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On compte aujourd’hui entre 150 000 et 190 000 Gardiens de la révolution en Iran. Leur chef a été mis à mort et leur chaîne de commandement est probablement destructurée. Pensez-vous que cette situation pourrait susciter une radicalisation nouvelle dans le pays donnant lieu à des formes de terrorisme — reprenant les modes d’action historiques de la République islamique ?
Je ne crois pas que la séquence présente suscitera une forme de djihadisme en Iran : l’écrasante majorité dans la société rejette désormais cette vision du monde. Elle n’adhère plus à cette vision du sacrifice de soi au nom d’idéaux eschatologiques liés à la religion. Du reste, ceux qui la partagent ne passent pas à l’acte.
Contrairement au début de la révolution iranienne, l’idéologie ne joue plus un grand rôle en Iran : le clientélisme économique qui règne entre les factions iraniennes — et au sein de celles-ci — est bien plus déterminant.
Pourquoi excluez-vous d’emblée la thèse d’un regain du djihadisme ?
Le djihadisme que nous connaissons est sunnite.
Les djihadistes sunnites détestent les chiites — qu’ils pensent être de faux musulmans. Certains idéologues affirment que l’on acquiert autant de mérite dans l’autre monde à tuer des chiites que des croisés, c’est-à-dire des chrétiens occidentaux. Il existe donc une distinction fondamentale entre le chiisme et le sunnisme pour ce qui concerne le djihadisme, c’est-à-dire l’islam radical.
Cela étant dit, les djihadistes sunnites ont été très influencés par les martyristes chiites : d’une certaine façon, le meurtre qu’ils promeuvent est un meurtre entre frères. Aujourd’hui, ce sont surtout les djihadistes sunnites qui tuent des chiites. Les chiites ne le font pas pour plusieurs raisons : dans de nombreux pays — mis à part l’Iran, l’Irak et le Liban —, ils sont dans une position d’infériorité numérique, économique, politique et sociale. Ils sont donc très démunis. Dans le monde, ils ne représentent qu’environ 10 % des musulmans.
Si l’idéologie ne tient plus les forces de sécurité du régime, qu’est-ce qui assure leur cohésion ?
La force paramilitaire du Bassidj est un bon exemple de la logique à l’œuvre.
C’était à l’origine une organisation de volontaires qui s’est engagée dans la révolution pour la défendre contre les forces du shah. Après le renversement de celui-ci, des noyaux durs ont subsisté : par la suite, ils ont été mobilisés pour réprimer la population civile qui s’insurgeait contre le régime théocratique.
La milice était surtout composée de jeunes des classes sociales inférieures. Ils ont été pris en charge par le régime, qui leur a octroyé des droits relativement substantiels. Par exemple, au supermarché, ils bénéficient de prix très largement inférieurs à ceux que doivent payer les autres. Ils sont aussi favorisés par une politique de quota établie à l’université et peuvent y entrer bien plus aisément que les autres.
En somme, les familles des miliciens sont choyées par le régime : en contrepartie, les membres de cette organisation doivent participer à des manifestations de masse — comme celles qui se tiennent en ce moment en soutien au régime.
Pour ces manifestations, les fondations révolutionnaires qui sont directement sous l’obédience du Guide de la Révolution sont d’ailleurs mises à contribution. Ces organisations disposent de sommes colossales qui ne sont pas du tout comptabilisées dans les ressources publiques : elles constituent une forme d’État dans l’État.
Les nouvelles générations ne veulent absolument pas entendre parler du martyre.
Farhad Khosrokhavar
Ce fonctionnement clanique apparaît très loin du projet utopique de la Révolution et du sacrifice de soi qu’il exige en théorie…
En Iran, bientôt trois générations auront vu le jour depuis 1979.
Il est clair que les nouvelles générations ne partagent pas la vision qui a été à l’origine de la révolution islamique en Iran. Celle-ci accordait une très grande importance à la mort en martyr et au sacrifice de soi quand les circonstances l’exigent. Cette vision a constitué une sorte d’eschatologie chiite révolutionnaire. Par l’entremise de penseurs comme Shariati 1, l’eschatologie chiite, fondée en majeure partie sur le quiétisme, s’est transformée en une idéologie révolutionnaire.
Près d’un demi-siècle après le renversement du shah, le paysage mental et culturel de la société iranienne a considérablement changé.
Les nouvelles générations ne veulent absolument pas entendre parler du martyre.
Les trois derniers mouvements de protestation — celui contre la corruption et la vie chère de 2017–2018 et 2019–2020, celui féministe de Femmes Vie Liberté et celui que nous connaissons aujourd’hui — ne comportaient pas le moindre slogan religieux. Ils se concentraient au contraire sur les libertés concrètes, la vie quotidienne ou le sentiment d’être exclu du reste du monde à cause de la politique menée par le régime islamique.
Ces mouvements ont également dénoncé le chiisme d’État — qu’il faut distinguer du chiisme comme religion pratiquée par une grande partie de la population. Alors que le chiisme théocratique se servait de motifs révolutionnaires comme l’acceptation de la mort héroïque, son idéologie a été remise en cause depuis les manifestations de 2017–2018. En vérité, on pourrait faire remonter le point de départ de cette remise en cause au mouvement vert de 2009.
Pourriez-vous revenir sur la généalogie de cette sécularisation progressive ?
Le mouvement vert se préoccupait avant tout de citoyenneté et de droits civiques. Son slogan principal était : « Où est mon vote ? »
Lors des élections de juin 2009, le régime islamique a triché en favorisant Mahmoud Ahmadinejad alors que Mir-Hossein Moussavi était de loin majoritaire. Le despotisme et la vision du régime iranien ont été rejetés frontalement au nom d’une vision citoyenne de la vie, fondée sur l’expérience quotidienne.
Les manifestants ne connaissent pas forcément Henri Lefebvre, mais la notion de « quotidienneté » devient le fondement même des mouvements sociaux auxquels ils participent. C’est là une rupture avec la révolution de 1979, où la quotidienneté n’était pas importante. Il importait surtout de réaliser une vision globale, totale, utopique et eschatologique de la vie.
L’attitude de la jeunesse témoigne de ce clivage : contre la martyrologie officielle, que les jeunes appellent « la pleurnicherie », ils affirment une joie de vivre. Il est intéressant de noter que les hommes et les femmes protestataires semblent avoir fait corps en Iran contre le régime : à l’occasion des mouvements sociaux de ces dix dernières années, ils ont commis plusieurs transgressions en organisant des manifestations mixtes ou en s’opposant au port du voile imposé. Il ne s’agissait pas d’un rejet comme on pourrait l’interpréter en France à partir d’une vision laïque : ce n’était pas le voile en soi qu’on rejetait, mais le voile imposé. Les manifestants souhaitaient pouvoir décider de leur corps, de leurs apprêts vestimentaires. Des femmes voilées ont rejoint le mouvement et, en signe de solidarité, l’ont enlevé momentanément.
Nous sommes passés à un autre monde. Ce monde de la joie de vivre se veut en rupture avec l’ancien — celui de la théocratie, d’une forme de « dolorisme chiite », selon un mot des orientalistes, qui veut imposer constamment le deuil 2.
Que retenez-vous de ce changement d’époque ?
J’en conclus que les nouvelles générations sont en rupture avec le pouvoir non seulement en termes politiques, mais aussi en termes anthropologiques et culturels.
Ce décalage profond fait que la contestation présente est bien plus globale que celle des années 1990 après la mort de Khomeiny, par exemple. Ce mouvement-là ne contestait absolument pas le chiisme théocratique, mais les excès du pouvoir — l’incurie et la corruption.
Comme les pays du Moyen-Orient, l’Europe pâtira tant de la guerre que de l’effondrement du régime.
Farhad Khosrokhavar
Diriez-vous qu’aujourd’hui ces élites théocratiques ont perdu toute crédibilité ?
Absolument. Cinquante ans de pouvoir ont totalement discrédité le clergé chiite. Au début de la révolution, celui-ci bénéficiait d’une très large sympathie chez une grande majorité de la population. Désormais, les clercs changent d’habits pour s’habiller en civils quand ils vont dans la rue : même à Qom, ville religieuse et demeure des ayatollahs, ils sont en butte au harcèlement des jeunes, qui leur arrachent leur turban.
La nouveauté, c’est que la population rejette non seulement le pouvoir théocratique mais aussi l’idéologie qui s’est élaborée à partir du chiisme en le rigidifiant. Ce pouvoir culturel est en effet aussi fondé sur une corruption généralisée, où le clergé a joué un rôle fondamental, notamment dans l’appareil judiciaire. Sous le régime islamique, les clercs ont en effet obtenu énormément d’avantages dans l’appareil d’État. Le pouvoir a institutionnalisé les passe-droits et la corruption.
L’exemple de Khamenei est significatif. Le Guide suprême professait une vision martyrologique de l’existence, mais menait en même temps une existence rappelant celle des milliardaires. Son train de vie était luxueux. Si on peut dire que le régime du Shah était modérément corrompu, le sien l’a été incommensurablement. Beaucoup de hauts membres du clergé chiite sont devenus immensément riches et ont mené un train de vie fastueux.
Le régime ne tiendrait donc plus que sur le clientélisme. Comment est organisé ce circuit économique ?
L’Iran partage certains traits avec le Pakistan ou l’Égypte : l’armée n’est pas uniquement une institution militaire, c’est aussi une forme de mafia économique de grande ampleur.
Les Gardiens de la révolution soutiennent et entretiennent économiquement des pans entiers de la population : plusieurs centaines de milliers de gens sont directement financés par des organisations révolutionnaires qui échappent totalement au contrôle de l’État officiel — c’est-à-dire le Président de la République, les ministres, etc.
Parmi ces organisations, on compte par exemple le Bonyad-e Mostazafin (« Fondation des déshérités ») ou Astan-é Qods (Fondation chargée du mausolée de l’Imam Reza) plus ou moins intégrés dans les ministères — par exemple, le djihad de la reconstruction ou le djihad agricole. Ces groupements ont une identité et des manières d’agir et qui sont autonomes par rapport à l’appareil officiel de l’État.
C’est pour cette raison que les fondations révolutionnaires ont une capacité de mobilisation extrêmement importante. Le rôle de ceux qui y participent consiste à rallier ces événements quand le pouvoir le demande.
Vous mentionniez une longue série de mouvements de contestation depuis 2009. Chacun a été réprimé dans le sang — mais d’autres ont suivi. Cela ne témoigne-t-il pas de l’échec de la stratégie du régime ?
Le régime iranien relève de ce que j’appellerais un « totalitarisme impotent ».
Les vrais totalitarismes empêchent le départ d’un mouvement social. Dans les régimes fascistes de la première moitié du XXe siècle, tout mouvement politique était impossible ; c’est aussi le cas en Corée du Nord aujourd’hui.
En Iran, il est possible à de tels mouvements de naître — et le régime réprime, tue si nécessaire, avant qu’ils ne puissent s’organiser.
Depuis le mouvement vert de 2009, le régime a pris conscience qu’il lui fallait un appareil de soutien dans les manifestations, mais aussi un appareil de répression. Il existe de nombreux organismes en charge de cette dernière — on estime leur nombre à quatorze. Le régime encadre la société et la réprime lors de manifestations dans la rue.
Ali Khamenei est mort : le régime peut-il fonctionner sans le Guide ?
Il est très difficile de prévoir ce qui va se passer, mais une chose est sûre : le régime ne montre pas de signes d’effondrement.
Avant sa mort, le Guide suprême, âgé de quatre-vingts ans et malade, déléguait de plus en plus le pouvoir. On a essayé de faire en sorte que son fils Mojtaba Khamenei le remplace, mais cela ne marchait pas, parce qu’il ne possède pas le même crédit religieux. Il n’est pas ayatollah, et n’est pas perçu comme une lumière théologique dans les cercles de Qom.
Le Guide Suprême a aussi délégué à Ali Larijani la répression des manifestations en janvier 2026, malgré l’ampleur de celles-ci : on estimait alors dans le pays que plus d’un million d’Iraniens étaient dans la rue.
Ce qu’on sait pour le moment, c’est qu’un triumvirat va gouverner : il est formé du Président de la République, un membre de la Chambre d’élection du Guide Suprême et un autre du milieu judiciaire. Ce triumvirat ne comprend pas de membre du Corps des gardiens de la révolution — si ce n’est, de façon indirecte, dans la personne du Président.
Pourtant, ce sont bien les Gardiens qui détiennent le pouvoir.
C’est-à-dire ?
Massoud Pezechkian n’est pas de taille pour gérer la situation. Le triumvirat ne peut fonctionner que sous la direction implicite ou explicite des Gardiens de la Révolution. Il se peut donc que ceux-ci organisent un coup d’État pour prendre le pouvoir — pouvoir qu’ils exercent déjà, que ce soit au niveau de la milice du Bassidj, de l’armée ou au niveau de l’économie. Si le régime survit, ce ne sera donc qu’en donnant un poids démesuré au Corps des Gardiens, en affaiblissant les autres instances.
Une autre possibilité serait que les rejetons des différents groupes au sein du régime s’entre-déchirent — ouvrant un espace pour autre chose.
En Iran, l’armée n’est pas uniquement une institution militaire : elle est aussi une mafia économique de grande ampleur.
Farhad Khosrokhavar
Dans l’hypothèse de la fin du régime des mollahs, quels seront les principaux risques de la transition politique ?
À supposer même que le régime s’effondre, l’Iran connaîtra plusieurs années de turbulences. Un nouveau régime serait sans doute bien plus laïque que le régime islamique qui s’est fondé sur une forme de martyrologie. Il ne suffira pas d’ouvrir les vannes du pétrole pour résoudre les problèmes institutionnels du pays. Je gage plutôt que, compte tenu de la situation, toute transition démocratique pourrait être remise en cause — le pays s’acheminant plutôt vers une forme de despotisme.
Pourquoi ?
L’Iran traverse une crise multiple : celle-ci est d’abord politique, comme au temps du shah.
Celui-ci se comportait d’une façon exclusive et mégalomane : il avait fermé l’accès politique aux classes moyennes. Dans l’Iran contemporain, cependant, à ce verrouillage se greffent d’autres problèmes, et la crise politique se double d’une crise culturelle — la société iranienne cherche une autre voie que le martyre — et économique — les classes moyennes subissent une forme de déclassement.
L’écologie de l’Iran est aussi dans une situation catastrophique. Le régime islamique a tout fait pour la détruire. Six-cents barrages ont été construits, la plupart n’ayant aucune raison de l’être. Les terres qui ont été inondées étaient souvent des terres salines : le sel s’est répandu sur de vastes étendues de terre et a rendu impossible l’agriculture traditionnelle. La situation de l’accès à l’eau et à l’électricité n’est pas meilleure. Le pays est aussi aux prises avec le réchauffement climatique, induit en partie par les grands pays — dont les États-Unis, qui sont sortis de tous les grands traités écologiques.
La situation est donc bien plus grave qu’au moment de la révolution de 1979.
Face à tous ces problèmes, la nécessité démocratique se fait sentir. J’espère qu’on arrivera à faire jouer les forces que la crise suscite dans une bonne direction, mais d’autres, centrifuges, pourraient ramener le pays à une forme de despotisme laïque. D’autres pays plus lointains pourraient aussi en souffrir. Et les sociétés qui vont pâtir de la situation sont celles qui n’ont eu aucun rôle dans le déclenchement du conflit.
Au moins dix pays du Moyen-Orient ont en effet été visés depuis samedi par des frappes de drones et de missiles iraniens. La campagne iranienne a provoqué plusieurs morts dans certains centres urbains des États du Golfe. Ceux-ci sont-ils vulnérables ?
En effet. Certes, ces pays ont pu bénéficier d’une supériorité technologique par l’entremise des États-Unis et de l’Europe. De même, un certain nombre de bases de l’armée de l’air américaine sont présentes dans des pays comme le Qatar ou les Émirats arabes unis.
Ce point considéré, leur territoire court sur des franges de terres limitées : s’il y a une incursion iranienne, ils sont très vulnérables et peuvent s’effondrer comme un château de cartes.
Il faut aussi compter avec les perturbations économiques si par exemple le détroit d’Ormuz est fermé. Celui-ci a déjà causé des problèmes économiques majeurs à l’Égypte : le canal de Suez est en effet central dans les flux pétroliers mondiaux car au moins un cinquième du pétrole mondial transite par celui-ci, puis par le détroit d’Ormuz.
Sur le moyen terme, à supposer que le régime iranien s’effondre, à quoi seraient exposés ses plus proches voisins ?
Si le désordre s’installe — si l’armature de l’État se disloque et que la société se retrouve à une sorte de désorganisation totale — celui-ci risque de susciter une immigration massive, comme celle que l’Europe a pu connaître en provenance d’Afrique, en transit par la Libye.
Les pays limitrophes de l’Iran pourraient être confrontés à des flux massifs, surtout ceux de l’autre côté du golfe Persique et la Turquie. Les Kurdes iraniens pourraient également poser un problème à la Turquie, bien que ce ne soit pas probable. Dans tous les cas, Ankara se sentira menacée.
La Turquie craint une immigration massive, car elle jouxte l’Iran : elle accueille déjà quelques millions d’immigrants syriens, ce qui lui pose de sérieux problèmes. De même, les autres États voisins de l’Iran ne peuvent contrôler l’immigration que jusqu’à un certain seuil.
Enfin, le Baloutchistan iranien — au sud-est du pays — est aussi une zone de transfert de drogue : les flux d’héroïne en partance de cette région se chiffrent en milliards de dollars. Si cette région s’autonomise, on observera une recrudescence du trafic de drogue au niveau international et surtout européen.
La population iranienne rejette non seulement le pouvoir théocratique mais aussi l’idéologie qu’il a élaborée à partir du chiisme, en le rigidifiant.
Farhad Khosrokhavar
Qu’est-ce que l’Europe doit craindre de la guerre — ou de l’effondrement du régime ?
Comme les pays du Moyen-Orient, l’Europe pâtira tant de la guerre que de l’effondrement du régime.
Pour ce qui touche aux perturbations économiques, les prix du pétrole ont déjà monté, se répercutant en Europe sur ceux de l’essence.
À supposer que le régime s’effondre, provoquant une vague migratoire massive, on sait bien que l’Europe n’est pas capable d’intégrer des millions de gens : elle se trouverait dans une situation extrêmement difficile.
Par rapport aux premières heures de l’opération, Trump a changé de discours : de regime change, donnant l’impression de revoir ses objectifs à la baisse.
Dans sa campagne contre l’Iran, Trump s’est comporté avec un amateurisme flagrant.
Les manifestations ayant commencé en décembre 2025 ont fait 35 000 morts. Les forces de sécurité ont tué les civils en tirant avec des mitraillettes lourdes — pas seulement des Kalachnikov, mais aussi des mitrailleuses montées sur des voitures et quelquefois des chars. Au mois de janvier, 6 500 Iraniens sont morts en l’espace de deux nuits, entre le 7 et le 9 janvier. Les Occidentaux ne sont pas intervenus. Les Américains et les Israéliens ne se sont mobilisés qu’une fois le mouvement avait fini de réprimer.
Ce décalage montre l’amateurisme de Trump : s’il était intervenu entre le 7 et le 9 janvier, alors qu’il l’avait promis et que les jeunes étaient dans la rue, le mouvement aurait pu connaître un écho bien plus grand. Il aurait été bien plus efficace. C’est à ce moment que les Iraniens demandaient à ce qu’il y ait une intervention occidentale pour pouvoir lutter contre le régime — ils n’avaient que leur corps à opposer aux balles.
Maintenant, les Iraniens ne se mobilisent plus parce que le mouvement a été réprimé.
D’expérience, ils savent que s’ils se jettent dans la rue, le pouvoir les tuera avec des armes lourdes.
Trump et Netanyahou se comportent d’une façon irresponsable. Ils ne veulent pas de troupes au sol mais seulement des bombardements. Or pour qu’un régime perçu comme étant illégitime de la part de la grande majorité de la population soit renversé, il faudrait une intervention terrestre avec tous les aléas que celle-ci entraîne : celle-ci peut conduire à des massacres ou des formes de résistance, cette fois nationale plutôt que religieuse.
La situation est donc très imprévisible. Les États-Unis font la guerre à l’Iran tandis que l’Europe est très marginalisée. On n’observe aucun signe de coopération ou d’échange de vues entre Washington et les capitales européennes. Pourtant, c’est bien l’Europe qui va subir les conséquences de cette guerre.
Sources
- Ali Shariati, assassiné en 1977, est un des principaux idéologues de la Révolution islamique de 1979. Francophone, proche de penseurs anti-impérialistes comme Frantz Fanon ou Jean-Paul Sartre, il propose une réinterprétation révolutionnaire du chiisme, opposant le « chiisme noir » détaché des affaires politiques au « chiisme rouge » qui voit dans Ali le premier des insurgés et dans la religion un outil de mobilisation des masses contre l’impérialisme.
- Ces questions sont développées dans un livre à paraître, Iran, le soulèvement contre un État totalitaire (Éditions de l’Aube, mai 2026).