Une foule en proie à l’hystérie tend les mains pour toucher le corps de l’ayatollah Ruhollah Khomeini, alors que son cercueil brisé est porté au-dessus de leurs têtes, lors des funérailles à Téhéran, le 6 juin 1989. © AP

Le lendemain, le corps fut acheminé dans un cercueil métallique fermé, sous protection militaire, tandis que des lances à incendie aspergeaient la foule pour la contenir et la rafraîchir. 

Les bilans de l’époque firent état de morts et de milliers de blessés. Toutefois ce chaos n’était pas un échec sécuritaire pour le régime, mais la preuve, physique, de la fusion entre le Guide et la communauté des croyants, l’oumma faisant littéralement corps avec son imam. 

C’est cette énergie que le régime tente de reconvoquer aujourd’hui. 

3. Théologie-politique du martyr

Les images de la mosquée Mosalla obéissent à une grammaire précise, celle du paradigme de Kerbala le martyre de l’imam Hussein, petit-fils du Prophète, tué en 680, matrice émotionnelle du chiisme politique résumée par le slogan révolutionnaire : « chaque jour est Achoura, chaque terre est Kerbala ». 

Khamenei tué par l’Amérique est immédiatement inscrit dans cette série. 

Les médias d’État ont diffusé des images du cercueil recouvert d’un drapeau rouge portant en calligraphie blanche « Ya Hussein », référence directe au martyre du petit-fils du Prophète.

Des personnes se rassemblent autour du cercueil de l’ayatollah Ali Khamenei, à Téhéran, en Iran, le 2 juillet 2026. L’inscription « Ya Hussein » inscrit le martyre de Khamenei dans la lignée de celui de l’imam Hussein. © Bureau du Guide suprême iranien via ZUMA Press

À la Mosalla, le cercueil du Guide, enveloppé dans le drapeau iranien et surmonté de son emblématique turban noir, signe des sayyeds, les descendants du Prophète, est exposé aux côtés de ceux des membres de sa famille tués avec lui le 28 février. Le fait que les cercueils soient enveloppés dans des drapeaux de la République islamique suggère que les funérailles s’inscrivent à la fois dans le cadre théologique du martyre chiite, mais aussi dans une exaltation du nationalisme iranien.

La nouvelle élite au pouvoir s’est affichée en larmes devant le cercueil du Guide. Mohammad Ghalibaf notamment, le président du Parlement et actuel négociateur avec les États-Unis, a été vu en train de sangloter face au cercueil.

Des responsables étrangers et nationaux se recueillent devant les cercueils contenant la dépouille de l’ancien guide suprême iranien, l’ayatollah Ali Khamenei, et celle de membres de sa famille, à la grande mosquée de l’imam Khomeini, le 3 juillet 2026, à Téhéran. © Khamenei IR/UPI/Shutterstock

Plusieurs éléments visuels sont à lire comme un signe codé. 

Les drapeaux rouges brandis par la foule, couleur du sang, de la justice et de la vengeance, évoquent l’étendard hissé sur le dôme de la mosquée de Jamkaran après l’assassinat de Qassem Soleimani en 2020, promesse de représailles non encore accomplies.

Les drapeaux rouges brandis par la foule évoquent l’idée de vengeance et de justice, à l’instar de ce qui s’est passé après l’assassinat de Qassem Soleimani en 2020. Téhéran, Iran, le 4 juillet 2026. © AP Photo/Altaf Qadri

Les hommes se frappent la tête et la poitrine en signe de deuil : c’est le siné-zâni, le rituel d’Achoura transposé au chef de l’État. 

Plusieurs femmes portent l’icône du martyr.

Les murs du site sont couverts de portraits géants de l’ayatollah aux différents âges de sa vie, notamment sur le front de la guerre Iran-Irak : la martyrologie murale qui recouvre Téhéran depuis les années 1980 trouve ici son apothéose. C’est en effet au cours de la guerre Iran-Irak que s’est développé et affirmé le culte des martyrs, qui sont devenus à cette occasion une des clefs de voûte du système politique iranien. Rappelons également qu’Ali Khamenei était, de son vivant, handicapé à la suite d’une tentative d’assassinat en 1981.

Même l’agenda participe de cette dramaturgie de la vengeance : les funérailles coïncident avec le 250e anniversaire des États-Unis, des banderoles « #KillTrump » apparaissent dans la foule, et des panneaux montrent Khamenei le poing levé sous le slogan « Nous devons nous lever » ou des détournements du drapeau américain et de la statue de la liberté de l’ancienne ambassade des États-Unis. 

Le 3 juillet, dans une rue de Téhéran, en Iran, une banderole fait référence aux dégâts matériels et aux morts causés par les bombardements américains. © Ilya Pitalev/Sputnik/Sipa

À côté du cercueil du Guide, ceux de ses proches tués avec lui le premier jour de la guerre : une fille, un gendre, une belle-fille et une petite-fille de 14 mois — l’innocence sacrifiée, figure obligée du récit de Kerbala.

4. Venger ou négocier

Les funérailles sont surtout un moment de vérité, alors que les tensions sont vives entre les négociateurs et une partie de l’appareil qui dénonce un rapprochement trop rapide avec Washington. Dirigé par Giuliano da Empoli chez Gallimard, le nouveau volume papier du Grand Continent L’ennemi qui nous désigne est désormais disponible. Cliquez ici pour le découvrir — si vous souhaitez le recevoir et nous soutenir, pensez à vous abonner à la revue

La mesure du soutien populaire pourrait produire deux effets opposés : un sursaut d’hostilité aux négociations, au nom de la vengeance du « martyr » Khamenei. Depuis vendredi, les foules scandent « Mort à l’Amérique » et « Que la malédiction de Dieu s’abatte sur Israël ». Ou, au contraire, une cohésion nationale renforcée derrière les négociateurs pour reconstruire le pays. 

Cette ambiguïté stratégique est incarnée par un homme très mis en avant dans la liturgie de ces funérailles : Mohammad Bagher Ghalibaf

Le président du Parlement et négociateur en chef qui a lui-même appelé à « venger » la mort de Khamenei par une forte participation aux funérailles, une vengeance reconvertie en démographie cérémonielle plutôt qu’en missiles.

Les négociations indirectes ont repris le 1er juillet à Doha, avec la médiation du Qatar et du Pakistan, autour de deux dossiers : la sécurisation de la navigation dans le détroit d’Ormuz et les modalités de mise en œuvre du cessez-le-feu, après la signature le mois dernier d’un accord-cadre pour mettre fin au conflit. 

Les médiateurs ont annoncé qu’une nouvelle réunion aurait lieu immédiatement après la fin des funérailles, sans date précise. Donald Trump a commenté la pause à sa manière : « Nous leur avons donné une semaine de congé pour des funérailles, parce que nous sommes gentils ». 

À la veille des cérémonies, Téhéran a averti qu’une attaque pendant les funérailles entraînerait une « riposte sévère », tandis que son ambassadeur à Pékin évoquait des frais imposés aux navires transitant par Ormuz, une idée rejetée par Washington, avec un traitement « spécial » pour les pays « amis ». 

Hier, plusieurs navires ont traversé le détroit en empruntant la route indiquée par les États-Unis, le long des côtes d’Oman. 

Reste à savoir si les images de cette semaine, marée noire et rouge à Téhéran, escale à Kerbala, tombeau scellé jeudi à Machhad, donneront au régime l’élan d’une revanche ou l’alibi d’une paix.