Sur les réseaux sociaux chinois, un format viral est diffusé depuis plusieurs mois. On y voit des images granuleuses de la Chine des années 2000, accompagnées d’une formule d’ouverture presque rituelle, « Tu viens de te réveiller. C’est un week-end ordinaire de 2008 ».
Ce phénomène, nommé « le cœur du rêve chinois » (中式梦核), s’explique par la détérioration de la situation matérielle de la génération qui le produit.
- Le taux de chômage officiel des 16-24 ans s’établissait à 15,6 % en mai 2026, son niveau le plus bas en onze mois, après 16,3 % en avril 1. La plupart des observateurs estiment toutefois que les chiffres réels doivent être corrigés et pourraient atteindre jusqu’à 30 %, sans compter les jeunes migrants qui, occupant des emplois temporaires, « échappent ainsi aux statistiques ».
- L’indicateur avait atteint un record de 21,3 % à la mi-2023, moment où le Bureau national des statistiques avait cessé de le publier avant de le réintroduire avec une méthodologie corrigée à la baisse 2.
- La crise frappe en particulier les jeunes diplômés. Comme le montre le sociologue spécialiste de la Chine, Jean-Louis Rocca, les salaires d’embauche des diplômés « ne cessent de baisser et de se rapprocher de celui des non-diplômés ». Ainsi entre 20 à 25 % des 12 à 15 millions de livreurs en scooters électriques sont diplômés du supérieur.
- De la même manière, une crise du logement finit paradoxalement, dans un pays frappé par la surcapacité immobilière, par absorber en moyenne 25 % du revenu des jeunes : l’immobilier concentre 70 % de l’épargne des ménages, dont la valeur a chuté de 17 % entre 2021 et 2025, « avec des pointes à près de 40 % dans certaines grandes villes ». En 2024, la consommation des ménages plafonnait à 40 % du PIB, contre 68 % aux États-Unis et 53 % en France.
C’est dans ce paysage que les jeunes Chinois résument par deux mots devenus viraux, « neijuan » (内卷, involution) et « jiaolü » (焦虑, anxiété) qu’il faut situer l’essor du « le cœur du rêve chinois ».
- Un post type de cette tendance, analysé par le New York Times 3 déroule une journée ordinaire : la voix d’une mère au réveil, un week-end de 2008 ; le salon aux meubles de bois sombre ; les immeubles aux « fenêtres bleutées », omniprésentes dans les appartements chinois du début des années 2000 ; le déjeuner au KFC avec les coupons détachables livrés avec le journal ; la rencontre de jeunes aux coiffures extravagantes, les « Shamate » (杀马特), sous-culture de jeunes travailleurs migrants cherchant à se distinguer dans une culture conformiste. La chute est toujours mélancolique : « si seulement chaque jour pouvait être aussi heureux ».
- Les variantes recensées sur le réseau social Xiaohongshu (REDnote) déclinent la même matrice : « Tu es enfin revenu. Nous sommes en l’an 2000 » ; « Tu es réveillé, c’est l’été 2008. Tu es de retour, mais il n’y a personne » ; « Tu es de retour, c’est Pékin en 2008. Les Jeux olympiques vont commencer ».
- L’iconographie mobilise les cafés internet, le « ping » de messagerie instantanée lancée par Tencent en 1999, qui a été pour toute une génération la porte d’entrée dans l’Internet chinois, avant WeChat et ses capacités granulaire de surveillance de masse, les équipements de gymnastique de plein air aux couleurs vives, la chanson « Beijing Welcomes You » des JO de 2008, le tout en basse résolution.
L’histoire de ce phénomène viral n’est pas simple à retracer, mais cette esthétique rétro, entre nostalgie et l’inquiétante étrangeté provoquée par l’accélération de l’espace virtuel, semble être née dans les sous-cultures d’Internet des années 2010, pour émerger plus largement grâce aux plateformes de vidéos courtes entre 2018 et 2020, avant que le hashtag ne dépasse le milliard de vues en 2021 4.
- « Le cœur du rêve chinois » a été décliné dans différents formats des parcs d’amusement à la vaisselle de restaurants de hot pot 5, jusqu’aux jeux vidéos comme « Millennium Dream » qui propose un simulateur de déambulation dans la Chine du début des années 2000, mêlant nostalgie de la préhistoire informatique (Y2K) et « espaces liminaux » 6.
- L’intelligence artificielle générative a massifié la production de ce mème en lui donnant une nouvelle dimension, plus personnelle : tout utilisateur peut désormais fabriquer ses propres images nostalgiques, vieillissant des vidéos réelles ou créant de toutes pièces des scènes des années 1990-2000 7.
S’il est difficile de donner une clef unique de lecture de cette tendance, il est possible de proposer quelques lignes explicatives.
- Selon l’analyse d’une designer qui a consacré un dossier à ce phénomène, avec « le cœur du rêve chinois » on aurait une « une forme très particulière de nostalgie. C’est le vestige visuel d’un pays qui s’est construit trop vite, et la nostalgie déplacée qu’il a laissée derrière lui » 8. Cette lecture de la nostalgie comme sous-produit de l’accélération est au cœur des analyses chinoises du phénomène. Comme le rappelle l’artiste Huang Heshan les bâtiments où on grandi la plupart des chinois urbains ont été construits sans architectes de renom et sont « rapidement démolis et abandonnés par les villes qui les avaient accueillis » alors même qu’ils sont saturés de mémoire personnelles 9. Depuis 2008, « la société s’est envolée », mais « une partie de notre âme est restée là-bas » 10.
- Selon Han Xiaoqiang, professeur à l’université du Sud-Est, interrogé par le New York Times, ce mème serait utilisé par les jeunes comme une sorte « d’antidouleur numérique ». Il y voit un fantasme compensatoire : « [les jeunes Chinois] utilisent la nostalgie pour retourner dans un rêve parce qu’ils ne peuvent rien changer ».
- « Le cœur du rêve chinois » exprimerait ainsi l’involution (« neijuan » 内卷) et l’anxiété (« jiaolü », 焦虑) deux affects politiques qui marquent, selon Jean-Louis Rocca, à la fois la nostalgie d’une époque « porteuse d’espoir » et le constat que « se donner à fond » « ne suffit plus pour accéder à une position sociale avantageuse », et le regard lucide d’une jeunesse sur un modèle « qui ne lui assure ni réussite, ni plaisir ».
Ces contenus ne semblent pas censurés et circulent relativement librement. Qu’en est-il de leur dynamique politique ? Le Parti communiste chinois est-il débordé par la nostalgie de la jeunesse ?
- Les publications liées au « cœur du rêve chinois » connaissent un sort différent du mot d’ordre de 2021 « restons couchés » (tangping). À l’époque l’essai fondateur avait été supprimé, le hashtag banni de la plupart des réseaux sociaux, la presse de régime avait largement relayé l’éditorial « ’s’allonger’ est honteux », jusqu’à une mise en garde de Xi Jinping en personne dans la revue Qiushi 11.
- De même, ils ne subissent pas le contrôle qui s’est abattu sur un autre mème, celui du « temps-poubelle de l’histoire » (历史的垃圾时间) en 2024. L’essai de Hu Wenhui, définissant le « temps-poubelle [comme le moment où] les dés sont jetés et la défaite inévitable […] la tendance générale est fixée, la défaite irrémédiable, tout effort n’est que vaine agitation », et comparant implicitement la Chine à l’URSS de Brejnev, « avait été expurgé de l’internet chinois, les références à cet hashtag viral partiellement effacées, et la presse de régime avait contre-attaqué par la voix de Wang Wen dénonçant un « pseudo-concept » « plus dangereux et plus vicieux que le tangpingisme », car niant « complètement l’état de développement actuel de la Chine ».
- Que conclure de ce traitement différencié ? On peut y voir à la fois un débordement et une tolérance calculée dans un moment particulièrement critique. Contrairement au tangping (qui proposait une mobilisation paradoxale, une « résistance passive-agressive » selon le romancier Liao Zenghu) ou au « temps-poubelle » (qui posait un diagnostic extrêmement critique), le « cœur du rêve chinois » se limite à montrer une forme de nostalgie qui semble politiquement démobilisée et qui soutient, de manière paradoxale, une partie du discours officiel, en insistant sur des éléments centraux de son récit (les Jeux olympiques de Pékin, le développement économique précédent la crise économique de matrice occidentale, etc.).
Sources
- National Bureau of Statistics, via Trading Economics, « China Youth Unemployment Rate », juin 2026.
- The 19 Percent Revisited : How Youth Unemployment Has Changed Chinese Society », Asia Society Policy Institute, septembre 2025
- Inside « Chinese Dreamcore », Where Gen Z Relives a Brighter Past, The New York Times, 2026.
- Cfr “Chinese Dreamcore” dans l’encyclopédie en ligne Baidu Wiki.
- This Was China’s Most Iconic Dreamcore Amusement Park, RADII, 16 mars 2025.
- Millennium Dream is the Chinese Dreamcore Game Bringing 2000s Nostalgia to Life, RADII, 13 mars 2026.
- Yearnings, Dreamcore, and the Rise of AI Nostalgia in China, What’s on Weibo, 2025.
- “Chinese Dreamcore”, Visual Subtext, episode 1, juin 2026.
- Huang Heshan’s Too Rich City : The Old White Swan Passengers, Musée Magazine, juin 2025.
- « 中式梦核:千禧一代的赛博乌托邦 », Tencent News, 18 mars 2024 : https://news.qq.com/rain/a/20240318A0A64Y00
- Wang Qingfeng, « 躺平 »可耻,哪来的正义感, Nanfang Daily/Xinhua, 20 mai 2021, Xi Jinping, « 扎实推动共同富裕 », Qiushi, 15 octobre 2021.