Le 24 mars, dans le Bureau ovale, près d’un mois après le déclenchement de la guerre, Donald Trump affirmait que les États-Unis avaient déjà obtenu un « changement de régime » en Iran.

Le président américain est revenu sur ses déclarations, affirmant à la mi-juin que le changement de régime ne l’avait jamais intéressé (I never cared about regime change). Mais derrière ces affirmations contradictoires, typiquement trumpiennes, se cache peut-être une vérité plus profonde : le régime iranien est sorti de la guerre transformé, même s’il est resté en place.

C’est du moins l’analyse que livre une jeune intellectuelle iranienne, qui a vécu toute la guerre en Iran avant de rejoindre récemment la France, et qui ne nourrit pourtant aucune sympathie particulière pour Donald Trump. Shirin, dont le prénom a été modifié, cette artiste de renommée internationale devant prochainement retourner à Téhéran, estime en effet que les frappes américaines ont décapité le cœur idéologique du régime. Si le fils d’Ali Khamenei a bien été désigné pour succéder à son père, le pouvoir réel serait désormais exercé par les Gardiens de la révolution, dont l’approche est avant tout pragmatique et sécuritaire. À ses yeux, l’Iran connaît ainsi une forme de changement de régime sans renversement du régime : une transformation interne du pouvoir, qui est aussi un changement de génération.

Selon elle, les nouveaux dirigents ne sont pas tant idéologiques que pragmatiques et affichent une posture résolument nationaliste. Toute opposition politique continuera  d’être réprimée dans le sang, comme ce fut déjà le cas pour les soulèvements de masse de janvier, au cours desquels des milliers de personnes ont trouvé la mort. En revanche, face aux revendications sociétales, les Gardiens de la révolution feraient preuve d’un pragmatisme inédit. Ainsi, depuis janvier, la plupart des femmes circuleraient sans voile à Téhéran, et hommes et femmes porteraient souvent des vêtements légers sans être inquiétés par les Corps des gardiens de la révolution, les Pasdaran.

Elle ajoute : « Je suis moi-même allée à l’aéroport en T-shirt à manches courtes sans être inquiétée, pas même par la police. Je pense qu’il n’y aura plus de retour en arrière en ce qui concerne le statut des femmes. Les manifestations de 2025 ont montré que la grande majorité des Iraniens, hommes et femmes, ne souhaitent plus revenir à la répression imposée par les mollahs. » Ce récit concorde avec celui des nombreux Iraniennes, qui ont quitté Téhéran pour se mettre à l’abri dans d’autres régions et qui racontent que, aux nombreux points de contrôle, les membres des Gardiens de la révolution, ainsi que leurs supplétifs étrangers, se montraient très polis et respectueux, ce qui leur semblait également impensable avant la guerre.

Selon Shirin, depuis le cessez-le-feu, la société civile connaît une véritable effervescence dans les domaines de l’art, de la culture et du divertissement. Les concerts se multiplient à Téhéran et les cafés sont pleins, malgré une situation économique extrêmement difficile : « Les Iraniens veulent vivre à 2 000 kilomètres à l’heure. Les Gardiens de la révolution tolèrent tout cela parce qu’ils cherchent peut-être à établir un nouveau contrat social. Ils ont montré qu’ils étaient capables de défendre efficacement l’Iran contre les États-Unis, contre Israël et contre le risque d’un chaos total, tout en administrant efficacement le pays ». 

Si l’inflation est importante et que les prix ont quadruplé, l’approvisionnement en médicaments et en denrées alimentaires a été assuré, et les services postaux, hospitaliers et bancaires ont continué à fonctionner : Shirin résume : « L’État est resté debout. »

De larges pans de la société civile ont également exprimé leur soutien à la défense du pays en formant notamment des chaînes humaines autour des hôpitaux et des centrales électriques.

Plusieurs spécialistes de l’Iran dressent le même constat. Ainsi, selon Narges Bajoghli et Vali Nasr, « Ce qui est désormais proposé est un compromis nationaliste-technocratique, dans lequel la légitimité de l’État repose sur sa capacité à défendre et à reconstruire le pays. Les termes de ce nouveau contrat sont nationaux et non plus islamiques. Les médias d’État produisent désormais des contenus qui normalisent l’image de femmes avec et sans hijab côte à côte, présentent l’identité iranienne comme avant tout culturelle plutôt que strictement religieuse et cherchent à renouer avec les segments de la société qui avaient le plus massivement rejeté la République islamique, notamment la jeunesse et les classes moyennes urbaines. » 1

Mais pour conserver l’adhésion de ces groupes de population, les nouveaux dirigeants à Téhéran doivent surtout obtenir les résultats escomptés grâce à leur radicalité en politique étrangère, notamment en brisant certains tabous, comme la fermeture du détroit d’Ormuz ou des attaques contre les États arabes du golfe Persique. Ils doivent désormais obtenir le déblocage de leurs avoirs et la levée des sanctions.

C’est notamment ce qui attend la jeunesse, qui représente un peu plus de la moitié de la population âgée de moins de 35 ans dans un Iran comptant désormais près de 100 millions d’habitants. Largement urbaine, elle constitue un facteur déterminant de l’évolution sociale et politique du pays et veut surtout des résultats concrets de l’accord conclu avec l’administration Trump et un véritable progrès économique. « La jeunesse iranienne est dans la ligne de départ. Elle a faim de progrès économique et technologique, et elle est extrêmement bien éduquée. » Dans ces conditions, elle pourrait mettre temporairement entre parenthèses ses revendications politiques si l’Iran progressait dans cette direction.

Il s’agit là d’un paradoxe. La société iranienne est profondément politique. Comme le dit Shirin, « même boire un verre d’eau est un acte politique », mais elle peut, pour l’instant, accepter de temporiser.

La grande question pour les Iraniens reste celle de la forme que prendra cette nouvelle gouvernance. Narges Bajoghli et Vali Nasr ajoutent : « Il ne s’agit pas d’une libéralisation ; au contraire, le régime continue de réprimer sévèrement toute dissidence politique. Mais il reconnaît désormais qu’il a besoin d’une base sociale bien plus large que celle que peut lui fournir la seule idéologie islamique. Progressivement, la République islamique ressemble moins à une théocratie qu’à un État autoritaire nationaliste de droite. » L’idéologie islamique est toujours présente, mais elle est désormais subordonnée à l’impératif de cohésion nationale. Le critère de loyauté politique n’est plus : « Êtes-vous suffisamment islamique ? », mais plutôt : « Êtes-vous suffisamment iranien ? ». La mosquée est toujours là, mais le symbole politique dominant, que l’on retrouve aujourd’hui sur les colliers et les pin’s portés aussi bien par les jeunes que par les plus âgés, est désormais la carte du pays. »

Pour imaginer à quoi pourrait ressembler cette transformation, on cite souvent l’Arabie saoudite de Mohammed ben Salmane, où un contrôle politique total est échangé contre une libéralisation sociétale relativement élevée. Toutefois, les nouveaux dirigeants iraniens sont des militaires aguerris qui souhaitent également devenir des acteurs militaires régionaux majeurs.

D’autres parallèles peuvent être établis : la Turquie kémaliste, même si les Gardiens de la révolution ne souhaiteront certainement pas aller aussi loin dans la sécularisation ; la Russie après l’effondrement de l’Union soviétique, où l’idéologie a disparu pendant un temps ; ou encore le Pakistan, autre république islamique dans laquelle les élites traditionnelles et l’armée se partagent ou se disputent férocement le pouvoir.

Ces parallèles  restent toutefois limités et ne permettent que d’esquisser quelques pistes de réflexion. L’Iran suivra sans doute sa propre trajectoire sous un gouvernement dominé par les Gardiens de la révolution.

Pour beaucoup d’Iraniens, il semble néanmoins évident que le régime continuera d’évoluer à mesure que ses nouveaux hommes forts chercheront à préserver et à étendre leur puissance régionale, non seulement dans le golfe Persique, mais aussi dans l’Asie occidentale. Pour y parvenir, ils devront au minimum préserver la nouvelle cohésion nationale qui semble émerger de la guerre. 

Certains Iraniens mettent en garde contre toute conclusion hâtive selon laquelle l’islam politique serait définitivement mort. Le 19 juin, la chanteuse iranienne Parastoo Ahmadi a ainsi été condamnée à 74 coups de fouet pour avoir chanté sans hijab sur YouTube en 2024 à Qom, capitale religieuse et principal centre théologique de l’Iran. Ce jugement peut encore faire l’objet d’un appel.

Cette décision est-elle une réaffirmation du pouvoir de l’établissement religieux, qui démontre ainsi son influence, ou les Gardiens de la révolution ont-ils voulu montrer qu’ils conservent un certain attachement à l’autorité religieuse qui dominait jusqu’à présent le système ? 

Sources
  1. Narges Bajoghli, Vali Nasr, « Iran’s New Grand Strategy », Foreign Affairs, 3 juin 2026.