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Il semble que les grands conflits des années 2020 aient un point commun : ils finissent toujours par se jouer en mer. Du blocage des exportations céréalières ukrainiennes en mer Noire à la fermeture du détroit d’Ormuz consécutive au conflit avec l’Iran, en passant par les attaques des Houthis contre le trafic maritime dans le détroit de Bab el-Mandeb, les routes maritimes sont devenues des théâtres stratégiques majeurs. La guerre moderne est-elle devenue une guerre des flux maritimes ?

En effet, tous les conflits récents débordent en mer. Aujourd’hui, nos espaces maritimes sont devenus des espaces de confrontation, dans lesquels s’exerce régulièrement le principe de friction, que ce soit entre des États ou des acteurs non-étatiques, tels les Houthis. La capacité à déstabiliser les flux maritimes et commerciaux est devenue un atout stratégique. C’est l’économie mondiale dans son ensemble qui s’en trouve gravement perturbée, avec des conséquences dramatiques. Cette faculté de perturbation est un attribut de puissance dans la guerre moderne. 

Un des premiers impacts de la guerre en Ukraine a été l‘arrêt du transport du grain et, pour certains pays dépendant des céréales, notamment en Afrique, cela s’est transformé en véritables crises alimentaires. 

Les conséquences en cascade de l’attaque du 7 octobre 2023 en Israël, et l’implication des Houthis dans les conflits au Moyen-Orient ont eu pour effet de rendre particulièrement dangereuse la traversée du détroit de Bab-el-Mandeb, au point qu’il a fallu créer une opération de sécurisation européenne, ASPIDES : 60 % du trafic avait été suspendu et s’est vu naturellement dérouté vers le Cap de bonne Espérance, au sud de l’Afrique. 

Dans le cas de la guerre en Iran, au printemps 2026, le choc a eu des conséquences immédiates sur l’approvisionnement énergétique depuis le golfe arabo-persique et donc – in fine – sur le prix du carburant. Cette situation impose de trouver des solutions stratégiques et politiques. Car on ne peut pas faire circuler des millions de tonnes de pétrole par la terre, les volumes étant trop importants comparés aux infrastructures existantes. Le temps et le coût de construction d’oléoducs suffisamment robustes, leur dépendance aux alliances, sont bien trop importants. 

Par ailleurs, les mers ne sont pas seulement les supports de ces flux, visibles sur la surface de l’océan ou invisibles dans les câbles posés sur les fonds marins : ce sont aussi des stocks. Ils seront l’objet des conflits demain.

C’est-à-dire ? 

La remise en cause ou le chantage vis-à-vis de la liberté de navigation par certains acteurs n’est pas le seul aspect des conflits actuels. Les stocks halieutiques, les ressources minières qui se trouvent dans les fonds marins et dont une partie reste inexploitée, font de plus en plus l’objet de convoitises et de prédation, pour ne pas dire d’attaques directes. C’est le cas dans le golfe de Guinée, par exemple, et plus généralement dans l’Atlantique sud. La pêche illégale exerce une pression sur ces réserves halieutiques, au point que certaines économies des rives africaines sont aujourd’hui en danger. Ce sont les capacités souveraines de certains pays africains à garantir une alimentation protéinée à leur population qui se trouvent remises en cause. Il n’y a pas, pour le moment, de régulation suffisamment efficace pour contrer ces actions. 

La capacité à déstabiliser les flux maritimes et commerciaux est devenue un attribut de puissance dans la guerre moderne.

Amiral Vaujour

Les terres rares sont également très convoitées. On peut s’attendre à ce qu’un conflit se déclenche pour l’exploration et l’exploitation des fonds marins. Les ressources contenues dans les nodules polymétalliques sont aujourd’hui indispensables à notre économie globalisée. Certains pays, dont la France, souhaitent un moratoire sur leur exploitation, mais d’autres pays n’hésitent pas à faire main basse sur ces ressources. 

Qu’en est-il des infrastructures sous-marines ? 

Que ce soient les câbles énergétiques, les oléoducs et les gazoducs installés sous l’eau, ou encore les câbles Internet, ces infrastructures font l’objet d’un certain nombre de pressions et d’attaques. Ce sont des actifs stratégiques majeurs. Je rappelle que 30 % de la flotte de câbliers mondiale est opérée par des groupes français. Dans un moment d’ultra-compétition, c’est un atout.

Au-delà des infrastructures sous-marines, les infrastructures littorales sont aussi devenues plus vulnérables. En effet, avec des zones littorales de plus en plus abrasives, le coût du contrôle des mers a fortement augmenté au XXIe siècle. Les sites sensibles à terre sont ciblés par des missiles balistiques de longue portée et des drones aériens avec une bonne précision. Les unités mobiles, à la mer notamment, sont moins exposées mais elles doivent opérer plus loin des côtes, au large, et nécessitent un haut niveau d’autodéfense.

Est-elle le fruit d’une sophistication technologique croissante pour surveiller ce qu’il se passe en mer ? 

Les mers sont en effet de plus en plus surveillées. Aujourd’hui, les unités de surface et les porte-avions sont visibles depuis l’espace par les constellations de satellites. La transparence de la kill zone, typique du champ de bataille ukrainien, n’est pas encore la norme dans les espaces littoraux, mais on s’en rapproche. Ce n’est pas le cas de l’espace sous-marin, qui est encore très opaque. Cette nouvelle donne nous oblige à travailler sur la mobilité de nos unités ainsi que sur leur protection et à sans cesse développer l’agilité avec laquelle nous opérons en mer. 

De manière concrète, par quoi cette mobilité peut-elle passer ? 

La France est une puissance mondiale par sa géographie. Nous sommes sur tous les océans du monde, il ne faut pas l’oublier. Nous sommes une nation riveraine du Pacifique, de l’océan Indien et de l’Atlantique Ouest parce que nous sommes présents à Papeete, à Nouméa, à La Réunion, à Mayotte, en Guyane, aux Antilles. La mer n’est pas une périphérie de la France, mais une profondeur stratégique qu’il faut véritablement exploiter. 

Quand on parle de mobilité, il s’agit aussi de mobilité entre les théâtres d’opérations  : passer un groupe aéronaval du théâtre Baltique/Grand Nord au théâtre océan Indien en quelques semaines, c’est une manœuvre intense et complexe que peu de marines savent mettre en œuvre avec l’escadre logistique. 

Et enfin il s’agit de mobilité tactique pour adapter nos modalités d’action au nouveau tempo des opérations. Le «  temps tactique  » s’est considérablement raccourci.

Revenons à la guerre en Ukraine. C’est précisément par des crises survenues en mer que nous avons commencé à remettre en cause l’idée d’une sécurité garantie par l’interdépendance économique. 

En effet, l’Europe avait accueilli la mondialisation comme une solution aux questions de sécurité et de défense du continent : l’interdépendance économique, élargie à l’échelle mondiale, apparaissait non seulement comme le moyen d’une prospérité plus grande, mais également d’une paix de long terme, tant au sein du marché commun qu’au niveau mondial.

Progressivement, depuis le 24 février 2022, à un rythme variable selon les États et les continents, l’illusion collective de la sécurité par l’interdépendance s’est dissipée. La force est devenue un mode de règlement des conflits. La Russie, par son comportement agressif et son invasion de l’Ukraine, a fait renaître cette conscience européenne du danger. 

L’amiral Pierre Vandier disait dans ces pages que la parenthèse enchantée de la mondialisation et de la paix est en train de se refermer, au bénéfice d’un brouhaha de l’histoire dans lequel il va falloir se faire entendre. C’est précisément ce que nous sommes en train de vivre. 

Avons-nous déjà basculé dans les « guerres subies », pour reprendre une expression de Thierry Burkhard, ancien chef d’État-Major des Armées, par opposition aux « guerres choisies » ? 

C’est également mon constat. Nous avons, en effet, vécu des guerres choisies, au sens où les opérations que menaient la France et les Européens étaient des opérations qu’on appelait « extérieures » — des interventions sur des crises plus ou moins lointaines, mais où l’on choisissait de s’engager, sans obligation. Les choses ont changé, au profit des guerres subies : les conflits que nous n’avons pas choisis, pour lesquels nous avons l’obligation de nous impliquer – sans nécessairement y prendre part, car ils ont désormais des conséquences directes sur les économies et nos pays. 

Progressivement, depuis le 24 février 2022, l’illusion collective de la sécurité par l’interdépendance s’est dissipée. La force est devenue un mode de règlement des conflits.

Amiral Vaujour

Le tragique de la guerre entre États fait son retour sur notre continent. C’est une réalité que nous n’imaginions pas et, pourtant, c’est bien ce qui aura marqué ces quatre années de guerre en Ukraine : la prise de conscience par les Européens de l’ensemble des dangers du monde. La guerre «  n’est plus une anomalie ni une crise passagère  » : elle est appelée à durer, avec peu d’espoir que les choses s’apaisent dans les prochaines années.

L’actuel chef d’État-Major des Armées, le général Fabien Mandon, prévoit un conflit de haute intensité d’ici trois ans. La revue nationale stratégique, elle, a clairement défini la menace à horizon 2030. Les services de renseignement français font le même diagnostic, de concert avec leurs homologues allemands, britanniques, et ceux des pays de l’est de l’Europe. En quoi pourrait consister ce conflit ?

La principale menace qui pèse aujourd’hui sur le continent européen est russe. La Russie a envahi l’Ukraine, un pays souverain. De manière marquée, elle multiplie les comportements agressifs aux frontières de l’Europe. Elle poursuit sans discontinuer son réarmement, avec un outil de production industriel qui s’est très largement renforcé, et se projette dans une économie de guerre à long terme. Il est donc de notre devoir d’anticiper et de réfléchir à l’éventualité d’un choc direct avec cet adversaire particulièrement belliqueux. 

Pour ce qui est de la temporalité, fixer un horizon daté permet d’aller bien plus vite dans les étapes préparatoires. Il ne s’agit pas de faire peur, mais d’être pragmatique, de stimuler une énergie positive, de planifier afin d’être prêt à se défendre et à défendre nos alliés. L’un de mes homologues américains avait, dans son bureau, une horloge qui faisait le décompte au 1er janvier 2027 et la montrait à tous ses visiteurs, pour bien faire comprendre que sa marine se préparait avec détermination au prochain choc possible dans l’espace Indopacifique. Mettre une temporalité a des vertus, la première étant la prise de conscience collective.

Nous n’avons pas le droit de regarder ce qui est en train de se dérouler sans se préparer et sans agir. 

À l’ère des rapports de force décomplexés, peut-on encore compter sur les institutions internationales pour retarder autant que faire se peut ce moment du choc ? 

Pour certains États, la puissance militaire est devenue un levier politique comme un autre pour peser sur les affaires du monde. Cette puissance militaire est dorénavant incontournable à l’ère où l’imprévisibilité s’est transformée en norme et la violence en habitude. Il y a quelques années encore, il était impensable qu’Israël frappe l’Iran ou que l’Iran lance des centaines de missiles sur Israël. Tout cela a commencé en février 2022 en Ukraine, et a pris une ampleur nouvelle à compter du 7 octobre 2023, dans l’attaque contre Israël. Cette augmentation du seuil de violence n’a fait que s’amplifier depuis. 

Pendant ce temps, les institutions internationales, comme l’ONU, sont peu entendues. C’est le signe que ces outils de régulation sont malheureusement moins audibles, donc aussi moins crédibles. Fut un temps où le seul déplacement du Secrétaire général de l’ONU dans les pays en guerre mettait fin aux hostilités et permettait d’ouvrir des négociations. Nous avons besoin d’outils de régulation puissants pour faire primer le droit sur la force. 

L’appareil militaire français est-il en capacité de soutenir ce conflit de haute intensité que vous anticipez ? 

Si nous voulons être respectés et entendus, il faut affirmer notre puissance. C’est le fondement de notre crédibilité. La France en a les moyens, qu’elle a su préserver. Notre base industrielle de défense nous permet de compléter cette souveraineté de manière inégalée en Europe. C’est vrai pour les capacités de combat, comme pour les forces nucléaires.

Les efforts fournis au cours de nombreuses décennies pour établir une dissuasion nucléaire fiable, permanente et crédible payent. Pour la Marine, c’est la composante océanique des sous-marins nucléaires lanceurs d’engins, mais aussi la composante aéroportée de la force aéronavale nucléaire qui se déploie à partir du porte-avions, en complément des forces aériennes stratégiques de l’Armée de l’Air et de l’Espace. La parole de la France sur la scène internationale est fondamentalement crédible, en particulier grâce à la dissuasion. 

Quels sont les exercices opérationnels qui permettent à la Marine de se préparer ? 

Tous nos exercices ont pour objectif de renforcer la résilience de la Marine, en lien avec les autres armées. Il faut être capable de tester nos vulnérabilités sur la durée, face à différents types de menaces. Par exemple, ces dix dernières années, nos bases navales se sont avant tout préparées à contrer des menaces de type terroriste. Elles se préparent aujourd’hui à une attaque «  étatique  », avec des moyens plus létaux. Nous progressons très vite, notamment à travers des exercices plus réalistes : c’est un moyen de faire l’autodiagnostic de nos faiblesses.

L’OTAN est particulièrement intéressée par ces entraînements, qui témoignent d’une capacité d’adaptation à l’état de la menace actuelle. Cette façon de tester nos capacités opérationnelles s’appuie sur le principe du free play, c’est-à-dire qu’il n’y a pas d’autres règles que celles de la guerre : des équipes jouent le rôle de nos adversaires, sans limites, en reproduisant leurs méthodes de combat, ce qui nous permet, en les affrontant, d’examiner avec lucidité notre propre niveau. Et de tout mettre en place pour que nos systèmes, notre organisation et nos savoir-faire soient adaptés très rapidement au niveau de la menace.

Outre l’aspect tactique, il faut également s’adapter à de nouvelles formes d’armements. 

C’est le problème de la massification des menaces, qu’on a pu observer en Ukraine. La résilience de l’armée ukrainienne et de toutes les armées désormais, repose sur la capacité à faire face à la prolifération massive des systèmes d’armements qu’on appelle low cost. Auparavant, on privilégiait un faible nombre d’armements high tech. Désormais, il faut allier les deux  : drones et missiles balistiques, tant en termes défensifs qu’offensifs. Les Houthis ont tiré des missiles balistiques sur les bâtiments de la Marine française après la guerre des douze jours. Ils disposent à la fois de ces armes particulièrement sophistiquées et difficiles à se procurer, mais aussi de drones aériens ou de surface à bas coûts. C’est un élargissement du spectre des menaces auquel nous faisons face. Notre objectif est de faire baisser le cost per kill, c’est-à-dire d’employer les armes les plus adaptées – en termes d’efficacité et de coût – contre les différentes menaces.

Il faut donc rendre nos unités plus performantes maintenant, sur le temps très court, en s’adaptant à l’ère des drones. Sur le temps long, on doit développer une vision stratégique qui prend en compte une autre échelle, celle des longs programmes et des infrastructures associées, ou bien l’échelle des ressources humaines. Fabriquer un sous-marin pour la dissuasion, comme le sous-marin Invincible, c’est se projeter jusqu’en 2080. C’est aussi construire les infrastructures qui vont durer au moins 100 ans et qui vont accueillir ces bijoux de technologie, avec une marge suffisante pour permettre des évolutions futures. Cela nécessite dès aujourd’hui de faire de la prospective. Les sous-marins Barracuda, imaginés il y a plus de trente ans, rendent aujourd’hui des services exceptionnels  : on ne s’est pas trompés dans leur design, la qualité des infrastructures d’accueil et dans la transmission des savoir-faire entre les deux générations de sous-marins. Il faut continuer à regarder loin et ne jamais cesser d’investir.

Quelles sont aujourd’hui les priorités stratégiques de la Marine ? Vous parliez de l’agilité et de la résilience. Quelles sont les autres ? 

La vitesse d’adaptation est la priorité. Avoir de l’hyper technologie, des bateaux en nombre et des équipages bien préparés ne suffit pas. Il faut accélérer les analyses et s’adapter beaucoup plus rapidement. Si l’Ukraine résiste, c’est qu’elle réussit à s’adapter à la menace russe, c’est-à-dire à la contourner. Il en va de même pour les Russes : leurs bateaux sont bien plus rarement touchés par la Marine ukrainienne qu’au début de la guerre, même si près de 30 % de leur flotte a été neutralisée en mer Noire. 

La vitesse d’adaptation est la priorité.

Amiral Vaujour

Pour cela, il nous faut impérativement des unités adaptables by design, c’est-à-dire des outils qui ne soient pas numériquement fermés et plus modulaires. Jusqu’à présent, les systèmes étaient produits selon un modèle industriel qu’on ne pouvait pas changer : c’était à la charge de l’entreprise d’assurer son entretien et de faire une mise à jour régulière. Il devient urgent de multiplier les architectures ouvertes afin d’optimiser l’emploi de nos équipements. Nous devons embarquer avec nous les partenaires industriels dans cette nouvelle façon d’agir.

Ce principe d’ouverture a-t-il été appliqué au porte-avions « France libre » ? 

Son modèle repose en effet sur une plateforme à la fois rigide (une coque) et parfaitement modulable, dotée d’une architecture numérique ouverte, capable d’évoluer en temps réel. L’artère numérique d’aujourd’hui ne sera peut-être pas celle de dans quinze ans  : on la fera évoluer en continu pour s’adapter aux menaces nouvelles. Le France libre accueillera aussi un groupe aérien hybride, composé de drones et d’avions habités, dont la modularité permettra de réaliser les missions ordonnées.

Cette agilité que l’on a dans le domaine capacitaire, il faut également l’avoir dans notre manière de mener les opérations, ce que nous appelons les modes d’action  : c’est vrai dans la lutte contre les trafics illicites, comme dans les missions de «  haute intensité  ».

Comment rendre ce principe d’ouverture, employé dans le domaine numérique, applicable aux modes d’action de la Marine de manière plus générale ? 

Prenons l’exemple de la lutte contre la flotte fantôme. Intercepter un cargo n’est pas le plus difficile. La vraie difficulté est d’assurer la continuité entre l’action militaire en mer et l’action judiciaire à terre. Le commandant d’un bâtiment de la Marine nationale a le pouvoir de constater une infraction au droit international en pleine mer. C’est un atout spécifiquement français, dont ne disposent pas d’autres nations, notamment européennes. C’est la force de notre modèle : le préfet maritime est à la fois commandant en chef des forces aéromaritimes dans sa zone de responsabilité, sous l’autorité du chef d’État-Major des Armées, et préfet de la mer sous l’autorité du Premier ministre ; il a donc un lien direct avec le procureur de la République.

Le temps tactique s’est considérablement raccourci.

Amiral Vaujour

Le format de notre Marine est dit complet : dans le bas du spectre d’action, il y a les patrouilleurs ; en haut, vous trouvez, les frégates et le porte-avions. Mais les deux spectres sont interconnectés. Notre Marine de combat bénéficie de tous les savoir-faire développés sur ces petits bateaux qui luttent contre les trafics illicites en tous genres… Ces opérations, qui sont parfois d’une rare violence, servent de socles de compétences pour tous les marins, avant de se projeter sur des navires de combat. Cette cohérence, cette fluidité des rapports entre les différents niveaux du spectre d’action sont indispensables. 

Ces efforts en vue d’une plus grande adaptation sont-ils toujours compatibles avec certaines normes en vigueur, par exemple celles de la Commission européenne ? 

Cette vitesse d’adaptation va de pair avec une autre faculté, hélas peu courante dans nos sociétés contemporaines : la prise de risques. La non-décision reste la pire des solutions. C’est pourquoi je milite notamment à prendre plus de risques dans le processus d’acquisition des capacités, en lien avec la Direction Générale de l’Armement. Ce que je veux en termes de systèmes, c’est le good enough, c’est-à-dire des outils suffisamment performants pour être opérationnels maintenant et répondre à l’urgence des opérations actuelles. On pourra les industrialiser plus largement dans un deuxième temps. 

Qu’en est-il des recrutements ? La Marine cherche-t-elle à recruter davantage ? 

Le recrutement est un défi à part entière et permanent, il est particulièrement structurant pour des armées dont la jeunesse et le dynamisme sont des piliers. Notre premier enjeu est la fidélisation de nos marins, dont on constate qu’ils sont attirés assez tôt par rejoindre la vie civile, après avoir acquis des compétences chez nous et qui sont très recherchées. Nous sommes également confrontés aux conséquences de la baisse de la natalité, qui touche les sociétés modernes. Les classes d’âge diminuent drastiquement et une rude concurrence va s’instaurer entre secteurs pour recruter des gens de bon niveau.

La Marine nationale sera directement concernée. Cela impliquera probablement de diversifier nos voies de recrutement et de formation. Pour les officiers, la pérennité de nos recrutements, très largement réalisés dans les filières techniques se pose, nous devrons réfléchir à d’autres cursus académiques. Il est probable que cette contrainte se transforme en opportunité : élargir les viviers de recrutement permettra d’augmenter la résilience de nos forces armées, mais aussi celle de la société entière. 

Que voulez-vous dire ? 

Les opérations expéditionnaires menées depuis une trentaine d’années ont fait parfois oublier que, bien souvent, la guerre n’est pas seulement une affaire de militaires. La guerre en Ukraine montre qu’elle touche les forces armées, mais également l’industrie, les infrastructures – logistiques et énergétiques notamment -, la cohésion sociale, les opinions publiques. Cela s’explique par le caractère diffus et permanent de cette menace multiforme. Dans le monde cyber, un hacker russe peut attaquer les infrastructures énergétiques d’un pays à des milliers de kilomètres de distance. Des pans multiples de la société sont dès lors très vite concernés par cette guerre totale. 

Au-delà de nos forces armées, ce phénomène peut interroger la capacité que nous avons, nous Européens, à résister en tant que nations. C’est cette question de la force morale, agissant comme un liant entre la population et ses armées, qui doit nous concerner. L’Ukraine nous apporte de nombreuses leçons sur ce point essentiel. 

Appeler à fortifier notre résilience morale, n’est-ce pas une façon détournée de préparer les esprits à des pertes humaines importantes ? 

Il faut prendre conscience de ce qu’implique la guerre pour un pays  : dans une guerre, les pertes humaines et matérielles sont très élevées et touchent toute la population. La France doit se préparer à une autre guerre que les conflits lointains dans lesquels nous avons été impliqués au cours de ces trente dernières années. La guerre en Ukraine est une leçon pour les Européens. 

La question centrale pour nous réside dans notre capacité à avoir une organisation et les moyens associés, prêts à répondre à un choc. Le chemin de la résilience et du renforcement est pris, notamment à travers l’actualisation de la loi de programmation militaire votée, par le parlement. Je pense aussi que la France a eu une force morale puissante, qu’il faut davantage éveiller. 

Cet éveil ne serait-il pas plus efficace avec le concours de forces extérieures ? Je veux parler de nos partenaires et de nos alliés. 

Le contexte actuel interroge sur les partenariats. L’OTAN, alliance qui nous lie, est en pleine transformation. Le prochain sommet d’Ankara fera le point sur les objectifs de dépense fixés à 5 % du PIB d’ici 2035, et la capacité des Européens à prendre la charge que les Américains souhaitent dorénavant leur transférer. La leçon qui doit être tirée des prises de position américaines, c’est que le simple fait de faire partie d’une alliance ne garantit pas nécessairement son efficacité. Ce qui fait la force d’un partenariat aujourd’hui, c’est la fiabilité de la parole donnée et la crédibilité opérationnelle. La France dispose aujourd’hui de ces deux atouts et, grâce à eux, se trouve en position de force pour espérer nouer davantage de partenariats à travers le monde. 

Qu’en est-il de notre lien avec les États-Unis ?

Les États-Unis ont pleinement conscience des capacités opérationnelles françaises. Dans certains domaines et dans certaines zones du monde, nous travaillons avec les forces armées américaines de manière très synchronisée. C’est le cas dans le Grand Nord, afin de repérer, pister et contrer l’action des sous-marins russes. Nous avons dans ce domaine un niveau d’excellence reconnu et apprécié.

Le simple fait de faire partie d’une alliance ne garantit pas nécessairement son efficacité. Ce qui fait la force d’un partenariat aujourd’hui, c’est la fiabilité de la parole donnée et la crédibilité opérationnelle.

Amiral Vaujour

Aujourd’hui, néanmoins, il y a certains sujets sur lesquels nous ne sommes pas alignés. Cela, mes homologues l’acceptent et le respectent. Pourquoi ? Parce que nous faisons la démonstration de notre crédibilité sur le terrain en déployant nos frégates, nos sous-marins, notre porte-avions, nos moyens aériens et notre dissuasion océanique. La confiance est bâtie sur le long terme avec nos partenaires.

Précisément, le Président de la République a annoncé travailler sur la formation d’une coalition pour aider au déblocage du trafic maritime dans le détroit d’Ormuz. Quelle est son actualité et sous quelles modalités la Marine française pourrait-elle conduire cette expédition ? 

D’abord, c’est le rôle de la Marine française, aux côtés de nombreux partenaires notamment européens, de se tenir prête à mener des opérations de déminage dans le détroit d’Ormuz lorsque les conditions seront réunies. Aucun élément ne permet de confirmer que la zone n’a pas été minée par les forces iraniennes. Les compagnies maritimes doivent pouvoir traverser le détroit de manière sécurisée et pérenne, c’est essentiel pour nos économies. 

La mer n’est pas une périphérie de la France, mais une profondeur stratégique

Amiral Vaujour

Le déploiement du porte-avions Charles de Gaulle en océan Indien a permis de montrer la détermination de la France à rechercher une sortie de crise commune et a contribué à la désescalade de la violence.

Paradoxalement, la Chine, qui a des intérêts pétroliers immenses dans la région, est restée particulièrement discrète. Quels sont nos rapports avec ce pays dans le domaine maritime ? 

La Chine a développé son outil militaire maritime de manière spectaculaire. L’amiral Prazuck, l’un de mes prédécesseurs, disait que les Chinois fabriquaient l’équivalent d’une Marine française tous les quatre ans. Aujourd’hui, c’est plutôt tous les deux ans. Leur objectif est de détenir au moins six porte-avions, soit deux de plus qu’à l’heure actuelle. Ils déploient quotidiennement en mer de Chine pas moins d’une quarantaine de frégates et de destroyers. C’est une démonstration de force.

Comment expliquez-vous ce développement record ? 

Il s’agit pour la Chine de se créer une zone d’influence, d’abord jusqu’à la première chaîne d’îles, puis d’étendre progressivement leur espace de manœuvre jusqu’à la deuxième chaîne d’îles. Depuis la presqu’île de Hainan, les Chinois entendent rejoindre sans contrainte les eaux profondes pour y déployer leurs forces sous-marines nucléaires. 

L’objectif de la Chine est également de garantir son approvisionnement, notamment en terres rares d’où la construction d’une véritable route de la soie maritime en direction du continent africain. 

Taïwan est-il en ligne de mire ? 

Taïwan est au centre du rapport de forces. Mais cela ne veut pas dire que l’option militaire est privilégiée par la Chine. Il est très difficile de le savoir ou d’interpréter leur intention, car nous avons très peu d’échanges avec eux. Je dialogue épisodiquement avec mes homologues chinois lors de symposium, par exemple le Western Pacific Naval Symposium que la France va présider en novembre 2026. Tous les deux ans, l’ensemble des marines de l’océan Pacifique se réunissent. La Chine en était le secrétaire lors de la dernière édition et la France a pris la suite à Tahiti. L’amiral Hu Zhongming, mon homologue, viendra à Papeete.

Quelle est la stratégie française et européenne en Indo-Pacifique, alors que l’agressivité de la Chine se fait de plus en plus ressentir ? 

Notre rôle est de porter une voix de souveraineté et de responsabilité, mais aussi de dialogue, de partenariat et de respect du droit international. Nous œuvrons pour que les intérêts de chaque pays puissent être entendus. La France est très présente en tant que nation riveraine de l’Indopacifique, nos partenaires le voient et nous font confiance.